NEW3VL4N
dira le Puseyisme au lieu de Newmanîsme. A ce changement de vocabulaire, il y a peut-être une raison capitale que l'on n'a sans doute pas toujours mise en valeur, c'est que celui, devant qui Pusey lui-même s'inclinait, que Blanco White, un ami du passé appelait « le cœur le plus charmant et l'intelligence la plus belle, l'aimable, l'intellectuel et l'élégant John Newman », fut un jour celui dont on n'avait plus le droit de parler, sans tristesse et sans sévérité, dans l'Eglise anglicane...
Le Tract de Pusey différait entièrement des précédents. Il n'y avait plus que le nom de commun, à ces deux manifestations de la jeune pensée religieuse. Entre un tract de Bowden et celui de Pusey, il existait toute la différence d'un pamphlet à un livre d'histoire ou de philosophie. Jadis, aux premiers temps de la campagne, il avait suffi d'un feuillet volant, « assez long s'il tenait en 4 pages in-8° » ; maintenant on avait devant soi un gros traité d'érudition, écrit pour le combat sans doute, mais avec une lenteur toute spéculative ; il parut en trois grosses brochures mensuelles, de 100 pages chacune (ïr. 67-68-69).
Il s'agissait de rétablir dans l'Eglise anglicane la notion exacte du baptême. Ce sacrement était devenu par la routine, comme un symbole uniquement, que Ton vénérait encore sans aucun doute,
maïs qui n'avait plus que sa valeur symbolique. Pusey montrait le caractère essentiel de l'acte luimême et comme il est un moment essentiel de la vie religieuse : la régénération.
Le seul monde d'Oxford qui jusque-là avait feint d'ignorer cette renaissance religieuse, le monde des hauts dignitaires de l'Université, ne put conserver plus longtemps cette attitude. D'avoir vu Pusey se mêler à ces jeunes gens, il comprit enfin toute la portée du mouvement. Dans ses souvenirs d'Oxford, le doyen Church, rappelant cette entrée en scène, l'assimilait « à l'arrivée sur un champ de bataille d'une batterie d'artillerie lourde, alors qu'il n'y avait eu jusque-là que des engagements de mousqueterie (i). »
Ceux-là mêmes qui avaient résisté, n'ayant jusqu'à ce moment, pour toute opinion, que de la mauvaise humeur, furent obligés de prendre parti. Ils le firent avec ennui et beaucoup, avec une mauvaise grâce de conservateurs, soucieux de toutes les traditions, même les pires. Quelques-uns se montrèrent cependant favorables ; chacun dans la vieille Université, fonctionnaire royal, professeur ou élève, qu'il étudiât les sciences, les lettres pures, l'histoire ou la philosophie, ne parvint plus à se dés-
(i) Dean Church. The Oxford movement, i36.
intéresser. Comme on l'a fort justement fait remarquer, Oxford revêtit un peu à ce moment l'aspect d'une Florence ou d'une Venise médiévales, tourmentée, passionnée et grandie de ses querelles intérieures.
La collaboration de Pusey ne fut pas un accident. Du jour où il se mêla au mouvement, il devint l'un des plus ardents. Noblement, il offrit à cette œuvre nouvelle son temps, sa situation, son cœur charmant et sa haute et profonde pensée, si loyale et si chrétienne. Sans réticences et sans souci du qu'en dira-t-on, il se donna tout entier : « Il nous apporta du même coup, a dit Newman, une position et un nom. Il avait une grande influence, due à ses convictions solides, aux munificences de ses aumômes, à son titre de professeur, à ses alliances de famille, à ses rapports familiers avec les autorités universitaires. »
Ce fut lui qui mit un peu d'ordre dans les plans de campagnes. Avec son autorité, il y eut moins d'enthousiame et plus de résultats. Les premiers tracts furent, à son exemple, remplacés par des volumes, semblables au sien. Une bibliothèque de la Patrologie régularisa l'effort, qui avait été tenté par Newman : on commença une traduction populaire des Pères. Le professeur royal se chargea luimême d'une des Confessions de saint Augustin.
En même temps, quelque chose de nouveau traversait le mouvement. Il ne frémissait plus des mêmes ferveurs qu'aux premiers moments avec Froude — car Froude se mourait à l'heure où Pusey venait à la lutte. La disparition de l'ami très tendre de NeAvman, l'accession de l'ami qu'il appelait lui-même o i^syaç, donnaient son sens véritable à cette phase nouvelle qui commençait.
Newman qui sentait déjà avec finesse que le mouvement n'était plus ce qu'il avait rêvé, qui se sentait sans cesse repris par ses angoisses religieuses et qui poursuivait le cours de ses analyses intellectuelles, pour atteindre la vraie foi, au milieu des plus tristes circonstances même, va sinon s'isoler — au moins se créer une influence différente de celle qu'il a exercée, ces années précédentes. Il a été le chef de cette renaissance religieuse : il a, malgré ses répugnances personnelles, dans un coup \ d'enthousiasme, donné l'impulsion à toutes ces i idées que ne partageaient que quelques amis. Pujsey vient, qui le relève : « Je suis impopulaire : on | me considère comme un partisan. C'est moi qui j assume le souci des tracts, qui suis responsable de 'l'agitation. Je suis plus utile ainsi. » Tel est le bilan un peu dédaigneux et amer de cette première campagne.
Puis, Froude est mort. Newman écrit une admira-;
56 NEWMAIN
ble lettre de mélancolie et de piété chrétienne à Bowden, sur leur ami (i). De ce passé, qui s'ensevelit avec le corps de ce jeune homme, il ne gardera qu'un souvenir moins pâle qu'il ne le craignait et puis un Bréviaire, aux hymnes duquel il pourra plus tard attacher un peu de la pensée du mort. Sa mère ellemême disparaît à ce moment, lui laissant presque l'angoisse de la désapprobation finale : « Ma mère, dans ses dernières années, a méconnûmes vues religieuses: elle pensait que j'étais entouré d'admirateurs, que tout allait selon mes désirs... Dieu sans doute veut que je sois solitaire ». C'est tout une crise que ce mois, où il se reprend, et cherche l'isolement qui convient à son âme, tourmentée de soucis trop profonds pour supporter d'autres intimités nouvelles. En mars i836, il a ces deux morts qui s'inscrivent sur l'obituaire des siens ; il pénètre le Bréviaire en son intimité, prend contact avec la British critic, fonde la Société de Théologie. Quelques mois plus tard il donnera ses Lectures ou Prophetical office of the Church, viewed relatively to Romanism and Popular Protestantism.
Mais s'il avait abandonné la conduite suprême de la lutte, il ne pouvait se désintéresser absolument.
(i) Lett. and Corr., II, p 174 (2 mars i836).
L'impulsion donnée ne s'arrêtait pas à ses deuils, à ses désillusions personnelles, aux troubles de sa conscience religieuse et de ses désirs de solitude. Il lui fallait affirmer sa solidarité avec Pusey et leurs amis. Et puis, dans ce tourbillon , d'Oxford, à ce moment, il trouvait pour un instant le dérivatif qui convenait à sa sensibilité, trop surexcitée.
La nomination du Dr Hampden fut l'occasion de cet effort nouveau. En i836, il venait d'être appelé à la chaire royale de théologie. Le choix souleva dans Oxford toutes les opinions, qui s'étaient formées les années précédentes, avec les premières manifestations religieuses. On fut heureux, à propos de cet incident, de cette occasion qui se présentait d'exprimer ses idées pour ou contre les Tractariens.. On poussa à l'exagération la pensée d'un homme très respectable, anglican sincère et orthodoxe, un peu froid seulement, dont le défaut le plus apparent était de mêler une philosophie trop naturaliste à son exégèse. Il y eut, d'une part contre lui, les Pusey istes et les evangelical) de l'autre, tous les dilettantes de la religion nationale, avec Arnold, l'appuyèrent. Dans les deux camps, on définit rapidement les positions par des brochures. Newman publia son célèbre pamphlet, Elucidations of Dr Hampden's theological statements > Arnold écri-
vit dans la Revue d'Edimbourg (i) son article, The Oxford malignant, dont le titre à lui seul (les méchants d'Oxford) donne le ton. Il parlait dans cet essai, des « extravagances » dont faisait preuve, depuis quelques années, « une petite bande d'obscurs fanatiques » ; il signalait avec une très grande finesse tout l'illogisme de leur croyance; il la montrait comme un catholicisme qui n'osait pas être conséquent avec lui-même, puisqu'il ne reconnaissait pas d'autorité suprême, puisqu'il ne possédait pas cette universalité, assise suprême de ce dogme. L'opinion était tellement passionnée par cette polémique, que l'on décida de s'en remettre au jugement de la Convocation, sorte de cour d'arbitrage de l'Université, où siégeaient tous les professeurs.
Par 33o voix contre 94, le 5 mai i836, la réunion rendit son arrêt, défavorable aux doctrines émises par le Dr Hampden. Arnold était ainsi désavoué par ce vote et Newman triomphait. Il tirait même de ce verdict un avantage plus important que la simple condamnation du latudinarisme : cette victoire semblait offrir comme une approbation, à ces jeunes gens qui combattaient depuis six années. Leur renaissance, par ce simple résultat, se parait du prestige qu'emporte avec lui le succès.
(1) Avril i836.
Auprès des autorités, ce devait être cependant la dernière victoire de Newman. Il semble que la défaite surexcita les colères de ses adversaires. Habilement, ceux-ci accentuèrent encore, sans découragement, l'accusation de romanisme, qu'ils avaient déjà portée contre les Puseyistes. Ils ne répugnèrent pas, pour accréditer cette opinion, si vraisemblable déjà, à employer des moyens de persuasion, indignes d'eux et de leurs ennemis. Ils traduisirent littéralement des lettres qu'ils présumaient compromettantes, et qui n'avaient que cette authenticité. A ce moment, l'intervention des catholiques, qui se mêlèrent à la lutte, vint encore accroître la consistance de leur réquisitoire. En i835, Newman avait échangé avec un prêtre français, l'abbé Jaeger, une série de lettres, dans lesquelles ces deux représentants d'une confession diverse faisaient valoir leurs raisons d'y demeurer fidèles. A la suite de cette courtoise discussion, parurent plusieurs tracts, qui indiquaient avec précision l'état d'esprit des ïractariens envers le catholicisme (Tr. 71) Quelques semaines plus tard, il reprenait la question dans le British magazine (1). Enfin Wiseman, qui était depuis la fin de l'année précédente à Londres, entreprit à ce moment même, en ce lieu, dans la
(1) Mars- avril i836 : Home thoughts abroad*
chapelle Sarde, une série de conférences sur la religion romaine, qui eut un grand retentissement dans toute l'Angleterre . Et Ton n'oublia pas parmi les adversaires du Puseyisme, de rattacher ce mouvement des catholiques anglais à celui d'Oxford, qui seul pouvait encourager de telles espérances.
Newman, troublé plus qu'il ne paraissait encore, sincèrement convaincu malgré tout de sa loyauté envers son Église, perçut le besoin de répondre à cette attaque. Le livre qu'il préparait depuis longtemps, auquel il travaillait sans cesse, remanié aussi souvent que sa pensée se remaniait (i), sur le Catholicisme, lui sembla la meilleure des réponses. Au début de l'année 1837, ^ se je^a dans la mêlée. Toute sa foi s'y exprimait. Une fois encore il voulait édifier cette fameuse via média, douce et forte tout à la fois, à égale distance de Rome et de l'Eglise nationale. Mais il ne voyait pas qu'il bâtissait sur le sable mouvant ; il ne sentait pas que le vent de la tempête soufflait encore sur lui et que toutes ces idées, tous ces projets n'avaient pas de consistance sur ce terrain qui bouge, au gré de la vague et du vent. 11 ne percevait pas, il n'acceptait pas — par un
(1) « Je travaille à un nouvel ouvrage sur le Romanisme, mais très lentement. J'ai récrit certaines de ses parties un nombre de fois incroyable. » Lett. and Corr., II, 215(27 novembre i836).
sentiment curieux de loyalisme — de percevoir qu'il n'était qu'à une des étapes de son développement intellectuel — et qu'on ne s'arrête jamais à une étape. S'il était maître de son jugement, alors, il sentirait tout le provisoire de cette demeure, qu'il croit édifier pour la vie.
Du reste, dès le lendemain de son livre, très dur envers Rome, il parle comme un de ses enfants, du Bréviaire (Tr. 75); il attaque toutes les sectes du Protestantisme, pour leur conduite envers la Bible. Il admire instinctivement cette Eglise, qu'il ne peut encore se résoudre à juger, sans colère aveuglante. Perpétuellement maintenant, il se trouve pris entre son cœur et son intelligence. Son rêve de l'Anglicanisme rajeuni se lézarde. Il a déjà, par moments, la notion de son inconsistance, de la sorte d'anarchie, en laquelle cette doctrine se complaît. Mais il croit encore en ses évêques, en ceux qui sont pour lui les gardiens suprêmes de la tradition, les guides susceptibles de ramener d'un coup de barre les esprits dans une meilleure route. Sans doute, il n'a plus confiance dans ces grands esprits d'Oxford, rétrécis par les systèmes philosophiques, figés par le cant, incapables d'une angoisse métaphysique. Mais Newman espère en cette religion, surtout parce qu'il croit à l'autorité de son épiscopat — voilà de quoi satisfaire sa raison — et à la profonde sincérité
chrétienne de ses amis — - voilà pour son sentiment. Un jour prochain viendra où il sentira toute la vanité de son illusion, en regard de ces évêques, qui ont la loyauté et la sécheresse des bons fonctionnaires. Et alors, la foi de ses compagnons ne sera plus susceptible de le retenir bien longtemps.
La publication des Remains de Froude donna au reste à sa lutte un caractère de violence qu'elle n'avait pas encore rencontré dans le monde officiel. De toutes parts, jusqu'au Parlement, on signalait le Revival of Popery. — On dénonçait à nouveau, mais dans un esprit tout contraire, F « Apostasie nationale », scandalisé de l'état d'âme intime de tous ces jeunes gens, que révélait la publication de ces pages mélancoliques du pauvre Froude. Lorsqu'ils avaient fait pieusement une croix, parmi ces reliquia de jeunesse, pour la publication, retrouvant là toute la même croyance que la leur — peut-être plus enthousiaste, mais de même nuance — ils n'avaient pas eu la sensation qu'ils allaient froisser tout ce monde universitaire, fidèle à ses principes anciens. Lord Morpeth dénonça, devant les Commons, cette publication qu'Arnold n'avait pas manqué de qualifier un acte d'une « extraordinaire impudence ». Par contraste et pour faire opposition, on commença dans Oxford une souscription en faveur « des martyrs de la Réforme » ; c'était un
piège que Ton tendait à cette jeunesse qui n'avait pas le sens de la ruse organisée.
Keble, Pusey et Newman refusèrent nettement de désavouer par leur souscription l'acte de solidarité avec Froude qu'ils venaient d'établir, en publiant ses Remains. Keble, de l'aveu de ses amis, accentua même encore la scission entre les tractariens de l'Église officielle, en ajoutant une préface au nouveau volume, où il renouvelait pour le compte du Puseyisme les pensées de celui qui n'était plus...
La lutte qui se préparait, sourdement, éclata ainsi tout à coup. On avait commencé les escarmouches d'avant-garde, vers la fin de Tannée précédente. L'évêque d'Oxford, le Dr Bagot avait attaqué les tracts , dans une de ses lettres pastorales signalant le mal qu'ils pouvaient faire, malgré toutes les excellentes intentions des auteurs ; et Newman s'était trouvé ébranlé de ce désaveu de son évêque, en qui il mettait toute sa confiance. Mais, comme il n'y avait eu d'animosité d'aucune des deux parts, ce premier éclat s'était bien vite apaisé, sans que les tractariens aient eu à désavouer leur passé. — On leur avait demandé seulement des assurances pour le présent — et l'on recommença à préciser cette via média, susceptible de satisfaire les esprits très larges, plus soucieux des intentions que des résul-
tats. En revanche, le Dr Bagot promit à Newman de ne pas renouveler son attaque personnelle et même cle modérer, de calmer les colères de ses frères en l'épiscopat. Dans un beau mouvement de tendre et inquiète déférence, envers celui qu'il considérait par rapport à lui-même comme le pape, Newman proposa même de cesser la publication des tracts.
L'évêque d'Oxford, très sagement, refusa. Newman s'engageait peut-être à la légère, à faire cesser une publication qu'il ne dirigeait plus, mais qui le dépassait. Aux deux premiers courants, qui avaient amené à ses idées, après ceux de la première heure, les Rogers, les Wilberforce, les Williams, les Bowden, les Froude et les Keble, après l'adhésion si importante de Pusey, qui avait déjà modifié les plans, d'autres étaient venus, lentement ou brusquement, attirés par le cœur de ce mouvement, si l'on peut dire, ou par son esprit. Dans l'église de Sainte-Marie, où s'était réfugiée l'âme un peu effarouchée de Newman, après l'arrivée de Pusey, au pied de cette chaire du haut de laquelle tombait la parole religieuse la plus émue peut-être de ce siècle, sur cette scène sans apparat où se déroulait, sermon à sermon, le drame le plus passionnant de ce temps, celui d'une âme qui cherche la vérité de toute son ardeur et de toute son humilité, de toute son intelligence et de toute sa sentimentalité, il y avait l'élite de la jeu-
Vm GRISE D'AME 65
nesse, qui était venue là d'abord, pour suivre le développement intellectuel d'un beau tempérament d'un ami ou d'un chef, qui était revenue par curiosité et qui était restée, dans l'enlisement de ces problèmes éternels, traités par ce pasteur avec un tel génie, qu'aujourd'hui encore les sermons de Newman sont demeurés l'aliment le plus habituel de la croyance catholique romaine ou anglicane, de l'âme anglaise. Il y avait près de lui l'efïlorescence même de la pensée d'Oxford, qui respectait cette hautaine ferveur, si délicate et si loyale, se cherchant. Il y avait là Manning, celui qui devait un jour rejoindre Newman dans le catholicisme, et qui cependant, à cette heure, pour être favorable au 'mouvement, — dont il jugeait les idées comme des faits et qui appréciait ce renouveau du principe d'autorité, — n'en restait pas moins tout autre par sa nature que ce prédicateur; Stanley, dont l'élégance d'esprit répugna à se discipliner, après avoir frôlé la conversion, mais qui devait ressentir toute sa vie l'influence de newmanisme, au point d'écrire, sur le tard de son existence, cette histoire d'Arnold, où revivra toute l'émotion d'Oxford ; Gladstone, qui parlera toujours avec l'intelligence cultivée de ses vingt-cinq ans, de cette crise qu'il aura traversée lui-même, aimée et qui, près de sa mort, favorisera encore de l'autorité de son opinion, le mouvement
d'union des Eglises ; Tait, le futur archevêque de Canturbury, puis les nouveaux venus parmi les disciples Marriott, un des esprits les plus profonds de l'Université, très versé dans l'étude de la Patrologie, vertueux plus encore par inclination que par principe, silhouette très gracieuse et très douce, glissant de temps à autre au premier plan, malgré sa modestie, par des travaux remarquables ; Church, le futur « Dean Ghurch », l'auteur de cet admirable livre, The Oxford movement, qui a toute l'autorité d'un livre d'histoire et la saveur de mémoires; Fr. Will. Faber, qui est de l'entourage de Newman, d'une réputation très artiste mais dont on ne saura toute l'âme que demain — après la conversion ; le mystique de ce mouvement intellectuel, Oakeley, dont « l'élégant génie, l'esprit classique, le talent très rare de lettré », influença Newman, à cette époque ; Christie, Dalgairns, S. Wood, qui mourut avant d'avoir satisfait aux grandes promesses de sa jeunesse mais dont l'âme loyale et ardemment désireuse de vérité religieuse devait revivre en son neveu, Lord Halifax. Il y avait aussi Charles Seager, John Brande Morris, qui tous deux devaient devenir de grands savants orientalistes et qui, à cette date, étaient « hommes de vaste et curieux savoir, singuliers, scholars excentriques d'habitet de mœurs, étudiants de l'ancienne mode qui, cinquante ans nu-
paravant, eussent déjà paru d'une autre génération, et qui, pour acquérir cette science immense et ardue, malgré leur pauvreté, s'étaient astreints à devenir pions d'une médiocre pension... »
A Saint-Mary's d'Oxford, venait aussi vers ce temps, un fellow qui avait d'abord refusé d'assister à ces sermons de Newman. C'était William Ward, fellow de Balliol, plus jeune que celui-ci et d'une qualité d'âme très différente de la sienne. « Pourquoi irais-je entendre de tels mythes ? », répétait-il à qui le pressait. Longtemps, l'influence d'Arnold avait laissé sur lui son empreinte, d'autant plus forte qu'on l'apercevait moins au premier abord, et cet esprit très jeune, très indépendant et très enthousiaste :
« Whose faith and words were bells of full accord (i) »
n'avait pas accueilli avec sympathie ce mouvement tractarien, qui soulevait cependant toute l'Université. Son ami Tait et lui considéraient la tendance nouvelle comme une renaissance du formalisme, vide, et des vains cultualismes, que n'anime pas une foi profonde. Le cœur, épris avant tout de sincérité, ne comprenait pas dès l'abord ce retour en arrière. Il craignait de voir les âmes se figer, dans cette tradition renouée. Un instant même, toujours de concert avec le futur archevêque
(i) Tennyson,
de Canturbury, il avait songé à fonder une publication rivale, qui contrecarrât l'influence du Puseyisme. «Ce qu'il entendait de la nature et de l'effet de ces sermons le révoltait. A la fin, un de ses amis usa de ruse à son égard. Il l'invita à une promenade et l'amena devant le porche de Sainte-Marie, au moment même où cinq heures sonnaient, « Maintenant, Ward, dit-il, Newman monte en chaire. Pourquoi n'entreriez-vous pas l'entendre une fois? Gela ne peut pas vous faire de mal. Si le sermon ne vous plaît pas, vous n'aurez pas besoin de revenir, mais allez entendre ce que vaut la chose ? » Par une volonté providentielle, Ward, persuadé, entra dans l'église... Le sermon changea le cours de son existence (i). »
Il n'est pas tout à fait exact de dire qu'il transforma cette vie, qui ne se trouva pas modifiée du jour au lendemain. Le sermon fut peut-être, probablement même, le point de départ de l'évolution de Ward ; l'influence personnelle de Newman sur lui commença son œuvre, mais il y avait trop de logique dans cet esprit enthousiaste, où l'enthousiasme n'était au service que de convictions solidement établies, pour qu'il s'avouât vaincu si rapidement.
(i) Notes du Pr. Prîce, citées par M. Ward dans la vie de son père, p. 80.
UNE GRÏSE D'AME 6q
Peu à peu, il crut à cette tradition que voulait restaurer Newman et sut appliquer la merveilleuse éducation de criticisme que lui avait fourni Arnold, à ces thèmes nouveaux de la croyance, que lui offrait cet autre maître qu'il se choisit peu à peu, qu'il aima d'une tendresse si originale. En effet, lorsque NeAvman, donna en i836, à la chapelle d'Adam de Brome, la série de conférences sur la via média, telle qu'il essayait de l'établir, elle servit pour ainsi dire de canevas à cette pensée, perpétuellement à la recherche de logique. Et, comme son ancien maître, Arnold, avait senti toute l'inconséquence de ce compromis, Ward pesa, à l'aide de l'instrument merveilleusement précis que le Docteur de Rugby lui avait fourni, la théorie nouvelle, qui ne le contenta pas. Il sentait au bout de la route, capricieuse et tourmentée, une dernière vague qui manquait pour atterrir.
La publication des Remains de Froude affermit encore en lui-même cette conviction. Chez l'esprit le plus romain de tout le mouvement d'Oxford, il trouva comme une approbation, comme une adhésion qui convenait à sa pensée. Dès ce moment, il eut vraiment la notion que la via média ne correspondait pas et ne pouvait correspondre aux aspirations des tractariens. Et il affirma de suite, très hautement, ce que Newman ne voulait pas, ne pouvait pas voir. « Il n'avait jamais été un High-
Church », écrivait celui-ci, vers le déclin de sa vie, au fils même de W. Ward, qui préparait alors son admirable livre. Il eût pu dire plus. Le fellow de Balliol n'avait jamais été un anglican, car l'Arnoldisme était beaucoup plus une doctrine philosophique que religieuse, — il n'avait jamais aimé la Réforme, — dont il disait volontiers beaucoup de mal de sa voix jeune et claire qui sonnait le scandale dans les commons. Toutes ses sympathies allaient vers Rome. C'est à cette génération d'Oxford que les deux autres, celle de Newman et celle de Manning, devront de parvenir au havre, après la tempête.
Elle marqua encore un autre progrès. Elle apporta sa note personnelle dans le mouvement. Elle eut aussi ses idées. C'était vers i838. Si le tract 90 fut jamais publié, ce fut peut-être même grâce à son influence. Il n'en reste pas moins que toutes ces phases n'ont pu avoir lieu que par l'attrait qu'exerça Newman. Tous ces jeunes gens, que nous avons vus groupés au pied de sa chaire de Sainte- Marie, à une heure quelconque de leur existence accoudés au bow-window de leur petit salon d'Oxford, ont été troublés par cette parole nouvelle. Pour vingt ans de jeunesse, se succédant dans l'Université, Oxford, ç'a été Newman. « Newman nous av lit pris tous... », écrira plus tard un grand scep-
tique (i). Et la fougue de William Ward criait alors : « Credo in Newmanum ! »
Lui seul ne croyait plus en lui-même. Comme il arrive souvent, dans les grandes crises de conscience, tous ses doutes, toutes ses hésitations imprécises avaient cristallisé autour d'un fait, qui s'était brusquement montré à lui. Jusque-là, il n'avait pas douté essentiellement de l'anglicanisme. Il avait seulement pensé qu'il fallait lui chercher une base plus solide. Il avait trouvé des difficultés, sans croire à l'insuccès final. Pour la première fois, ce il a vu l'ombre d'une main sur le mur ». Jusqu'à l'heure de la paix, il ne cessera plus désormais d'être troublé et de souffrir.
Tout le drame de sa foi se précipite autour de quelques mots. Vers la fin d'août i83c), un de ses amis lui apporte The Dublin Review de ce mois, contenant un nouvel essai de Mgr Wiseman, intitulé The anglican daim. Poursuivant son analyse des diverses sectes, séparées de Rome, comme l'Anglicanisme, il essayait de rapprocher celle-ci du Donatisme. Mais Newman croyait ne pas avoir à se troubler de ce rapprochement : il savait pouvoir réfuter l'argument lorsqu'à une seconde lecture, ses yeux tombèrent sur une phrase de saint Augustin,
(i) J. A. Froude, le frère d'Hurrell Froude, l'ami de Carlyle — un des grands historiens anglais du xixe siècle^
où celui-ci formulait le critère auquel on pouvait reconnaître la vérité d'une doctrine chrétienne : Seçurus judicat orbis ter r arum. 11 sentit que cet argument qui ne portait peut-être pas enloccur-, rence, avait une valeur plus haute : il comprit que! son application atteignait les monophy sites, dont il. connaissait bien la doctrine et qu'il étudiait à l'heure présente. Puis la force de cette phrase grandit encore devant lui. Son ombre immense s'allongeait sur toutes les sectes qui ne reconnaissent pas Rome.
« Celui qui a vu un esprit ne peut plus être après comme devant. Les cieux s'étaient ouverts, puis refermés. Pour un moment, je pensai : « L'Eglise de Rome m'apparaîtra après toutes mes recherches la vérité. » Et puis l'impression s'effaça (i). »
Mais l'impression ne s'effaça pas en réalité : Secur as judicat orbis terrarum... La parole de saint Augustin sonnait à son oreille, comme la volée d'un carillon. L'image est de lui. Maintenant, jusqu'à la nuit de Littlemore, il n'aura plus d'assurance absolue dans sa parole, que pour repousser tout ce qui a été la croyance de sa jeunesse. Il ne sait pas où il va, mais il sait où il ne va plus. Et puis, il sent sur eux, sur tous les tractariens, le souffle puissant de Ward qui les emporte: « Maintenant il y aune voie
(i) Apologia (Ed. Crown), p. 118.
d'eau. Ce qui est le plus malheureux, c'est que Ward, Stanley et les autres ne permettront pas qu'on s'endorme là-dessus. Je n'en ai dit autant à qui que ce soit... Je veux voir clair... Il existe là une perspective désagréable, qui s'ouvre alors qu'elle était fermée (i) ». Et encore : « J'aurai avec moi... certains, comme Ward de Balliol, qui s'en vont vers Rome. » Il sait que sa via média « est pulvérisée » ; il sait que « Rome est l'Eglise » , au moins autant que la sienne ; et, cependant il persiste à vouloir croire qu'il est dans la vérité lui-même, sans souhaiter y regarder de trop près. C'est ce qu'il tient à établir, dans un article intitulé : La Catholicité de V Eglise d'Angleterre ; mais en même temps, il écrit à Manning, — qui lui demandait des conseils, pour retenir dans la foi anglicane une dame — une lettre très mélancolique et très désillusionnée, et les seules ardeurs de ces pages sont à la louange de cette Eglise romaine pour laquelle, ceux qui sont « raidis dans leur protestantisme » ne sont pas assez tolérants. Il est tout plein de contradictions. Sans souci de cette tolérance même qu'il a recommandée, il refuse de dîner avec Georges Spencer, dont la conversion avait fait tant de bruit. Et puis quelques jours plus tard, il lui écrit une lettre affectueuse, où
(i) Lett, and Corresp,, II, p. 284
il atténue de ses explications son refus et qui aggrave malgré tout l'injure, car après les premières phrases, sa colère le reprend à l'égard de cette religion, qui est celle d'O'Connell. Il retrouve ces métaphores bibliques, dont il avait à peu près désappris l'usage et qui prêtent toujours à sourire. « La voix (de Rome) est celle de Jacob, mais les mains sont d'Esaù (i). » Ses articles traduisent ses soubresauts. Il ne trouve plus assez de métaphores dans la Bible. Il compare les séductions de Rome aux ruses attirantes des bohémiens. Et puis, tout à coup, il adjure celle-ci d' « aspirer à l'unité » et ses frères de F « aimer avec plus de passion encore, selon l'esprit ».
De plus en plus, il craignait ces conversions à Rome, dont la lettre de Manning avait été pour ainsi dire l'avertissement. Tout autour de lui, on ne parlait que de ces mélancoliques exodes religieux. Dans l'Université, il y avait un grand nombre d'âmes qui se sentaient appelées vers Rome, cette Rome haïe de toute l'Université officielle. Il existait de plus en plus un mouvement de sympathie — et l'on reportait, avec louange, tout l'honneur de sa création à NeAvman, qui souffrait, dont le cœur était meurtri et l'intelligence désemparée. Il voulait
(i) Id., II, p. 299.
donner des gages de fidélité à cette religion qu'il s'était faite à lui-même, qu'il n'avait pas acceptée sans réflexion, mais qu'il avait aimée avec son Université, avec ses amis, avec toutes ces études intellectuelles, qui lui semblaient l'unique raison de vivre. Et puis, il ne pouvait plus. Il se contredisait sans cesse. Ce bon esprit, si net et si clair, qui ne voulait plus voir en lui-même l'enseignement de ses pensées, parce qu'elles mettaient son cœur à la torture, entendait de toute part autour de lui, certains amis, qui donnaient pour leur propre compte une forme à ses hésitations. Dans ses sermons, avec cette belle sincérité qui le caractérisa toute sa vie, il se laissait aller à montrer le trouble où se trouvait sa croyance. Il analysait sans cesse l'état de sa foi — et puis pour luimême, pour les autres, il n'osait pas aller plus avant.
Il vint cependant un instant où il ne crut plus possible de garder loyalement cette cure de Sainte- Marie d'Oxford, qui était sa paroisse de l'Université. Il en écrivit à Keble, l'ami qu'il sentait le plus sûr, le plus capable d'éclairer sa conscience. Dans la lettre qu'il lui adressa, il lui fit part de son intention et des causes qui lui semblaient comporter une telle résolution. Tel qu'il était à l'heure présente, il ne se jugeait plus en état de remplir
ses devoirs envers ses paroissiens et en revanche, il exerçait, au point qu'on lui en faisait un crime, une trop grande influence sur les étudiants des grands collèges, créant un courant de sympathies dangereuses à l'égard de Rome... Keble lui conseilla de rester, à sa grande joie du reste. Pour satisfaire un scrupule nouveau de son caractère, il offrait volontiers de sacrifier le plus grand bonheur de sa carrière ; mais il accueillit tout heureux les bonnes raisons de son ami, pour demeurer. On évitait ainsi le scandale et de laisser sa place à un Libéral (i) ou à un Rationaliste, à quelqu'un qui eût manqué de foi. Et c'était à cette occasion qu'il écrivait, sous une première forme, cette phrase sonnant comme un glas, qu'il répéterait bientôt, en écrivant son Essai sur le Développement : « Je suis plus assuré que le protestantisme conduit à l'incrédulité que mes propres pensées ne mènent à Rome » . Et ce qu'il craignait avant tout maintenant, c'était l'incrédulité.
Gela explique un nouvel effort, comme Newman n'en avait pas encore tenté jusque-là. Tout le reste n'est rien, comparé à l'acte qu'il va accomplir. Aucun autre tract ne peut être rapproché, pour
(i) Voir le premier appendice de YApologia pour comprendre ce cme Newman appelle le Libéralisme.
i F effet, de la valeur de celuî qui paraît, ni ceux de ' l'aube du mouvement, ni celui de Pusey. Cet indé- ' cis, sans volonté à force de cœur, agit, sous la I poussée de son intelligence ardemment sincère. Il écrit le fameux Tract sur les articles, plus connu sous le nom de Tract 90.
Depuis i83i (1), il rêvait de donner un travail sur les trente-neuf articles de religion, recueil bizarre tenant du credo religieux et du règlement universitaire, formulaire commode et très large qui permettait d'adhérer à des croyances vagues, qui supportaient toutes les interprétations possibles sans engager absolument à aucune. Il n'avait de valeur que la tradition, car rédigé sous Elisabeth, en un temps où l'on n'était pas encore très fixé sur la religion qui serait officielle en Angleterre, où le protestantisme du jour pouvait facilement redevenir le catholicisme du lendemain, on avait créé là une sorte de doctrine, suffisamment vague pour se prêter à toutes les conceptions religieuses et qui n'était pas une équivoque, uniquement parce que tout le monde savait à quoi s'en tenir sur sa valeur.
Il ne pouvait convenir à un Newman de rester sur un terrain aussi mouvant. Cette pensée, qui depuis
(1) Lett. and Corr.t I, p. 289.
dix ans était la sienne, de tâcher de fixer leur imprécision, devait bien encore se reprendre, à l'heure de ces préoccupations douloureuses, dont il n'éprouvait la tristesse qu'à cause de cette inconsistance même de l'Anglicanisme. Sur sa route, cherchant une assise solide et définitive à sa foi, forcément, il rencontrait les articles. Et il était naturel, qu'avec l'inclination catholique de ses idées actuelles, il expliquât le texte de ce document, selon le courant.
Là encore cependant, tout en faisant un nouveau pas, il demeure indécis. La subtilité de son esprit, admirable parce qu'elle correspond à ses scrupules, lui fait établir des distinctions curieuses — toujours les mêmes, distinctions entre les enseignements, les dogmes traditionnels de Rome et les erreurs dominantes. Les articles, dit-il, s'adaptent parfaitement aux premiers et ne contredisent que les erreurs. Il les prend ainsi, il les analyse et semble poursuivre un paradoxe, à vouloir les accommoder à la pensée de Rome, montrant bien évidemment que c'est là une possibilité d'interprétation et non pas un devoir.
Le ton était plus haut que de coutume, relevé d'ironie, un peu cavalier, ton d'une expérience et
d'un manifeste. Il disait assez durement « qu'on n'aurait pas pris de dignités dans une Eglise, qui n'aurait pas accueilli cette interprétation des articles et que ce ne peut être qu'un bien si ce tract amène les hommes à considérer avec moins d'injustice l'Eglise romaine ». Malgré sa timidité naturelle, Newman avait été plus loin que de coutume. Malgré lui aussi, il sentait que tous ces essais étaient les derniers actes que pouvait comporter une tentative semblable. « C'était au mois de mars i84o. Je me retirai à Littlemore. Comme c'était une épreuve de vie et de mort, il fallait courir tous les risques... Mon dessein était loyal, les bases de mon raisonnement satisfaisantes. Je reconnaissais cependant que j'étais engagé dans un experimentum crucis. »
- Newman avait montré à Keble et à Ward le nouveau tract. Keble s'était effrayé. Ward — il devait alors sourire avec satisfaction — prévint Newman d'une belle colère, dans tout l'Anglicanisme, si le livre paraissait. Soit qu'il ne voulût rien croire, soit qu'une volonté supérieure le guidât, il donna cependant, le 27 février i848, ce Tract n° 90, dont on a dit depuis lors qu'il avait été écrit pour un public et lu par un autre (1).
(1) Lett. and Corr., II, p. 4i6.
Le temps de lire, ou plutôt de préparer les rigueurs universitaires contre lui, Tait et quelques \ autres, se recueillirent. Le 20 mars, le Conseil des Chefs des Collèges, most Jîerce, nommait une Com- 1 mission d'examen, qui n'attendait pas la défense de l'auteur. Cinq jours après, la censure était prononcée, contre l'écrivain de ce tract. Le 16, Newman publiait sa défense, où se trouve cette phrase, qui relate un nouveau progrès : « Le siècle est en route vers quelque chose. Hélas ! la seule confession religieuse qui, ces dernières années, a été en possession de ce quelque chose, c'est l'Église romaine. »
C'en était fini de la grande influence officielle de Newman. L ] experimentum crucis lui révélait la route de souffrance. Il était désormais considéré parmi les membres de la Haute Université comme un traître — lui-même a employé le mot — et les évêques avaient recommencé contre lui la campagne d'anathèmes. Malgré l'amitié, toujours courageusement prête à le défendre, de Keble qui l'approuvait complètement, de Pusey qui le vénérait, des premiers amis du mouvement, les Rose, les Perceval et les Palmer devenus plus fervents avec le temps, malgré l'affection enthousiaste des derniers venus, d'Oakeley et de Ward, qui goûtaient
cet état de choses, Newman, la conscience en paix, souffrait cependant des désaveux de l'épiscopat : « Le moindre mot que prononce un évêque ex cathedra est très lourd à porter, » écrivait-il — et toute la tranquillité d'âme avec laquelle son cher Pusey supportait les colères des évêques n'arrivait pas à le convaincre. Quarante années plus tard, lorsque ce dernier revivra avec émotion les grands jours d'Oxford, il rappellera ce mot que prononçait alors Newman, à Littlemore : « Oh ! Pusey, nous nous sommes appuyés sur les évêques et ils se sont brisés sous nous !» — De plus en plus, il ne trouvait personne pour le comprendre. Il avait l'âme trop différente de son entourage. Froude était mort. Keble, le cher Keble, était loin. Le plus intime ami, celui qui lui restera attaché par le cœur et qu'il aimera toujours, Rogers, allait bientôt se séparer volontairement de lui.Bowden, lui aussi, qui est loin maintenant, va mourir et Pusey est trop assuré de sa foi, il a trop la fatuité de sa croyance pour entendre comme il le faudrait les tristesses de cette âme (i). Newman, un peu plus désabusé encore qu'auparavant, a quitté Oxford pour Littlemore. Dans cette vieille ville qu'il a tant aimée, il se sent désormais étranger — parce que les mœurs et les
(i) Life of Pusey, passim.
croyances de ceux qui l'habitent la lui font étrangère. Ses fonctions, ses amitiés passées, tout cela lui semble lointain et c'est à peu près à ce moment qu'il peut écrire cette phrase, où passe commeun frisson d'agonie, au souvenir alors de cette maladie de Sicile qui l'a amené au point où il en est : « J'ai si peu de choses avec quoi sympathiser maintenant que je reprends ces vieux habits pour les regarder... (i) »
Cependant, pour Pusey peut-être, et aussi parce qu'un grand sentiment qui a tenu une grande place dans notre existence meurt difficilement, un jour encore il fait une concession, — la dernière — moins qu'on ne lui en demandait toutefois. On lui ordonne de désavouer son tract. Pour la première fois, ce grand esprit si fidèle résiste à son pasteur et refuse. Pendant quinze jours (fin mars), on essaie de le fléchir. On parvient enfin à le résoudre à ce sacrifice, mais à une condition. Newman résignera sa cure de Sainte-Marie d'Oxford. Il semble que cette résistance soit l'indice d'un brouillard qui se dissipe. Le ton de la lettre qu'il adresse à son évêque est respectueux, mais net : « Je n'ai rien à regretter... J'ai agi parce qu'il en était d'autres qui n'agissaient pas... Que Dieu soit avec moi dans
(i) Lett. and Corr., I, p. 429.
l'avenir, ainsi qu'il a été jusqu'à présent !... Je m'efforcerai de supporter toute humiliation personnelle, à condition que je ne trahisse pas les intérêts sacrés qui ont été confiés à mes mains, par le Dieu de bonté et de force. . . » Et ce n'est pas lui qui, en fin de compte, cède le plus. Il espère ainsi, en avoir fini avec les haines soulevées. De ne plus pouvoir être le chef de ce mouvement qu'il a organisé, qu'il avait créé, il ne se sent aucun regret. Au coin de sa lèvre, un peu dédaigneuse, il y a déjà le pli de l'amertume et de la désillusion, creusé par les années de lutte. . .
Cependant, il n'en est rien. La trêve n'est pas respectée. Les partisans d'Arnold recommencent l'attaque. Les princes de l'Université sont pleins de partialité désormais, lorsqu'ils ont à apprécier quelque Puseyiste. L'imputation de « jésuitisme » demeure attachée à leurs actes. L'évêque d'Oxford s'est conduit à l'égard de Newman, « avec autant de bienveillance que possible, » (i) mais il n'en est pas ainsi des autres. Dans l'épiscopat, les désaveux recommencent. Les colères font rage. Au milieu de 1842, on comptera une quarantaine d'évêques, qui se seront crus obligés de dénoncer le
fi) Lett. and Corr., II, p. 343.
« chef-d'œuvre de Satan », d'adresser mandements et circulaires à leur clergé, pour leur interdire de s'occuper de ces thèmes ((maintenant en question à Oxford et pour lesquels ils doivent s'en rapporter à la décision des chefs du collège et de leur évêque » (i). Le Dr Bagot lui-même attaque à nouveau les Tractariens, oublieux de la parole qu'il a engagée. Dans l'Eglise et dans les Universités, il se produit un mouvement de persécution intellectuelle. Newman cependant ne bouge pas. Dans ses lettres aux amis lointains, il fait seulement allusion parfois à ce manque de loyauté. Puis il profite du trouble, où ces mauvais jours laissent chacun sur les opinions de son frère, pour charger Ward de montrer longuement à Pusey ce que sont devenues les siennes — et il éprouve à la fois de la tristesse et de la joie — car, dit-il, « il n'est rien de si pénible que l'heure indécise du crépuscule ». A lui faire comprendre l'amère désillusion à laquelle il est venu, il ne veut laisser aucune équivoque entre celui qu'il a tant aimé et lui-même.
Mais il semble que l'on ne veut pas qu'il garde ce silence qu'il s'est imposé, malgré la souffrance qu'il lui cause. L'Eglise anglicane a vu un
(i) Leit. and Corr., II, p. 346, La circulaire tout entière est très curieuse.
défi dans l'attitude des Tractariens. Elle le relève de toute la puissance que lui donne sa situation d'Église nationale. Arnold est nommé professor regius d'histoire moderne. D'accord avec la Prusse, le gouvernement approuvé par l'Épiscopat, établit un évêque protestant à Jérusalem, qui sera nommé tour à tour par le gouvernement prussien et le gouvernement britannique et qui aura juridiction maté- I rielle, pour ainsi dire, sur tous ceux qui voudront en 1 appeler à lui, sans du reste engager leurs opinions.
Cette fois, c'en est trop. Newman pousse dans le monde anglican un dernier cri de détresse (i). Il n'est plus le fidèle soumis, qui attendait le consei de son pasteur. Comme aux temps antiques de la Patrologie, il adresse à celui-ci des représentations. Il a, pour ainsi dire, l'émotion d'accomplir, dans l'Eglise anglicane, l'acte dernier de son apostolat. Il lui semble que s'écroule le dernier étai qui soutenait cette maison, où il vécut. Sur Samarie, comme il aime appeler son Eglise, dans les derniers noms d'amour qu'il lui donne, il pleure. Puis, vers ce temps, comme par un retour miraculeux, la parole de saint Augustin revient frapper son esprit. Securus judicat orbis terrarum... Mais elle ne demeure
(i) Apologîa, p. i44.
pas, cette fois encore, à lui rappeler cette pensée. Elle passe un moment, provoque quelque trouble, et s'éloigne à nouveau, mystérieusement.
ce Vers la fin de i84i, a-t-il écrit, comme membre de l'Eglise d'Angleterre je me couchai sur mon lit de mort. » En beaucoup de croyances, qui avaient causé son enthousiasme et le mouvement d'Oxford, il ne croit plus. C'en est fini de l'illusion : il n'a plus de confiance en la vertu de l'acte. Cependant, il reste encore anglican ; il considère que toute religion permet de faire son salut sur la terre, en dépit de sa théologie qui peut être fausse. Le grand chrétien trouve en lui, pour le soutenir dans l'angoisse, son admirable « religion intérieure ».
Newman ne voit pas encore l'avenir, tel qu'il sera pour lui. Il n'attache aucune foi aux conversions des autres, maintenant. Il craint moins cet avenir que quelques mois auparavant. Une sorte de résignation mélancolique, à laquelle il s'est arrêté pour lui-même, lui paraît convenir à tous ceux qui, comme lui, sont vaincus. C'est le conseil qu'il donne aux âmes qui souffrent de la même souffrance que la sienne et qui recourent à lui, parce que ce fut sa pensée qui les troubla.
Avec quelques disciples, il s'est personnellement retiré à Littlemore, faubourg d'Oxford, qui est une dépendance de sa paroisse. Il a acheté quelques
acres de terrain — non pour y construire un monastère catholique, comme on se plaît à le dire, mais pour bâtir une demeure de paix — « the home after storm ». Tout autour, comme contraste à l'austérité de la règle que l'on s'imposera dans cette demeure, des roses, des fleurs d'églantier et du lierre sont plantés. C'est là que Newman va travailler. C'est là que va germer dans son esprit Y Essai sur le développement... Cette maison est presque un symbole. Par sa situation, elle plaît au pasteur de Sainte-Marie: tout à la fois, elle est encore et n'est déjà plus Oxford. Elle correspond à l'état de ce sentiment qu'avait éprouvé Newman, en identifiant sa religion et la vieille Université, gardienne du souvenir des grands anglicans, du xvne siècle.
En demeurant là, quelques années encore, il montre le sentiment douloureux qui le rattachait à ces paysages, auxquels il avait mêlé une pensée et qu'il allait bientôt falloir quitter cependant.'