‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 8 sur 78 · MADEMOISELLE COLOMBE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE COLOMBE

I Collection de M, te baron Edouard de Rothschild i

LE SUCCES

de chanteuses, de danseuses, ces visages si vivement rendus, où tant d’esprit pétille et tant de grâce, ces morceaux si intéressants de l’œuvre de Fragonard datent pour la plupart de cette période de sa vie. Et s’il trouve à la fois, dans ce monde aimable et fringant, toutes les formes du succès galant, qui pourrait s’en étonner, lorsqu’on a son propre portrait de ce temps? Il y a de la clarté sur ce grand front, de la malice dans ces yeux, dans cette ligne du nez frémissant, et même sur cette bouche amoureuse, où cependant l’emporte la sensualité. On sent qu’il vit sa vie de tout son être, donnant et prenant sans compter. Le portrait assis, qu’il esquissera pour Bergeret, montre le corps petit et mince, dans une attitude familière. Frago est sur un fauteuil, un peu ramassé, les jambes croisées, la tête appuyée sur la main droite. Quelle pétulance dans cette immobilité, et que de nervosité moqueuse en cette pose abandonnée ! Ce visage, à peine indiqué en trois ou quatre traits, sourit à quelque vision caressante, libertine ou lumineuse; la pensée semble flottante, et l’on peut y voir l’aveu que la fougue de cet art était préparée par le rêve.

La spécialité nouvelle de Fragonard fut affirmée par une peinture fameuse, Les Hasards heureux de l' Escarpolette , qui fut comme le « tableau de réception » du peintre dans l’art galant, le chef-d’œuvre qui le consacra maître dans sa corporation et l’y mit d’emblée au premier rang. L’anecdote contée par Doyen à Collé, qui en fait connaître les circonstances, peut montrer en même temps de quelle façon certains sujets étaient imposés aux artistes. Doyen exposait au Salon de 1767 un tableau qui passionna le public, le Miracle de Saint-Germain des Ardents, qui est à Saint- Roch. Les commandes vont toujours au peintre à la mode, et l’artiste en reçut une assez singulière : un homme de Cour, que son récit ne nomme pas, le fit venir dans sa petite maison, où se trouvait aussi sa maîtresse, et lui déclara qu’il mourait d’envie d’avoir de sa main un tableau, dont il lui traçait l’idée : « Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette

belle enfant, si vous voulez égayer votre tableau. » L’idée de mettre un

évêque en un pareil tableau était plutôt irrévérencieuse chez un amateur, qui n’était autre que le receveur du Clergé de France, le baron de Saint-Julien. Doyen n’était, du reste, nullement disposé à entrer dans ses vues libertines. « J’avoue, disait-il, que cette proposition, à laquelle je n’aurais jamais dû m’attendre, vu la nature du tableau d’où il partait pour me la faire, me confondit et me pétrifia d’abord. Je me remis pourtant assez pour lui dire presque sur-le-champ : « Ah ! Monsieur, il faut « ajouter au fond de l’idée de votre tableau, en faisant voler en l’air les « pantoufles de Madame, et que des Amours les retiennent. » Mais, comme j’étais bien éloigné de vouloir traiter un pareil sujet, si opposé au genre dans lequel je travaille, j’ai adressé ce seigneur à M. Fragonard, qui l’a entrepris et qui fait actuellement cet ouvrage singulier. »

Fragonard ne s’embarrassait pas de tels scrupules : le motif n’avait rien pour lui déplaire ; la scène se déroule en des arrangements jolis, des contrastes de lumière et d’ombre, avec des roses dans le buisson et, sur le grand arbre au tronc ouvert, une profusion de branches alourdies. La facture est sage, le pinceau va à petits coups, très mesurés. Le jeune maître n’a point encore la sûreté, le faire large de plus tard ; les détails sont comptés un peu trop peut-être, et donnent à l’ensemble la froideur du précis ; mais quelle délicieuse chose que cette enfant dans les airs, blonde dans la lumière blonde! C’est elle qu’on voit, rien qu’elle; comme un grand papillon rose elle s’envole dans l’auréole de ses jupes et de ses paniers, lance au nez de l’Amour mystérieux qui la contemple un petit soulier de satin, fait de son pied le plus joli des gestes pour le retenir et laisse apercevoir le fouillis clair des jupons de soie. Un doigt levé, elle gronde ce hasard qui la met en si fâcheuse attitude ; elle est amusée, ennuyée, charmante ; ses yeux sont craintifs, et sa bouche rit. Partout des fleurs, sur le gazon et les treillages ; en cet exquis tableau de printemps, la grâce de l’exécution, le tact du peintre ont sauvé la grivoiserie du sujet; c’est presque un genre d’art qui vient de naître, l’art léger auquel, plus qu’à tout autre, Frago attachera son nom.

Le succès est grand, et oblige le peintre à se consacrer au travail sans

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