‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 15 sur 78 · LES RELIGIONS DU MONDE · texte numérisé non relu

LES RELIGIONS DU MONDE

LA HELIGION MAHOMÉTANE (Collection de M. Joseph Bardac)

LE SUCCES

neuse, les ailes éployées, dont le corps, mince à se briser, irréel et vivant à la fois, semble glisser hors de la toile. Un corselet rose enserre la séductrice, entre les grands paniers bouillonnés de dentelle sur une jupe de tulle rose. Elle s’élance flexible, légère, les bras étendus, soutenant d’une main la guirlande de fleurs qui part de l’épaule droite; et rien n’est plus précieux, plus puéril que le petit visage sous la perruque blonde et le grand chapeau à plumes blanches noué d’un ruban sous le menton; on devine les grands yeux ensorceleurs, le nez mutin, la bouche minuscule; et cette indifférence, cet air détaché d’une déesse, qui la fait si lointaine des spectateurs.

Dans le portrait définitif, de facture serrée comme un portrait de David (et qui rappelle celui que David lui -même aurait fait de la Guimard), ce n’est plus la Muse de la Danse, c’est la Guimard elle-même, avec sa laideur expressive, sa mine de chatte onduleuse, son air hardi, sa délicate silhouette blonde. Doucement infléchie en avant, elle danse, et après son visage étrange, c’est le petit pied qui retient le regard. Un pied mince, long, expressif dans le soulier de satin, tout en lumière, détaché, presque seul ; le pied exquis de la danseuse, qu’un Amour tapi dans les roses vise de son arc, comme il fait pour une autre au cœur. Dans le paysage étroit, où des fleurs l’entourent, on ne voit qu’elle, souple et déliée, rose et bleue en la soie de ses atours de théâtre, où les paniers se chiffonnent savamment sur la jupe courte. Le long corselet rose semble contenir le buste d’une enfant; d’un geste joli, la main tient une fleur sur la poitrine ; l’autre soulève le tablier de riche dentelle qui tamise de blanc l’éclat soyeux de la jupe. Le petit chapeau extravagant jeté sur la lourde perruque d’or laisse dans la clarté le visage inquiétant avec son large front, ses yeux trop écartés, la bouche si mince, le nez à la ligne imprécise ; il a fallu une intelligence complète de cette femme pour exprimer ainsi toute sa coquetterie et toute sa souplesse.

C’est chez elle et sur son petit théâtre de Pantin, que Frago l’a si bien étudiée. Il l’a vue dans son faste et dans ses folies de courtisane; il l’a entendue chanter, de sa voix aux notes basses, qu’on disait « sépul-

craie », les mièvres chansons de Benjamin de La Borde ; il l’a regardée danser, maigre et cynique, le « pas de la fricassée » avec son camarade Dauberval ; il a joui de son esprit fantaisiste, de sa conversation toute de paradoxes et de libres propos ; il a observé les manèges des amants et le jeu du « concert à trois ». N’a-t-il pas échappé lui-même à la séduction de « la belle damnée »? A-t-elle fait souffrir l’artiste impressionnable, nerveux, sensuel, cette âme d’enfant qui était en lui ? Les romanciers de nos jours enjolivent, comme c’est leur droit, de bien vagues anecdotes. Ce qui est assuré, c’est que Frago et la danseuse se brouillèrent avant que le salon ne fût achevé. Grimm dit qu’elle lui reprochait sa lenteur au travail, ou plutôt de ne lui donner qu’une part de son temps, réclamé de tous côtés par des travaux multiples: « Monsieur le peintre, ça ne finira-t-il pas? C’est impossible ! » lui répétait-on sans cesse. Et l’artiste, enfin fatigué de ces plaintes, aurait répondu : « C’est tout fini », et serait parti pour ne plus revenir. Cette histoire est vraisemblable : Fragonard était fort susceptible, et la dame, gâtée de tous, n’entendait pas de retard pour ses caprices. La querelle ayant été vive, elle raconta qu’elle avait renvoyé son peintre et fait marché avec un autre; mais Grimm nous fait connaître la vengeance de Frago: « Curieux de savoir ce que devenait l’ouvrage entre les mains de son successeur, M. Fragonard a trouvé le moyen de s’introduire dans la maison. Il pénètre dans le salon sans y rencontrer personne. Apercevant dans un coin une palette et des couleurs, il imagine sur-le-champ le moyen de se venger. En quatre coups de pinceau, il efface le sourire des lèvres de Terpsichore et leur donne l’expression de la colère et de la fureur, sans rien ôter, d’ailleurs, au portrait de sa ressemblance. Le sacrilège consommé, il se sauve au plus vite, et le malheur veut que Mademoiselle Guimard arrive ellemême, quelques moments après, avec plusieurs de ses amis qui venaient juger les talents du nouveau peintre. Quelle ne fut pas son indignation en se voyant défigurée à ce point ! Mais plus sa colère éclate, plus la

charge devient ressemblante Les épigrammes d’un peintre valent bien

quelquefois celles d’un poète. »

Le salon de Mademoiselle Guimard fut terminé par Louis David, alors âgé

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