III. LE SUCCÈS
e fut à l’automne de 1761 que Frago rentra à Paris ; il y retrouva la lumière voilée des fins d’octobre et la grâce de ce ciel délicat de l’Ile-de-France, que son regard avait oublié dans la fête éclatante de l’azur italien. Depuis que le peintre avait quitté le pavé de la bonne ville, le goût de l’antique s’était accentué. Madame de Pompadour, qui arrivait à la fin de sa carrière, avait donné le ton ; ses dessinateurs et ses architectes, les modèles. L’Ecole Militaire était finie et la place Louis XV entreprise. L’Académie de peinture et de sculpture commençait, bien avant David, de rendre hommage à Rome et à la Grèce. Le concours de peinture de 1762 traitait comme sujet la mort de Socrate, et le concours de
sculpture, celle de Germanicus. Vien, nommé professeur, enseignait des doctrines inspirées des ouvrages de Barthélemy et de Winckelmann, des découvertes d’Herculanum et de Pompéi. Le voyage de Naples était devenu à la mode. Cochin, Gabriel, M. de Marigny poussaient les artistes dans les voies de cette nouvelle renaissance de l’antique. Les commandes pour Choisy vont être significatives ; plus de mythologies ni de pastorales : Auguste fermant le temple de Janus, la justice de Trajan , la libéralité de Marc-Aurèle ! Parmi (ces idées victorieuses, Boucher et son école se sentaient surpris et débordés; la clientèle des financiers et des gens de plaisir leur restait fidèle encore, mais pour combien de temps ?
Fragonard n’a pas choisi un genre de peinture qu’il désire imposer au public ; il n’a rien dans son caractère qui lui interdise de suivre la mode. Préparé par l’Italie, il s’oriente d’abord du côté où sont les succès d’opinion et les commandes royales. Il fait encore, pour vivre, quelques tableaux de genre, mais c’est à l’antique qu’il demande ses inspirations. S’il est vrai que ce tableau un peu confus qui s’appelle le Rêve du Sculpteur ait été fait pour Madame de Pompadour, c’est-à-dire à l’époque dont on parle ici, nous y trouverions le témoignage d’une composition hésitante, où le goût personnel du peintre est troublé plutôt que soutenu par les réminiscences classiques. C’est, au reste, un défaut que notent ceux qui l’approchent : « La timidité qui règne dans le caractère de cet artiste, écrit Mariette, lui retient la main. Jamais content de ses productions il efface et revient sur lui-même, ce qui est une méthode qui nuit au talent et qui peut faire tort à ce jeune peintre. » Cochin dit de son côté : « Un des mérites de cet artiste est une modestie qui va jusqu’à une défiance outrée de soi-même. C’est pourquoi, je crois qu’il a besoin plus que personne des encouragements qu’il mérite d’ailleurs si bien. »
Les conseils contradictoires ne manquent pas à Frago. En attendant, il est une formalité qu’il doit remplir et qui lui est imposée par les nécessités de son métier. S’il veut réussir et même vivre, il faut qu’il expose; pour exposer, il faut être académicien du Roi, et l’Académie attend de lui le tableau de réception qu’exigent les usages. L’artiste hésite quelque
LE SUCCES
peu à choisir son sujet d’histoire. Les esquisses en couleur Renaud dans la forêt enchantée et Renaud dans les jardins d' Armide montrent qu’il a songé aux fantastiques pages du poème du Tasse. Il s’est arrêté un moment à Antiochus mourant d'amour pour Slralonice et surtout au Sacrifice d'Iphigénie, dont il existe des études très poussées. La plus belle montre la jeune fdle blanche et longue dans la lumière ; d’un grand geste désolé, ses bras s’ouvrent et sa tête défaillante retombe sur son épaule. Ses femmes la soutiennent agenouillées, éperdues, et derrière elle d’autres viennent en foule. C’est une belle traînée de douleurs qui part de l’ombre pour monter en haut dans la clarté, vers l’innocente victime.
Tout concourait à faire du sujet un tableau de réception excellent, où la pompeuse ordonnance d’une architecture pût encadrer un épisode émouvant. On en retrouve les principaux effets, et notamment le groupement des blanches draperies, dans Je sujet définitivement traité par Fragonard, Corésus et Callirhoé, dont plusieurs dessins montrent les heureux tâtonnements. Le sujet a été emprunté par l’artiste au poète Roy; c’est la dernière scène de l’opéra de Destouches intitulé Callirhoé. La peste sévit dans Athènes; il faut une victime pour apaiser les dieux, et les deux amants Callirhoé et Agénor s’offrent ensemble au grand prêtre Corésus, la première ayant été désignée par le sort; Corésus, qui aime secrètement Callirhoé, préfère mourir lui-même que la sacrifier et, unissant les deux jeunes gens d’un geste suprême, il se frappe à leurs yeux du couteau sacré.
L’esquisse de la collection Fairfax-Murray est peut-être plus émouvante que le tableau du Louvre ; mais celui-ci est d’une belle ordonnance, d’un coloris chaud et d’un pathétique véritable, que soutient l’éclat dominant des rouges. Près de l’autel où l’encens tourbillonne, la blonde victime est à genoux, en pleine lumière; elle a le front couronné de roses pâles, sa jeune poitrine découverte, le corps savamment étudié sous le souple tissu. Elle défaille, tandis que, debout derrière elle, le sacrificateur, en longue robe blanche, a déjà plongé le fer dans son propre sein. Le geste est théâtral, convenu, mais non sans émotion : les clairs cheveux de
Corésus et sa jeunesse lui prêtent une grâce féminine ; deux acolytes, trop charmants, au sexe incertain, accourent pour le secourir ; des vieillards suivent, gesticulant dans des éclairages contrastés. Du ciel descendent les Furies avec violence et, dans un coin, une femme avec son enfant, renversée par l’épouvante, cache sa tête dans ses mains. Ce dernier groupe, tout italien, accuse les réminiscences qui abondent dans la composition ; mais elle est tragique sans cesser d’être agréable, et son harmonie, volontairement claire, est partout heureuse.
Le premier succès de l’œuvre fut considérable à l’Académie. Le 30 mars 1765, Fragonard y réunit les suffrages unanimes et les témoignages d’estime se multiplièrent autour de lui. Il avait joint à son grand tableau des paysages qui plurent également. Le bon graveur Wille, qui assista à la séance, note en son journal : « J’allai à l'assemblée de l’Académie royale. M. Frago ou Fragonard y fut agréé avec applaudissements. Il avait exposé aux yeux de la compagnie un très grand tableau d’histoire qui était très beau et plusieurs paysages très bien faits et bien coloriés, comme aussi des dessins de diverses manières qui avaient bien du mérite. » M. de Marigny écrit de son côté à Natoire : « M. Fragonard vient d’être reçu à l’Académie avec une unanimité et un applaudissement dont il y avait peu d’exemples; on espère qu’il contribuera à consoler de la perte de M. Deshays. » Cochin se prononce sur le Corésus avec son ardeur ordinaire : « C’est un tableau dont le voisinage est dangereux au Salon » ; il n’hésite pas à proposer au directeur général d’acquérir l’œuvre qui a la proportion des tableaux qu’on fait pour les Gobelins et d’en commander une tapisserie. A cette faveur, qui est grande, s’en joint une autre plus appréciable encore, et c’est encore le bon Cochin qui la sollicite et l’obtient pour son protégé : « J’avais eu l’honneur, écrit-il à Marigny le lor avril, de vous demander, en faveur de M. Brenet ou de M. Lépicié, la jouissance de l’atelier que vous aviez permis à M. Deshays d’occuper dans le Louvre, après que les ouvrages commencés qui y sont seraient achevés, c’est-à-dire à la fin de cet été. Ces deux artistes en étaient dignes; mais M. Fragonard paraît dans la carrière des arts avec un éclat
LE SUCCES
si supérieur au leur qu’il n’est plus question de droits d’ancienneté : c’est pourquoi j’ai l’honneur de vous demander pour lui cet atelier. Ces bienfaits encourageants le mettront à portée de suivre des talents qui paraissent destinés à soutenir la gloire de notre école. »
Au moment où Frago prend possession de son atelier du Louvre, auprès de celui de son ancien maître Boucher, tous ses confrères attendent de lui la continuation de ses succès dans la peinture d’histoire. Quelques amateurs cependant ont été moins enthousiastes, et ont cru comprendre que l’artiste avait forcé son talent véritable; Mariette, qui se fait l’écho de cette opinion, semble pressentir que la grande peinture ne le retiendra pas longtemps, et tel est le sentiment qui va se dégager, lors de l’exposition au Salon, des jugements divers des critiques.
A la Saint-Louis suivante, en effet, le public vit le Corésus au Louvre et l’admira ; puis, l’engouement passé, les discussions s’élevèrent. « Après un premier tribut d’éloges payé à l’artiste, après les premières exclamations, le public a semblé se refroidir. » Ainsi parle Diderot, qui le constate, et en donne les raisons lui-même. On sait la place que tient Fragonard dans l’admirable « Salon » de l’écrivain qui fut, cette année-là, si bien inspiré par Carie Vanloo, Greuze et Vernet. Il feint que le Corésus ait été enlevé de l’exposition et, n’ayant pu le voir, raconte à son ami Gritnm une vision suggérée à son imagination par la lecture de Platon. Les personnages qui passent devant lui dans la caverne platonicienne se trouvent être ceux de Fragonard, façon ingénieuse de laisser entendre que celui-ci a peint des fantômes et des figures irréelles, et le tableau décrit par Diderot est celui qu’il a rêvé de lui voir faire. Dans celui qui a été peint, « il y a des juges d’un goût sévère qui ont cru sentir je ne sais quoi de théâtral qui a déplu. Quoi qu’ils en disent, croyez que j’ai fait un beau rêve et Fragonard un beau tableau. Il a toute la magie, toute l’intelligence et toute la machine pittoresque. La partie idéale est sublime dans cet artiste, à qui il ne manque qu’une couleur plus vraie et une perfection technique que le temps et l’expérience peuvent seuls lui donner. »
Il y a au même Salon un paysage de Frago appartenant à M. Ber-
geret de Grancourt, deux dessins de la villa d’Este appartenant à l’abbé de Saint-Non, et un tableau du genre qu’il affectionne déjà, l'Absence des père et mère mise à profit, où un jouvenceau embrasse à la dérobée une fillette en train de faire jouer ses petits frères. Les critiques ne daignent pas deviner le vrai Frago en cette composition légère, et Diderot se borne à dire : « Le sujet en est joliment imaginé; il y a de l’effet et de la couleur... C’est un petit tour de force que le chien blanc placé
au fort de la lumière. » Grimm est plus clairvoyant et, jugeant d’ensemble
les travaux que l’artiste expose, le classe déjà à son rang, au-dessus de ses
contemporains « revenus de Rome et agréés par l’Académie sans donner la moindre espérance... Nous n’avons qu’un Fragonard qui promette, contre cette foule de Briard, Brenet, Lépicié, Arnaud, Taraval, qui certainement ne feront jamais rien. » Il ajoute aussitôt, il est vrai, qu’on doit suspendre son avis : « Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vu un peintre nouvellement arrivé de Rome et la tête pleine des richesses de l’Italie, débuter d’une manière aussi brillante et puis s’affaiblir et
s’éteindre de Salon en Salon. Nous ne risquons rien d’attendre au Salon suivant pour prendre notre parti sur cet artiste. »
Au Salon suivant, deux ans plus tard, ce fut une grande déception. Il n’y avait de Frago, avec quelques dessins, qu’une Tête de Vieillard, des Groupes d’Enfants dans un ciel, projet de plafond commandé pour l’hôtel de M. Bergeret, receveur des Finances. Diderot gronde avec raison : « Monsieur Fragonard, quand on s’est fait un nom, il faut avoir un peu plus d’amour-propre. Quand, après une immense composition qui a excité la plus forte sensation, on ne présente qu’une tête, je vous demande à vous-même ce quelle doit être. » Diderot est d’humeur terrible, car il massacre le plafond de Bergeret : « Cela est plat, jaunâtre, d’une teinte égale et monotone, et peint cotonneux... Monsieur Fragonard, cela est diablement fade. Belle omelette, bien douillette, bien jaune et bien brûlée. » Ce même plafond, Bachaumont le trouve « d’une manière très légère et très aérienne », mais il lance aussi quelques foudres : « Pourquoi Monsieur Fragonard, sur lequel on avait fondé de si grandes espé-