PORTRAIT DE MADEMOISELLE GUIMARD
FORTRAIT D’ALEX ÀNDRE-ÉVARISTE FRAOONARD, FILS DE L’ARTISTE
Miniature
(Ancienne Collection Miihlbacher)
LE SUCCES
de vingt-cinq ans, qui venait d’échouer une première fois au concours de Rome. Il était allé trouver Frago, avant d’accepter la tâche, afin d’y être autorisé par lui. Frago fut cordial, comme d’ordinaire, et David, à qui servit considérablement la commande de la danseuse, sut se montrer plus tard, au temps de sa puissance, reconnaissant de cette bonne grâce. Il n’avait alors d’autre ambition que de réussir dans le genre de peinture où ses devanciers avaient brillé, et nul ne pouvait prévoir que le jeune peintre, qui achevait respectueusement des peintures commencées par Frago, qui faisait lui-même le portrait de la Guimard « dans la manière de Boucher », allait bientôt condamner ces maîtres à l’oubli et renouveler pour un temps toute l’inspiration de la peinture française.
LES AGES Dessin
Collection de M. Marcellin Pelle I
’existence de Fragonard est une des plus actives et des mieux remplies qu’ait vécue un peintre de France. Il a été d’autant plus laborieux que le travail ne lui coûtait guère, et parmi les joies qu'il a recherchées, il a mis au premier rang celles de son art. Dans cette ardente production, dans cette richesse créatrice d’où, plus d’une fois, sort le chef-d’œuvre, trois directions se laissent distinguer : après la peinture d’histoire, la peinture galante ; après les scènes d’élégance et de plaisir, les scènes de famille et d’intimité. Sans doute, on le voit mener de front les travaux les plus différents et suivre, à la même heure, des inspirations contradictoires ; les trois formes de son activité ne sont pas limitées à des périodes précises; elles apparaissent cependant à des moments significatifs
de sa vie, et la dernière prend visiblement naissance au début de son mariage. L’aimable Frago n’a pas une de ces carrières de volonté, que domine fermement le choix personnel ; aucun artiste n’a été guidé davantage par les événements et par les influences du milieu où il a travaillé. La famille créa pour lui l’influence souveraine qui renouvela une fois encore les sources de son génie.
Fragonard était en possession de sa renommée et maître du gracieux domaine que le public lui concédait; à trente-sept ans, il avait tout vu, tout vécu, et un peu las de sa vie d’artiste aux faciles plaisirs, il se mettait à rêver du foyer, de l’honnête compagne qui donnerait des petitsenfants au grand-père François. Filles d’Opéra, comédiennes ou modèles n’avaient plus de saveur pour lui; il avait épuisé toutes les folies et aspirait à l’existence sérieuse, à la tendresse sûre ; et voici que lui arrivait de son pays celle qui devait être sa femme, Marie-Anne Gérard, belle de ses dix-huit ans, séduisante de fraîcheur, de santé, de jeunesse. Et, sans doute, fut-il pris aussitôt à ce que cette enfant dégageait de droiture et de vérité. Qu’elle était différente des poupées maniérées et fardées du théâtre et du boudoir ! Sa franchise était d’une autre sorte que celle des modèles éhontés et joyeux; il pourrait respirer sur elle tous les parfums de sa Provence; dans ses grands yeux elle en gardait tout le soleil. Il l’aima un peu rustique, sans élégance et surtout sans prétention; sa peau dorée, ses lèvres rouges n’eurent point besoin de fard, et sur les noirs cheveux, ignorant la poudre, elle ne mit point rubans et plumes, mais le petit bonnet blanc des bourgeoises. Et elle lui plut ainsi d’être simple, par contraste de tant d’autres qui, sans doute, l’avaient fait souffrir de leurs savantes coquetteries.
Marie-Anne était bien préparée à comprendre un artiste et à partager son existence; son radieux pays lui avait inspiré le goût des belles choses et elle commençait à pratiquer la miniature, le petit art à la mode qui, de jour en jour, prenait plus de faveur. Elle arrivait de Grasse à Paris vers 1768; ses parents, parfumeurs peu fortunés, envoyaient à la
PORTRAIT DE MADAME FRAGONARD Dessin à la sépia ( Bibliothèque de Besançon)
LA FAMILLE
capitale pour gagner sa vie, ainsi qu’un de ses frères, l’aînée de douze enfants. Elle avait alors dix-sept ans, et le commerce lui souriait fort peu, bien qu’elle eût été placée, tout d’abord, chez un compatriote, Isnard, qui vendait aux Parisiens, dans le quartier Saint-Denis, les odorants produits de son pays. Celui-ci, nous dit-on, voyant qu’elle réussissait les colorations d’éventails, lui procurait notre Frago comme professeur de peinture.
Il n’y a pas à chercher loin les circonstances qui les lièrent; l’oncle Honoré Fragonard avait épousé une Isnard, à Grasse, en 1723, et l’on cousinait entre l’atelier du Louvre et la boutique de la rue du Petit- Lion-Saint-Germain. Il semble même que le père du peintre, qui habitait avec son fds, ait recueilli au Louvre la jeune fille, et, au moment du mariage, elle s’y trouve domiciliée. L’artiste se chargea de la débutante en miniature; il lui donna des leçons, et l’amour bientôt s’en mêla. On songea aux épousailles, qui furent une bonne aubaine pour la petite Provençale, arrivée au moment propice où Frago devait se laisser prendre à son charme. Bien que le consentement des père et mère de la future fût déjà accordé en septembre 1768, le mariage ne fut célébré qu’en septembre 1769.
La noce eut lieu à la campagne, à Vaugirard, alors champêtre, où demeurait un ami, François Grognet, qui fut, avec François Fragonard, « bourgeois de Paris », témoin de Jean -Honoré. Le joyeux cortège, précédé des musiciens, défila par les chemins bordés d’aubépines, jusqu’à l’église Saint-Lambert de Vaugirard. Tous les compagnons de l’artiste étaient là, maîtres sérieux et camarades enjoués. Ils complimentèrent la mariée, toute blanche du bonnet de dentelle aux souliers à hauts talons, avec le petit tablier de soie sur la robe à paniers. Beauté du diable que celle de Marie-Anne, tant de fois crayonnée par son époux; visage rude et garçonnier, au menton accentué, mais sous le front étroit et volontaire de fort beaux yeux du Midi et les promesses d’un robuste amour. L’officiant fut, à l’église, par permission spéciale, l’abbé Granchier, sans doute un ami des Fragonard, prêtre de Saint-Germain-l’Auxerrois,
leur paroisse. Le soir venu, les ripailles faites, la bande provençale et parisienne rentra à la ville et fit compagnie aux époux jusqu’au quai du Louvre.
De ce moment Frago commença une nouvelle vie. Sa jeune femme l’aima, l’enveloppa de tendresse et sut le garder des tentations du dehors. Dans cette atmosphère calme, régulière, l’âme du maître s’éveilla à d’autres aspirations ; il eut des songes de pureté, des visions douces, des pensées sages nées de cette réalité honnête qui l’entourait, des devoirs précis qui lui incombèrent. La famille de Frago augmenta très vite. Marie-Anne, aussitôt mariée, dut songer aux nombreux frères et sœurs lai ssés à Grasse ; elle attirait à Paris la dernière, Marguerite, qui avait huit ans au moment du mariage, puis son frère, Henri Gérard, à qui on devait apprendre la gravure. En 1770, naissait au ménage le premier enfant, une petite fille, Rosalie, plus frêle que si elle fût née au pays et qui devait mourir à dix-huit ans. Tout ce jeune monde, que viendra augmenter plus tard la naissance du petit Alexandre, remplit l’intérieur du peintre, faisant la joie et le rire du vieux Louvre, s’ébattant, l’été, dans la maisonnette de Carrières, où l’on passe la belle saison.
C’est, dans l’œuvre du maître, l’instant où les scènes familiales abondent, où, sous son pinceau renouvelé, les têtes enfantines reviennent sans cesse, mines étonnées, sourires pleins de fossettes, fronts lumineux sous les cheveux frisés. Et nul n’a mieux saisi le geste des enfants; nul n’a mieux rendu dans leurs mouvements leur âme impressionnable et légère. Comme il les connaissait, les tout petits ! Que de subtilités il avait mises dans cette étude, que de nuances dans la pose, dans le regard, dans le sourire confiant ou apeuré, dans la bouderie, la tristesse, la joie surtout et la mutinerie adorable des jeunes êtres qu’il aimait! Ils prêtaient pour lui aux plus jolis arrangements, couchés dans un berceau, renversés sur les genoux de la nourrice, emportés dans les bras de « la bonne mère », folâtrant avec le chien, roulant par terre, en rires ou en pleurs; et, pour les guider, les assagir, les caresser, deux enfants plus grands et plus forts, Henri Gérard et sa sœur Marguerite, qui fournissaient à l’artiste
LA FAMILLE
les modèles d’une savoureuse adolescence. On les retrouve dans presque toutes ses compositions de cette époque, ce qui peut même servir à dater quelques-unes. Ce sont des scènes peintes au logis et qu’entoure le plus souvent le cadre rustique.
Parmi ces petits poèmes de l’enfance campagnarde, un des plus achevés est le tableautin de la galerie Wallace, dont il existe dessin, esquisse et réplique. Le titre connu est : Dites donc « s’il vous plaît ! » Dans le local bien modeste d’une école de village, les bambins sont éparpillés dans tous les coins, tous malins et souriants, charmants à plaisir; la lumière d’un seul grand rayon éclaire fortement la pièce. La maîtresse est assise sur une banquette ; son joli profd, que l’on retrouve en d’autres portraits, est fin et amusé ; dans les cheveux passe un ruban rouge du même ton chaud que sa jupe relevée ; ses pieds sont nus. Prête à découper un morceau dans un gros pain qu’elle tient à la main, le couteau baissé, elle reprend le tout petit qui est devant elle, dans la lumière, contre un grand tableau où des lettres sont écrites. Il a, sans doute, demandé sa part sans dire le « s’il vous plaît» obligatoire; et il n’est pas de mots qui puissent rendre l’expression innocente, troublée, gênée, délicieusement gauche du petit garçon interpellé. Un semblant de chemise découvre tout son petit corps si blanc, si potelé qu’il n’est que fossettes ; ses deux pieds ronds sont l’un sur l’autre et semblent pleins de honte autant que la petite tête baissée, presque sans forme, toute en contour, avec un nez en l’air, une bouche ouverte, des yeux immobiles ; d’une menotte il chiffonne sa chemise, l’autre est serrée craintive contre lui. De le voir si confus, deux camarades, juchés sur un banc et penchés en des mines narquoises, regardent et attendent la parole qui ne sortira pas des lèvres retroussées. La scène est inimitable ; la vie n’aurait jamais donné une pareille vérité; l’artiste a dû passer des heures parmi ces petits, qu’il aimait, selon le mot de Marguerite Gérard, à « houspiller toute la journée » ; c’est ainsi qu’il a appris à les si bien connaître.
Fragonard est un peintre véridique de la vie des champs ; il en rend les épisodes, tantôt dans leur réalité simple, tantôt avec une nuance de
poésie qui n’est pas sans charme. Presque étranger à cette sentimentalité qui gâte et affadit les tableaux de Greuze, il reste tout à fait fidèle à l’observation directe et devient le véritable témoin à consulter pour toute une part de la vie française à la fin du xvme siècle. Parfois superficiel et rapide, il est du moins parfaitement sincère. On sent qu’il a habité, bien des années, avec les siens, la large chaumière des environs de Paris, que louait pour l’été le petit bourgeois de la capitale ; il a vu vivre le village, travailler et se reposer le paysan ; il a étudié les bêtes de la ferme, les poules, les pigeons, et les troupeaux de moutons que la jeune Annette mène au pré. Il aime les chiens, les bons gros chiens que taquine la marmaille et qui demeurent résignés sous les agaceries et les bousculades. L’âne, surtout, l’âne gris, joie des enfants, reparaît sans cesse; le voici, monture’ docile, portant sur son dos la petite Rosalie et les bambins du voisinage, soutenus et guidés par les grands ; le voilà, têtu, la bride aux mains d’Henri Gérard, dans une lutte amusante qui jette l’effroi dans la basse-cour; il est au repos enfin, dans l’ombre de l’écurie, soigné avec tendresse par le jeune garçon, tandis que la sœur, Marguerite, lui parle par l’ouverture de la fenêtre. Nous pensons à cette œuvre exquise de la collection Veil-Picard, peinte d’un pinceau si frais, si léger, où la robe grise de la bête est la toile même, où les chaudes couleurs du vêtement éclatent, dans la demi-teinte, si joyeusement. C’est un des plus parfaits morceaux de la série rustique de Fragonard, qui exalte si bien les joies saines de la famille épanouie dans le voisinage de la nature.
Les scènes prises dans la cour de la ferme, sous l’ardeur du soleil où la fraîcheur des arbres, naissent de la même inspiration ; elles ne montrent aucune pose; tout y est en mouvement; on voit les bras, les jambes remuer, on entend les rires. La même vie est dans l’ombre mystérieuse des intérieurs campagnards ; ainsi de cette chambre sombre de paysan, au Musée de l’Ermitage : un seul rayon éclaire juste au centre, caressant le chien blanc et une tête blonde, laissant apercevoir dans le coin le plus obscur deux jeunes gens qui s’étreignent. De même pour