‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 14 sur 78 · LA BALANÇOIRE · texte numérisé non relu

LA BALANÇOIRE

LE SUCCÈS

ses paniers rouges ondulent doucement; tous la taquinent ou la fuient; et cet amusement prête aux mouvements exquis, aux plissements heureux de l’étoffe; au loin, dans la clairière étincelante, des femmes, sous l’ombrelle ouverte, devisent posément, tandis qu’au premier plan, d’un étroit bassin de marbre, soutenu de figures voilées, un mince jet monte, répondant aux grandes fontaines qui rafraîchissent ces beaux ombrages.

En symétrie, de l’autre côté de la terrasse et des arbres touffus, la scène change, tout aussi vive d’ailleurs, en ses enfants joliment égrenés sur le gazon. El voici dans les airs, sur la balançoire, en rouge et jaune clair, la petite dame des Hasards heureux; c’est le même chapeau minuscule jeté en avant; mais les petits pieds sont sages, la jupe, à l’ampleur tranquille, n’a point de polissonnes envolées ; la fillette jette des fleurs que reçoivent ses compagnes; elle les cueille à l’arbre même, chaque fois qu’elle passe entre les deux monstres de pierre qui servent de fontaines. Une autre baigne dans le bassin son griffon apeuré. Plus en arrière, en compagnie d’un jouvenceau, une dame assise sur un banc de pierre braque vers le ciel une longue-vue. Que cherche-t-elle à cette heure de soleil éblouissant? L’étoile du berger peut-être.

Ces jolies fantaisies où Fragonard groupe si ingénieusement les joies paisibles de nos pères, ne donneraient qu’une idée incomplète de son œuvre décorative. 11 se montre en ce genre aussi varié, aussi diversement expert, aussi inventif qu’il est partout. L’arabesque elle-même et le panneau d’ornements l’ont heureusement inspiré. Parmi tant d’ouvrages qui lui sont attribués, les plus curieux sont les compositions des Quatre Religions du Monde ; elles nous révèlent un Fragonard philosophe, qui ne serait pas sans nous surprendre, si nous ne devions avec lui nous attendre toujours à l’inattendu. Courtin de Saint-Vincent, l’ami de Voltaire, a pu en arrêter les sujets avec le grand homme, en vue du cabinet de son château de Saint-Vincent, en Forez, où il les fit installer ; on ne s’expliquerait guère, sans une intervention de gens de lettres, la précision avec laquelle le peintre a multiplié les symboles expressifs sur les Religions des quatre parties du monde. Les motifs principaux sont: le Pape porté sur sa sedia

par deux religieux, un Mahomet guerrier monté sur un dromadaire, le Grand- Lama assis irrévérencieusement sur sa chaise percée, et le grand prêtre des Incas procédant à un sacrifice humain. Les amusants bas-reliefs, les fines draperies flottantes, les figures assises sur les rinceaux apportent au détail ornemental une exubérante richesse, et l’on ne sent nulle part l’effort qu’a dû faire l’artiste pour rendre des idées peu familières à son esprit.

Frago fut plus libre d’inspiration quand il eut à travailler pour les femmes de théâtre et donner son concours aux ornemanistes professionnels occupés dans leurs hôtels . Il embellit maintes fois ces salons et ces boudoirs, aux tons clairs et transparents, où triomphait leur beauté piquante. Pour ces artificielles personnes, il fallait un milieu d’opéra, un décor de rêve, de la clarté harmonieuse et rosée, telle que le pinceau de Frago la créait en se jouant. Son œuvre la plus célèbre fut le salon de la Guimard, que tout Paris vint admirer, quand fut terminé, à la Chausséed’Antin, la fameuse maison de la danseuse. Cet hôtel que payait le prince de Soubise et que Ledoux commença en 1770, était, disait-on, « le Temple de Terpsichore » ; c’était aussi le palais du plaisir, si l’on songe aux scènes qui s’y déroulèrent: « Si l’Amour en fit les frais, écrivait Grimm, la Volupté même en dessina le plan, et cette divinité n’eut jamais, en Grèce, un temple plus digne de son culte. Le salon est tout en peinture... » C’est ce salon que peignit Frago, jetant sur les panneaux crème et vert d’eau, ses guirlandes, ses nymphes et ses satyres. Grimm assure que le portrait de Mademoiselle Guimard, «représentée en Terpsichore», se trouvait au milieu de ce décor minutieux, qui est en partie conservé et où dominent les bleus et les roses. Mais une incertitude assez grande existe encore sur les portraits de la Guimard, que Frago a pu peindre; des attributions douteuses ont été données, et l’on reste mal renseigné sur les études, probablement nombreuses, qu’il a dû faire de l’attrayant modèle. Une des plus délicates rappelle assez bien l’idée qu’on pouvait mettre alors dans une image de Terpsichore. Sur un fond de buissons de roses, où se profile à droite une statue, la femme est jetée dans une envolée de soies pâles. Quelle science des mouvements et quelle grâce! C’est une libellule lumi-

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