‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 13 sur 78 · L’ABANDON · texte numérisé non relu

L’ABANDON

Collection de M Pierponl Morgan

LE SUCCES

roses! Sur un autel de marbre, l’ami a placé, comme une frêle idole, la jeune fille blonde, un peu changée, mais tout aussi jolie, avec la séduction exquise de son sourire et sa grâce penchée . Elle rayonne de la lumière; ses cheveux d’or lui font une couronne de clarté; la gorge mince est nue; chiffonnée à grands plis, la robe, d’un gris perle, sous la tunique rose, recouvre la stèle et dégage , dans les souliers de satin aux hauts talons, deux petits pieds qui semblent en prière, tant ils sont joliment croisés . Une aubépine grimpe sur le marbre ; un chien couché garde sa maîtresse, doux comme la fidélité; et l’amant, d’un geste lent, enveloppe de ses bras la fine adolescente. Ils sont épars sur le socle, les nombreux billets doux. Elle lit, coquette, mais émue, alors qu’à ses côtés, sur la gaine, se dresse, pure et longue, une statue drapée dans ses voiles ; l’image antique tient dans ses doigts légers un petit cœur de femme que lui dispute un Amour, les ailes déployées, les menottes tendues vers ce jouet précieux qu’on lui refuse. Gomme une ironie délicieuse dans ce concert aux tendres harmonies, l’ombrelle de l’enfant, accrochée au piédestal ainsi qu’une grande rose, est ouverte dans le soleil ; et ce sont, tout autour, d’éclatantes chutes de fleurs.

Voici maintenant l' Amant couronné. Sous l’arc harmonieux des lignes du paysage, dans ce parc, moins touffu, où ils ont commencé à s’aimer, les deux amants se sont rejoints encore. Elle est assise sur un tertre, il est à ses genoux; elle va, de ses mains amoureuses, couronner enfin le front de l’ami. Et c’est l’instant délicieux où la femme se soumet, en ce geste d’abandon, qu’un peintre ami, présent à la scène, l’immortalise. Il est assis dans l’ombre, en habit rouge, soutenant un carton sur ses genoux, et sa silhouette originale se profile discrète, laissant tout l’espace et toute la lumière aux deux jeunes gens extasiés. Ils sont dans la clarté splendide de l’automne, et leur groupe frémissant est idéalement doré. De ses doigts frêles, elle a arrondi la guirlande; elle la tient au-dessus de la tête impatiente du beau berger, vêtu de rose violet, aux yeux de fièvre et de prière ; déjà il étreint la taille de l’amante et joint sa main à la sienne. Elle, un peu renversée, toute de langueur exquise, sourit, consciente du bonheur;

sa tête blonde a une fleur sur la poudre, un ruban pare sa gorge découverte, des églantines s’enroulent à ses bras et courent sur les paniers de sa robe d’un jaune vif. L’hymne d’amour est noté sur le cahier de musique ouvert sur le gazon ; un tambour basque rebondira bientôt sous le chant d’allégresse ; sur sa stèle, dominant la scène, un petit Amour épie.

Le dernier panneau, V Abandon, n’est qu’une ébauche, un dessin à la sépia rehaussé de chaudes touches rougeâtres ; mais que de sentiment dans ces lignes esquissées, dans ces combinaisons d’ombres et de lumière, qui font l’œuvre profonde de belle simplicité ! C’est l’épilogue de l’histoire amoureuse. L’enfant blonde est seule maintenant dans le grand parc, sous la feuillée . Lasse, comme épuisée de larmes, elle s’est assise au pied de la colonne qui supporte l’Amour, et le dieu, de son doigt méchant, indique sur le cadran les heures envolées, celles qui furent de tendresse et que l’ami a oubliées. Qu’il est touchant son geste de souffrance; quelle désespérance dans cette pose alanguie ; qu’il est lointain ce regard perdu dans le passé; qu’elle est douloureuse cette petite bouche! Un bras est jeté sur le socle ; la tête, renversée, repose sur le marbre. C’est la statue de l’abandon ; et c’est aussi la grâce de la jeunesse éplorée. Les branches, tout autour, semblent lui faire un berceau apaisant, et le grand arbre se penche avec bonté ; mais elle n’est sensible qu’au passé disparu, et revit, pour sa torture, ces heures de tendresse qu’une à une indique sur le cadran l’Amour méchant et moqueur.

Fragonard passa beaucoup de temps à ce grand ouvrage, où il mettait toute son âme, et donnait aussi la pleine mesure de son génie. On lui demandait souvent, vers la même époque, des paysages animés destinés à orner ces beaux hôtels, qui se construisaient ou se rajeunissaient alors en si grand nombre. Plusieurs de ses pages les plus amusantes se rapportent à ces commandes ; ce ne sont pas toutes les plus parfaites : Frago ne possédait pas la grammaire complète de la décoration, et n’avait pas suffisamment appris chez Tiepolo. On a remarqué que ses panneaux décoratifs sont parfois des tableaux agrandis, sans relation d’harmonie avec les surfaces qu’ils ont

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LE SUCCES

à remplir; il mène des personnages, assurément trop petits, en des paysages disproportionnés, mais avec tant d’esprit et de grâce qu’on oublie vite la première surprise fâcheuse pour s’émerveiller des charmants détails. Ses magnifiques verdures, ses frondaisons démesurées ajoutent à la forte impression de rêve qui se dégage de ses jardins et de ses parcs enchantés.

Tel est le grand panneau de la Banque de France, peut-être exécuté pour le duc de Penthièvre en l’Hôtel de Toulouse, qui a passé longtemps pour l’œuvre la plus importante de Frago dans le genre du paysage décoratif. Le défaut de composition est ici tout à fait sensible; deux sujets distincts ont été juxtaposés pour créer cette Fête de Saint-Cloud, évocatrice des plaisirs champêtres des Parisiens. On a précisément les esquisses des deux morceaux définitifs, la Parade et les Marionnettes, qui ont été reliés par l’ample jet d’eau du fond et l’arbuste du premier plan renversé au milieu des fleurs. Colombine est à gauche, sur le tréteau, adressant le boniment aux spectateurs amusés; à droite, une foule entoure la boîte sans toiture où Polichinelle vient de rosser le guet. L’unité est établie par les grands arbres qui encadrent la scène et qui se noient dans l’atmosphère d’un blond après-midi d’été; partout se répandent les vives notes de couleur, la robe jaune de la dame qui fait tourner le cadran de la loterie, la jupe rouge de la fillette voisine, l’ombrelle écarlate que porte le nègre enturbané, l’exquise jouvencelle en jupe rayée qui s’appuie sur les ifs taillés.

A la même époque, Frago aurait exécuté deux tableaux décoratifs importants, le Colin-Maillard et la Balançoire, qui sont aujourd’hui chez M. Camille Groult. Ce sont d’admirables toiles, peintes dans le sentiment et les chaudes tonalités de la Fête de Saint-Cloud. Mais y a-t-il ici deux tableaux distincts? Au contraire du sujet de la Banque de France, n’est-ce pas une grande toile unique, divisée en deux dès l’origine par la fantaisie du propriétaire? A y regarder de près, cette conviction s’impose; l’équilibre un peu incertain du panneau de la Balançoire s’explique dans l’hypothèse d’une coupure ; tout le défaut disparaît dans le rapprochement des morceaux ; le massif d’une grande terrasse entourée d’arbres fait le centre d’une composition harmonieuse, où les détails se placent logiquement, et qui devient, dans

l’œuvre de Frago, une pièce capitale, aussi importante, aussi heureusement venue et mieux construite que la Fête de Saint-Cloud.

C’est un beau paysage , d’une majesté imposante , avec ces lointains horizons, ces trouées profondes dans la lumière, sous les nuages ouatés du ciel haut, et l’ombre des arbres touffus abritant les fontaines jaillissantes. D’après quels croquis le peintre a-t-il travaillé ? C’est un morceau de nature italienne qu’indiquent, dans le fond, une roche crayeuse dressée sur la plaine blanche, et, plus près, encadrant la terrasse surélevée, deux pins sombres et tristes comme un lourd deuil, alors que chante partout, éclatante et joyeuse, la moisson fleurie. Et cependant, cette clarté légère est bien celle du pays de France; la disposition du bosquet est de chez nous, et plus encore la scène animée pleine de mimique spirituelle, de gestes jolis, d’un groupement gracieux d’hommes et de femmes élégants, souples et discrets. L’aspect est d’un parc royal où s’ébattrait toute une envolée de jeunesse; et voici les divertissements favoris de l’époque, en plein jardin : escarpolette, colin-maillard, collation dans la fraîcheur

embaumée. Parmi les fleurs tombant en grappes de toute part, l’on avait dressé la table claire et, le goûter fini, deux amoureux seuls sont restés assis, devant les assiettes vides et les carafes dédaignées. La femme est jolie et fine, toute menue, avec sa robe à paniers, le petit bonnet sur les cheveux hauts et le fichu décolleté; du doigt, elle indique à l’ami la bande tapageuse, jouant près des balustres dorés de soleil. Une fillette souple en sa ligne infléchie regarde du même côté; dans un coin, une maman fait boire un tout petit ; les branches se penchent vers eux ; derrière le treillage tombe une cascade lumineuse, et au-dessus, au bord de la terrasse ronde, une statue antique, une Minerve casquée, se profile sur le ciel clair. De part et d’autre de ce motif principal se déroulent d’autres scènes. A gauche, la jeunesse joue; les robes aux tons vifs des fillettes passent et repassent de l’ombre au soleil. Dans un buisson d’églantine un couple s’est écarté, et l’adolescent, en habit rose, tient avec ferveur les mains de sa dame. On s’agite autour de la jeune fille aux yeux bandés ; les bras étendus, un pied en avant, le cou penché, elle a la grâce des danseuses ;

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