‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 7 sur 78 · PROJET DE PLAFOND · texte numérisé non relu

PROJET DE PLAFOND

(Musée de Besançon i

LE SUCCÈS

rances au Salon dernier, dont les talents s’étaient annoncés avec un fracas bien flatteur pour son amour-propre, s’est-il arrêté tout à coup? Les délices de Gapoue l’auraient-ils amolli?... »

C’est ici le tournant principal de la vie de Frago, par [lequel s’explique non seulement son éclipse complète aux Salons suivants, puisque désormais il n’exposera plus, mais le développement même de son art. Il n’y a pas que « les délices de Capoue, » allusion évidente à ses fréquentations galantes, à ses amours de théâtre, sur lesquelles nous sommes assez renseignés; il y a un enchaînement naturel de faits, qui ont modifié profondément ses ambitions et déterminé sa carrière nouvelle.

Un billet de Cochin à M. de Marigny , d’un ton qui n’est pas fréquent dans leur correspondance administrative, en dit fort long sur l’état d’esprit de Fragonard, au moment même de sa première exposition au Louvre : « Monsieur, j’ai remis longtemps à vous faire une prière en faveur de M. Fragonard, mais son besoin m’y détermine. Il se trouverait obligé par ce besoin de se livrer à des ouvrages peu conformes à son génie et qui retarderaient les succès que l’on a droit d’en attendre. Je vous supplie donc de vouloir bien lui accorder un à-compte sur le tableau de Corésus se sacrifiant pour Callirhoé, que vous avez bien voulu retenir pour la manufacture des Gobelins ; cet à-compte, si vous voulez bien l’en favoriser, peut être de 1,200 livres, et ce secours le mettrait en état de travailler, tant au tableau qui y fera pendant qu’à celui qu’il doit faire pour sa réception à l’Académie. Ce 5 août 1765. »

Marigny demande quelques explications, car le Trésor est obéré, et les avances se font rares. Cochin insiste, rappelle dans quelles circonstances Frago a reçu sa commande et l’importance de son tableau : « S’il était de quelqu’un de nos anciens, je ne pourrais l’estimer moins de 3,600 livres, prix auquel ont été estimés les tableaux qui ont servi aux tapisseries de votre salon, qui sont moins chargés d’ouvrage et n’ont que 10 pieds de large. J’use un peu de la jeunesse de M. Fragonard, et quoiqu’il soit aisé de prévoir qu’il prendra bientôt un vol aussi élevé que ces Messieurs, néanmoins je n’estime son tableau que 2,400 livres. Des prix plus forts dans la suite

pourront être la récompense de sa persévérance à bien faire... La grâce que je vous demande pour lui, c’est de l’aider de quelques secours d’argent. »

Cette correspondance de Cochin révèle clairement les embarras au milieu desquels, après tant d’éloges publics, se débattait le pauvre Frago. Son grand tableau, destiné à rester à l’Académie comme morceau de réception, lui avait été retiré pour être porté aux Gobelins ; c’était un grand honneur pour lui, mais plus d’honneur que de profit, puisque l’estimation de sa peinture était médiocre, et qu’il dut attendre huit ans le règlement de son mémoire. On lui promettait, il est vrai, l’acquisition d’un pendant; mais il ne le fit jamais, non plus, d’ailleurs, que le tableau dû à l’Académie, pour remplacer celui qu’avait réservé le Roi. Peut-être faut-il voir, au retard mis par l’artiste à s’acquitter de sa dette, la raison principale de son abstention aux Salons organisés par l’Académie.

Alors qu’il sent durement sa situation besogneuse, des offres d’ouvrages lucratifs lui sont faites. Ils sont, prétend Cochin, peu « conformes à son génie »; mais il est sans argent, avec le goût d’en dépenser beaucoup; comment son pinceau, souple et laborieux, ne serait-il pas tenté par les facilités qui lui sont ouvertes? Tant qu’il résiste, du reste, il lutte contre ses propres instincts; en cédant aux désirs des amateurs qui le sollicitent, en se consacrant à la peinture légère, à l’évocation de l’amour et de la fantaisie, il ne fera que suivre le penchant naturel de son esprit.

C’est l’heure des petites œuvres, des pochades galantes, des scènes voluptueuses ou tendres, enlevées de verve, jetées rapidement sur des toiles que se disputent les gens de finances et de plaisir. On en verra chez Bouret, chez Beaujon , chez Savalette, chez les fermiers-généraux et chez les artistes de la Comédie-Française ; Frago sera goûté des invités du somptueux Bertin, comme de la maîtresse de celui-ci, Mademoiselle IIuss, qui le trompe avec un autre artiste, le « fougueux » Doyen . L’amitié de Doyen , peintre de sujets graves, mais familier du « chauffoir » de la Comédie, introduit son jeune confrère dans un monde qui semble vraiment fait pour lui. Il s’y amuse, y débride son tempérament d’artiste, mais il y travaille. Ces portraits d’acteurs en costume,

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