CHAPITRE IV
Dans la solitude de Littlemore, Newman avait cru trouver la paix. Il n'en fut rien. Les regards le suivaient jusque dans la retraite. Amis et ennemis ne pouvaient se remettre de la grande émotion qu'il avait apportée. Wiseman, rentré définitivement en Angleterre, arrêta toutes les manifestations des catholiques, plutôt mal disposés à l'égard des tractariens, mais prit néanmoins lui-même position et définit la situation. L'immense charité de son apostolat, la finesse de sa très belle âme lui permirent de rencontrer les mots qui convenaient à ce moment ; et l'écho de sa parole, qui parvint à ces esprits, dans l'inquiétude, ne fut pas sans accroître leur souci.
Mais l'impression la plus douloureuse lui arrivait du monde officiel de l'anglicanisme. Toutes ces têtes de collège n'avaient pas pardonné le commentaire des XXXIX articles. De ce jour,
leur indifférence, sourdement malveillante, s'était changée en hostilité déclarée. Journaux et brochures étaient devenus pleins d'injures et de calomnies. Les bruits les plus variés circulaient sur son mode d'existence, qui n'était pas sans intriguer. Ceux qui ne savaient rien, ne voulaient pas rester court : « Qu'a bien pu aller faire un Newman à Littlemore ? Rien de bon, bien évidemment puisque lui-même n'a pas donné ses raisons. » Et de tous côtés, on se plaisait à dénoncer auprès de son évêque ce pasteur du diocèse d'Oxford, qui construisait des monastères catholiques. On gardait une terreur profonde de cette influence, qui avait transformé l'Université. Tout autour du cottage, des ennemis revenaient rôder comme autour d'une place forte. On eût dit qu'il y avait là des secrets à surprendre. Ceux qui en sortaient, pour une récréation quelconque, racontaient, le soir, qu'ils avaient rencontré sur les routes quelque figure connue. Un prévôt de collège se présenta même, demandant à visiter la demeure. Des théologiens, sans être invités, venaient. Ils s'attardaient à poser des questions insidieuses. Ils supputaient le nombre de jours que ces solitaires pouvaient encore avoir à passer dans leur communion.
Newman qui s'était retiré là pour trouver une fin à toutes ces luttes, qui découragent sur les hommes bien avant de décourager sur les principes,
dont la fine aristocratie naturelle, par une pudeur d'âme délicieuse, l'avait amené à se dérober à tout son passé qu'il chérissait, souffrait de ces questions pressantes qu'on lui faisait, de ce bruit que l'on menait autour de son nom. Il avait souhaité l'oubli. Un dégoût lui montait aux lèvres de ces mauvaises sollicitudes, car « qui a jamais rêvé de prendre l'univers entier pour confident ?» Et comme il ne répondait pas, on lui jetait à nouveau à la face cette déloyauté, dont on devait si souvent l'accuser, par dépit, pendant tant d'années !...
Le Dr Bagot sentait tout l'odieux de cette situation, que l'on créait à Newman. La profonde honnêteté qui était en lui souffrait de ces rumeurs. Mais il était faible de caractère et malgré son sentiment personnel, sous la pression de l'opinion publique, il lui écrivit une longue lettre embarrassée, maladroite avec candeur, et cependant très bonne, dans laquelle il tâchait de concilier le bon sens et la passion. Il demandait à celui-ci des explications sur sa vie, à Littlemore.
La réponse fut ce qu'elle devait être, a very full answer. Newman ouvrit tout grand à son évêque son cœur, comme il lui eût ouvert la porte de sa maison. En quelques mots seulement, il lui montra toute l'amère tristesse qu'il éprouvait à avoir besoin de telles justifications, indignes de celui qui
les demandait, indignes aussi de celui qui les apportait, ce C'est avec douleur que je vois l'esprit incessamment curieux du monde forcer Votre Grâce et moi-même à des explications... » Mais il répondait cependant avec la même simplicité qu'il
< eût apporté jadis à le faire. Il restait sans orgueil, semblant ignorer que par delà Oxford, qui demeurait l'objectif unique de son regard, il y avait une Angleterre, qui tressaillait tout entière de sa parole, qui, en quelques mois, avait enlevé 1 2 5oo exemplaires du Tract go et qui maintenant encore, se jetait avec enthousiasme sur les University Sermons. Il redisait seulement cette phrase qui étonne un peu sur les lèvres de Newman, par son ton tellement abandonné : « Laissez-moi mourir en paix. Je ne vous importunerai plus longtemps ! »
Sur ces entrefaites, le Dr Hampden fut déféré lui-même à la Convocation. Le Dp Arnold, son grand adversaire de jadis, mourut. A Keble, cette âme si forte et si gracieuse, il écrit alors des lettres où, l'ironie naturelle, à laquelle il inclinait, eût pu
\ trouver, en toute autre circonstance, pour raconter , ces événements, quelque aliment. Il ne songe même pas à se venger. Pour Hampden, il refuse de donner son vote contre lui ; il olfre sa souscription au monument d'Arnold et ne l'envoie pas uniquement pour éviter de gêner son cher Pusey, qui désapprouve le
fait mais veut demeurer solidaire de lui-même. Il pense beaucoup, s'apaise un peu vers le milieu de cette année 1842, corrige des épreuves, achève cette traduction de saint Athanase, à laquelle il a tant travaillé et qui garde comme une saveur d'avoir été élaborée, au sein de ces polémiques. Les devoirs envers sa paroisse fournissent comme un dérivatif à son souci et lui semblent apporter un peu de fraîcheur, par leur simplicité, à sa pensée, si pleine de fièvres. Lorsqu'on relit sa correspondance de cette époque, on ne croirait pas que cette vie est aussi troublée. Ses lettres, très affectueuses, ne laissent cependant pas deviner tout le travail intérieur qui se fait dans cette conscience. Sa correspondance à Keble, à sa sœur Jemima Mozley, celles adressées à Bowden sont d'un ton calme. A peine de temps à autre, peut-on deviner, à un frêle indice, les germinations prochaines ; lui-même ne semble pas les deviner. Il se sent vieillir : / begin to think myself an old mari... et à quelques jours de là: Everything is quite in Oxford. . . Peut-être se reprendil à espérer que la crise s'éloigne ; peut-être cette vie intérieure, qu'il a encore développée en lui, depuis qu'il est à Littlemore, va-t-elle le préserver des grandes tristesses et des séparations. Il semble le croire un instant ; mais il éprouve quelque chose comme une rechute, à la nouvelle de la conversion
de Bernard Smith , recteur de Leadenham, que son œuvre avait contribué à mener jusqu'à Rome. Entre Littlemore où l'appelle celui-ci et Oscott où se trouvait Wiseman, il choisit ce dernier refuge et, après une retraite, Wiseman abjurait.
Ceci se passait à la fin de 18/12. Cette conversion d'un clergyman fit grand bruit dans toute l'Angleterre religieuse. On fit remonter les responsabilités jusqu'à Newman. Les vieilles haines se ranimèrent. Mais celui-ci, attristé autant que quiconque, d'une tristesse vague sans doute, qui lui venait de ce sentiment que ses idées pouvaient au moins conduire jusqu'à Rome, écrivit cependant de la meilleure foi du monde, sans s'être expliqué à lui-même ces sensations, une lettre à l'évêque de Lincoln, dans laquelle il exprimait toute la part qu'il prenait à cette injure qui venait d'être faite à l'Église d'Angleterre. Il y avait malgré tout quelques-uns de ses mots qui, en répondant aux adversaires du Puseyisme, prouvaient cependant que Newman s'illusionnait lui-même, sur la tendresse qu'il pouvait encore conserver envers cette religion : « Croyez bien, Monseigneur, écrivait-il... que le blâme, dirigé contre certains hommes, par tant de dignitaires ecclésiastiques, influe considérablement sur les limites, très précises, au delà desquelles ils ne vou-
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draient pas conserver des fonctions élevées dans l'Eglise anglicane. »
Le premier acte qui marque son action, au début de i843, cette année décisive de sa vie, indique bien au reste que le chemin parcouru est déjà beaucoup plus avancé qu'il ne pourrait le supposer luimême. Dès le mois de janvier, il adresse au Conservative Journal, d'Oxford, une lettre pour désavouer les paroles de haine, les injures, les calomnies qu'il a pu prononcer à l'adresse de Rome. Tout en reconnaissant sa culpabilité personnelle, il fait cependant remonter jusqu'à l'éducation que lui ont donnée les théologiens anglicans l'origine de sa faute. Le ton de la lettre est un peu hésitant (1), et manque de cette fermeté qui caractérisa toujours son style. Il dut beaucoup hésiter avant de publier cette page, mais cependant l'acte lui-même suffit, pour laisser deviner quelle force de sentiment l'engageait à une telle démonstration, alors qu'il souhaitait le silence d'autre part, avec tant de sincérité.
Puis cette timidité elle-même disparaît. Dans ses lettres à ses amis, il s'exprime plus nettement, sans détours désormais : « Si je comprends bien mes sentiments, écrit-il, j'ai peur d'en être arrivé àcon-
(1) Apologia, 200.
sidérer la catholicisme romain comme la religion même des apôtres... Je suis très assuré que l'Angleterre est schismatique(i). » Un pas de plus est fait. Les liens qui le retiennent encore — point d'honneur, souvenirs, amitiés anciennes — se relâchent de plus en plus. Wood se meurt, Pusey, le cher Pusey, est condamné pour un sermon not over strong, sur la communion et la présence réelle. Par haine de ces idées, on cherche les mêmes querelles à son ami qu'à lui-même. On le suspend pour deux ans de son droit de prêcher. Mais ce grand honnête homme, ce chrétien si candide, si assuré de sa foi ne sent pas l'injure qui est faite à sa probité religieuse. Il n'éprouve de peine qu'à la pensée des scrupules nouveaux qui assailleront Newman, si las déjà. Lui qui de coutume comprend si mal l'âme de son ami, il devine pour une fois les pensées de celui-ci, qui juge alors cette action mauvaise, en quelques mots désolés : « Si la cause de Pusey gagne en extension ce ne sera pas sans dommage pour les chefs des collèges. S'il n'en est rien, cela ne contribuera qu'un peu plus encore à éloigner de l'Eglise certaines personnes, suspectes déjà de se détacher. )> Les amitiés s'en vont ainsi une à une. Ou plutôt ce ne sont pas les amitiés, car tous ceux qui ont
(i) 4 mai i843 (Lettre à Pusey).
vécu dans l'intimité de Newman, ne peuvent pluj l'oublier ; mais la loyauté exige entre quelques-uns de ses plus fidèles amis et lui, une séparation. Le / 3 avril i843, Roger s qui gardera son souvenir jusqu'à l'heure de la mort, lui écrit une lettre vraiment admirable, dont le ton peut bien indiquer quels sentiments profonds il avait su inspirer :
« Mon cher Newman, je n'aimerais pas à vous rencontrer de nouveau, sans vous avoir dit, une fois pour toutes, ce dont, je l'espère, vous comprendrez la sincérité : c'est que je ne puis pas me dissimuler combien il est improbable, et peut-être impossible, que nous nous retrouvions dans les mêmes termes qu'autrefois. Mais je désire avant que ne soit passé le temps de faire une telle constatation, vous avoir dit combien je sens profondément et douloureusement — et je puis ajouter que je l'ai plus ou moins senti depuis plusieurs années, — la grandeur de ce que je perds, et vous remercier de tout ce que vous avez fait et été pour moi. Je sais que c'est dans une grande mesure, par mon propre fait que je fais cette perte. Je ne saurais, sans doute, me persuader que je fusse dans mon tort sur le fond des choses, et que je pusse longtemps éviter ce qui est arrivé. Mais je crois, si je puis oser dire, que Dieu aurait trouvé un moyen de me garder une aussi grande bénédiction que votre amitié, si j'en avais été moins indigne. Je sens combien je vous dois de reconnaissance pour ce que vous avez été dans ma formation, combien vous avez été toujours, pour moi, plus que bon, tendre, combien il est improbable que je puisse jamais rencontrer rien qui approche en valeur ce qu'a été pour moi votre intimité. J'aurais été peine de vous avoir
quitté, sans vous avoir dit cela. Mais je ne vous l'écris pas dans l'idée devons forcer à me répondre : cela n'appelle pas une réponse et je n'attacherai aucune signification à votre silence » (i).
Lord Àshley, qui devait devenir par la suite Lord Shaftesbury, demande dans un meeting qu'une adresse soit envoyée au duc de Wellington pour le prier de chasser le Puseyisme d'Oxford. C'est fini d'espérer; une tout autre qualité d'âme mènerait Newman au catholicisme. Malgré son découragement insensible aux sympathies personnelles qui se témoignent, au grand courant de célébrité qui le porte, il n'est que triste de plus en plus. C'est toute une vie passée qui s'effondre ; c'est le rêve sur lequel on a vécu vingt-cinq ans d'une existence qui s'évanouit, sans qu'il y ait une autre vie et un autre rêve tissé, tout prêt pour être porté. La loyauté de Newman, admirablement subtile, est assez forte pour lui montrer les erreurs de son passé ; elle le retient en même temps cependant dans ces erreurs, parce qu'il sait qu'une religion n'est pas faite de dogmes seulement et de pratiques, mais aussi qu'elle entraîne des âmes. C'est à la pensée de celles-ci qu'il demeure
(i) Pour la seule traduction de cette lettre, je m'en suis tenu à celle donnée par M. Thureau-Dangin, dans son beau livre sur Newman et le mouvement d'Oxford,
pour ne pas les désoler et puis, par un scrupule, par une pudeur un peu naïve de sa sincérité.
Deux mois après la suspension de Pusey, Newman envoie encore à Keble ce billet :
Vendredi 2 5 août i843.
ce Je viens de recevoir une lettre de Lockart, un de mes familiers, me disant qu'il est sur le point d'entrer dans l'Église romaine. Il est parti, voici trois semaines, et se trouve actuellement en retraite, sous la direction du Dr Gentili de Loughborough... Vous pouvez penser quelle souflrance j'en éprouve... »
Mieux que jamais, il sent la vérité de cette phrase mélancolique qu'il écrivait, quelques années auparavant : a Vous ne pouvez faire que les autres pensent comme vous le voudriez, même ceux-là qui sont vos proches les plus aimés... » Mais alors, il éprouve plus fortement que jamais, le sentiment qu'il lui faut résigner la cure de Sainte-Marie d'Oxford — et personne désormais ne pourra le détourner de cette pensée, qu'il caresse peu à peu en esprit, qui prend corps définitivement. Certes, il n'approuve pas Lockart — il éprouve même le besoin de protester encore une fois, une dernière fois, de sa fidélité envers l'Église établie — ; mais enfin Lockart était un de ses amis les plus intimes. Il vécut à Littlemore ; il vint à la vie religieuse avec l'aide de Newman. Quoi
qu'il puisse dire, il sent bien qu'il est, pour une part au moins, responsable de cette conversion. Disciple infidèle, peut-être — mais disciple encore cependant... Lockart reste un peu son fils intellectuel.
Alors, malgré les conseils de sa sœur qui lui écrit des pages admirables de tendresse (i), pour * l'assurer malgré tout de son affection, malgré les lettres d'inconnues qui crient vers lui, pour trouver un peu de lumière, malgré Keble qui essaie de le retenir, il accomplit son dessein. Il met quelque hâte à le faire, comme s'il ne devait retrouver le calme que lorsqu'il sera déchargé de cette fonction pastorale, à l'accomplissement de laquelle il apportait jadis tant de noble fierté. Et puis, malgré tout, s'il veut tant que cela se libérer, c'est que « ce n'est vraiment ni un sentiment personnel ni un ennui » , sous l'influence duquel il va faire cet acte : « La vérité, c'est qu'envers l'Eglise d'Angleterre, je ne me sens pas un fils assez fidèle, pour garder en conscience le bénéfice qui vient d'elle. J'ai trop d'amour pour l'Eglise de Rome. » C'est que, dans cette conversion de Lockart, avant comme après l'abjuration, il « n'a vu en lui aucun changement d'opinion » (2). C'est qu'il ne se sent plus en communion d'idées avec
(1) Lett. and Corr., II, p. 418-9, 420.
(2) Id., 423.
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tous ceux qu'il a aimés jusque-là, parents ou amis, théologiens du passé ou écrivains qui avaient lutté près de lui. The parting of friends..., c'est le titre du dernier sermon qu'il va prononcer, dans cette petite chapelle de Littlemore, toute fleurie, sous les pierres de laquelle repose sa mère. Vraiment, c'est bien une séparation qui va avoir lieu, pour de longues, très longues années!...
A Pusey, à Keble, « au très cher Bowden, véritable et vieil ami », de toutes parts, les adieux au moins d'une communion partagée vont se faire. Sur cette route admirable, où ces voyageurs ont marché si longtemps, côte à côte, supportant les mêmes fatigues et les mêmes intempéries, il va falloir se séparer — car l'on est parvenu à un carrefour, et tous maintenant n'ont plus le même caprice pour continuer le voyage... Mais longtemps encore, de chaque côté de la boucle, formée par les deux branches de la route première, longtemps encore, ces pèlerins d'un idéal se suivront avec émotion, avec mélancolie, avec aussi une vieille affection, souvenir de l'amitié et du compagnonnage de jadis, demeurée au fond des cœurs...
Le 18 septembre i8/J3, Newman était à Londres, pour résigner sa cure devant notaire. De toute la nuit, il n'avait pas dormi, à la pensée de cet acte décisif. Le
LA CONVERSION 101 lendemain, la démission était remise entre les mains de l'archidiacre. Les formalités étaient alors terminées
Newman laissa passer encore quelques jours sur les choses officielles qui venaient de s'accomplir. Il sembla qu'il voulût mettre un peu d'espace et de temps, entre ces actes et son adieu à ses fidèles, qu'il avait tant aimés. Le 24 septembre, il prêcha à Sainte-Mary d'Oxford. A tous ceux, qui étaient si souvent venus au pied de cette chaire entendre cette parole, il laissa entendre des mots de tristesse et d'affection, ceux que l'on dit à l'heure des grands départs, où l'on sait bien tout ce que l'on quitte, sans être bien assuré de ce que l'on trouvera. C'était là l'agonie de toute sa vie d'intelligence passée et d'honneurs, gagnés laborieusement, au service loyal de son église. C'était la fin de beaucoup de sympathies, qui l'avaient suivi jusque-là, qui avaient cru en lui, malgré les calomnies, et qui ne savaient plus que penser, en le voyant abandonner ainsi le poste confié. C'était la fin dernière de sa vie d'Oxford. Au pied de cette chaire, il y avait sans doute Ward, Oakeley et Faber — ceux qui n'attendaient qu'un geste de lui pour s'en aller vers Rome, mais il y avait aussi Stanley, Ghurch, Gladstone — tous ceux qui n'avaient pas souffert autant que lui et qui s'étonnaient maintenant, avec un peu de dépit, de
son départ. Tons comprirent que c'était la fin, malgré qu'il n'ait pas même fait allusion à cet événement.
Le lendemain, à Littlemore, ce fut plus triste encore. Ce furent vraiment là ses adieux à cette foi, à laquelle il avait consacré sa vie. Tous ces fellows, tous ces étudiants et ces professeurs d'Oxford, qui l'avaient entouré la veille, comme pour regretter le grand penseur, l'écrivain des Tracts, l'orateur plein d'éloquence, se retrouvèrent là, pour donner une dernière marque d'affection à ce grand cœur, qui les avait fait tressaillir de ses battements et qui n'aimait plus les mêmes choses — peut-être de leur faute à eux-mêmes.
Il parla sur les adieux. Au milieu de ceux qu'il allait abandonner, d'une parole légèrement voilée, comme d'un peu de larmes, il revécut les grandes scènes delà Bible, où sont racontées les séparations. Peu à peu, il oublia ces exemples, qu'il rappelait pour contenir son émotion. Dans cette petite chapelle, où, depuis deux ans, il était si souvent venu \ chercher une réponse vaine à ses angoisses, il se prit, élevant son discours, à reprocher l'abandon où cette mère, l'Église anglicane, laissait ses enfants. Puis il termina de la sorte :
« 0 ma mère, d'où vient donc que tant de belles choses furent répandues sur toi sans que tu saches les conserver ? D'où vient que tu portes tes enfants et
cependant que tu les renies ? Comment ne saîs-tu pas utiliser leur zèle et n'as-tu pas l'âme de prendre de la joie à leur amour ? Pourquoi tout ce qu'il y a de noble dans la parole, d'attendri et de subtil dans la dévotion, tes fleurs et tes espérances, se détache-t-il de ton sein sans trouver un refuge entre tes bras ? Qui t'a marquée de ce destin d'avoir « des entrailles qui avortent et des mamelles desséchées » ? Qui t'a fait l'étrangère même de ton sang ? Qui a rendu ton regard cruel à tes petits ? Tes enfants, le fruit de tes entrailles, qui t'aiment, qui voudraient se sacrifier pour toi, tu les regardes toute tremblante, comme de mauvais présages, tu les tiens en aversion comme s'ils t'offensaient, ou au mieux tu ne fais que les supporter comme s'ils n'avaient droit qu'à ta patience. Tout le jour, tu les fais tenir oisifs : tu les supportes uniquement ainsi. Ou bien encore, tu les presses d'aller où ils seront mieux reçus; tu les vends pour un rien à l'étranger de passage.,. A quoi donc veux-tu finalement en venir ? Et vous, ô mes frères, bons cœurs pleins de tendresse, amis fidèles et très affectueux, si vous connaissez quelqu'un qui par la plume, ou par la parole vous ait aidés un peu à bien agir, s'il vous a jamais révélé de vous-mêmes ce que vous saviez et ce que vous ignoriez, si dans vos âmes il a lu vos besoins, deviné vos sentiments et s'il vous a fait du bien ainsi.... celui-là, gardez son souvenir dans les temps futurs, lorsque vous n'entendrez plus sa voix et priez qu'en toutes rencontres, il reconnaisse la volonté de Dieu et soit prêt à l'accomplir ! »
Pusey était à l'autel qui officiait. Il pleurait avec toute cette assistance, où se mêlait l'aristocratie d'Oxford et le peuple de ses faubourgs. Newman
seul, la parole un peu lente, entrecoupée de silences, qui semblaient scander de sanglots son discours, demeura ferme, conservant cette apparence tranquille, qui recouvrait en lui jusqu'aux pires douleurs. Il descendit de la chaire et vint, au milieu de cette foule, qui sentait enfin tout ce qu'elle perdait, recevoir la communion des mains de son ami. C'était là le symbole que Newman « ne demeurait plus qu'en communion laïque avec son Église ». Au ton de celui-ci, Pusey avait reconnu le « pur Newman ». Pour la première fois vraiment, il sentait le danger, qui menaçait cette Église, où « l'on brisait des cœurs... »
Il ne fut pas seul à entendre dans son cœur le bruit, douloureux et inquiétant, de ces paroles. Toute l'Angleterre tressaillit et sentit un peu d'angoisse passer sur elle. Beaucoup de gens ne connaissaient que l'admirable gloire de Newman, par le bien qu'ils avaient éprouvé, à lire ses sermons, si vivants, si délicats, si près d'eux-mêmes. Ils ne savaient rien de ces graves querelles d'Oxford, qui venaient de causer ces adieux touchants. Ce fut une grande consternation dans tout le monde anglo-saxon, où les émotions religieuses se répercutent avec tant d'écho.
« Cette séparation... ne peut être envisagée que
comme un fait de mauvais augure, comme ce bruit des chars qui s'en vont entendre la veille de la ruine du temple de Jérusalem » , écrivait Stanley au même temps. Le lendemain de ces adieux, toute l'élite intellectuelle avait senti cette terrible éventualité, suspendue chaque soir sur le jour à venir. De tous côtés, comme Stanley, on répétait ses craintes ; on se redisait tout bas ses terreurs. Les grandes correspondances de ce temps frémissent toutes de la même appréhension. On croyait fatal et prochain l'exode de Newman.
Rien de tel cependant ne va pas se réaliser. Deux automnes passeront avant la rupture définitive. Newman ne s'est plus trouvé assez de foi en l'Eglise anglicane pour continuer d'enseigner en son nom, mais il se sent encore trop d'attaches avec elle, pas assez de conviction à l'égard de Rome, pour consommer la séparation dernière. L'analyse des deux années qui s'écoulent, entre septembre i843 et octobre i845, est très subtile; et il faut une attention soutenue pour retrouver la trame même de cette dernière phase. Peu de conversions ont été plus lentes en effet, embarrassées de plus de scrupules et de délicatesses. Peu d'entre elles, sous une apparence plus unie et plus calme, nous ont laissé deviner plus de déchirements intimes.
La condamnation du Tract 90 avait été pour Newman la dernière désillusion venue de cette foi, à la prospérité de laquelle il travaillait depuis près de vingt ans. Cet experimentum crucishii avait douloureusement révélé Tinanité de son effort, qui essayait d'infuser plus de catholicisme à cette théologie. Il avait à la fois perdu sa croyance dans l'Anglicanisme et ses évêques : il avait conçu la vérité du romanisme, que les faits de ces dernières années avaient encore contribué à préciser. Mais son état d'âme n'était que tel, au lendemain de la démission de sa cure, qu'il avait abandonnée plus par scrupule que par certitude.
C'était là une situation très nette, lui semblait-il à lui-même. Il espérait que le monde la jugerait ainsi. Mais cela ne se pouvait. Les meilleures natures mêmes, les esprits les mieux doués ont, en eux, un besoin de classification auquel ne satisfaisait pas la position, prise par Newman. De tous côtés, ceux de ses amis qui ne partageaient plus ses opinions, mais qui lui conservaient leur tendresse, lui demandaient discrètement quelques données d'apprédation.
De jour en jour le cercTe de confidences s'élargissait. Aux deux ou trois amis, qu'il avait volontiers renseignés sur sa pensée, à qui il avait abandonné toute son âme, sans crainte de révéler son trouble,
d'autres s'ajoutaient sans cesse. Ils avaient cru que le lendemain de ce jour où NeAvman leur avait fait ses adieux, il allait quitter l'Église d'Angleterre, et ils ne comprenaient rien à le voir s'attarder parmi eux, suivre les mêmes offices, accomplir les mêmes devoirs, murmurer les mêmes prières que le plus pieux des laïques anglicans. Par curiosité, par sympathie ils lui demandaient, une fois encore, de leur dire où en était son cœur et si, de ces grands actes très douloureux, qu'il venait d'accomplir, il ne regrettait rien.
Pendant toute l'année i844, Newman écrivit ainsi à ceux qui l'interrogeaient. Il ne cachait rien de son état de pensée. A l'un comme à l'autre, à Manning, à Pusey, à Hope Scott, à d'autres encore, il répétait qu'il jugeait fermement l'Eglise de Rome comme seule catholique ; il redisait la genèse de cette pensée — la parole troublante de saint Augustin, le désaveu du Tract et l'affaire de Jérusalem ; mais il se faisait un mérite de ne pas précipiter les événements. Il croyait que sa lenteur à se décider était envers lui-même, comme envers les autres, une loyauté. Mais il pensait même ceci, d'autant plus volontiers, qu'il laissait toute liberté à quiconque de redire qu'il considérait Rome, comme possédant la vérité.
L'épisode le plus douloureux de cette année fut
sa correspondance dernière avec Bowden, qui lui était demeuré fidèle et qui se mourait peu à peu. Pendant ces mois d'agonie, il ne lui disait, à lui, la vérité, qu'avec beaucoup de ménagements. Il croyait même lui cacher son état, bien plus qu'il ne le faisait en réalité. Celui-ci descendait dans la mort avec la sérénité d'une âme à qui ne sont point dévolues les grandes inquiétudes. Une belle tranquillité lui venait de sa vie loyale et pieuse. Et Newman ne se sentait pas la force de le troubler, de lui dire tout ce qu'il pensait de cette Eglise anglicane, en laquelle, aux jours d'adolescence intellectuelle, ils avaient mis tous leurs enthousiasmes. Mais il sïmaginait que d'avoir vécu jadis en si étroite intimité avec lui, d'avoir habité sous le même toit, caressé le même idéal, souri aux mêmes pensées d'avenir, d'avoir ensuite mené, malgré la différence des destinées, toujours aussi étroitement leur amitié, il devait y avoir comme une transmission de pensée. Puisque tous deux avaient eu tant de rêves communs, ce n'était pas possible qu'il n'en restât pas quelque chose ! Bowden, « le cher, vénérable et vieil ami », devait ressentir à la suite de tous ces événements, auxquels lui aussi s'était trouvé mêlé, les mêmes troubles ! Il eût voulu pouvoir lui donner des certitudes, pour entrer dans l'éternité, lui éclairer le seuil de ce pas à franchir. Mais il ne se sen-
tait pas assez sûr de lui-même pour le faire. Il n'eût pu que troubler ses croyances, sans lui en fournir de nouvelles : « Vous avez toujours tant de bontés pour moi, lui écrivait-il, que lorsque je me sépare de vous, je suis ému à pleurer presque — et si je pouvais, cela me soulagerait, puisque vous êtes si tendre et moi si mauvais. Je pense vraiment que personne ne rencontra de meilleures amitiés que moi. »
Continuellement, Bowden, pendant ce temps, occupe sa pensée. Il réalise l'état où il pourrait se trouver lui-même, si la mort paraissait à l'horizon de son existence : « Vous savez que vous êtes continuellement présent à mon esprit et cependant, je ne pourrais me trouver près de vous. » Pour son anniversaire, qui correspondait au sien, il lui envoyait encore ces quelques lignes si émues : « ...Mais je ne peux pas vous écrire sur les choses qui m'occupent le plus. Et maintenant, mon cher Bowden, tous mes meilleurs et mes plus affectueux souhaits envers vous, mon plus vieil ami ; je ne dois pas vous parler plus longtemps de tout ceci ...»
Bowden mourut en Septembre de cette même année. Newman, jusqu'au bout, espéra qu'une grâce descendrait éclairer ses derniers moments et qu'il trouverait à cette providence, la raison même qui lèverait ses dernières hésitations. Mais comme il écrivait : « Ce n'était pas une nature à avoir des
doutes... Il était toute naïveté. » — « Je sanglotai amèrement sur son cercueil, à penser qu'il me laissait encore dans l'obscurité sans me révéler le chemin de vérité, sans me révéler ce qu'il fallait faire pour plaire à Dieu et remplir ses désirs. »
Cependant, il ne se sentait pas reculer pour cela. L'angoisse, où l'avait laissé la mort de Bowden, n'avait pas modifié sa conviction. Quelques jours après, Newman en témoignait à Charles Marriott, comme il jugeait aussi qu'il n'était pas de raison pour accomplir le nouveau pas, décisif. « En i84o, je m'étais laissé aller à admettre mon doute en faveur de Rome ; maintenant je m'attardais à mon doute en faveur de l'Eglise anglicane. » Tout au plus, éprouvait-il une nouvelle sensation que cet état, non seulement ne pouvait pas durer toujours, mais qu'il ne saurait même subsister longtemps.
Ce fut alors que pour éclairer ce doute, pour essayer de le raisonner méthodiquement et de le résoudre, Newman commença V Essai sur le Développement de la Doctrine Chrétienne (i). Il décidait en même temps de se convertir, lorsqu'il l'aurait
(i) Sur ce livre, il faut, pour le bien pénétrer, se reporter à cette étude de tout premier ordre que lui a consacré, dans la Revue du Clergé français, le savant éminent qui se dérobe trop modestement derrière le pseudonyme de A. Firmin.
terminé, si sa conviction que Rome était la vérité ne se trouvait pas diminuée.
Comme on l'a très bien dit (i), ce livre peut à la fois être regardé comme le dernier des ouvrages anglicans de Newman et le premier de son catholicisme. Il récrivit, pendant toute cette dernière année de Littlemore, jouant à ce travail aride la paix de son âme, pour le reste de son existence. Autour de sa solitude, volontaire, il se fit alors le silence. On attendait cette œuvre, qui l'absorbait au point de ne plus lui laisser de goût pour se mêler aux dernières luttes tractariennes, que livraient ses anciens amis autour du livre audacieux de William Ward. La légende brodait autour de l'admirable ouvrage, encore inconnu, auquel il travaillait debout, pendant quatorze heures chaque jour. C'est aujourd'hui même une tradition subsistée de dire, à Oxford, qu'à mesure que l'œuvre avançait, le corps de Newman — déjà bien affaibli, au point que les médecins mêmes s'inquiétaient — s'émaciait et devenait transparent...
Ce n'est pas le lieu d'étudier le détail de cette œuvre. Nous ne devons, au chapitre de cet essai, que vérifier l'influence psychologique que put exercer ce travail sur le développement de sa vie. Il l'avait entrepris, en pleine sincérité pour consta-
(i) Huttor, p. 16a.
ter, à l'épreuve, ce que le catholicisme — il appelle ainsi dès le cours de son livre l'Eglise de Rome — se trouvait être, par rapport à la tradition apostolique. Un véritable développement comportait à son gré la préservation du type, la continuité du principe, le pouvoir de l'assimilation, Vearly anticipation, la suite logique de ses idées, la faculté d'ajouter selon l'utilité de ses origines, la continuité à travers le temps. Rome possédait-elle ces indécis essentiels ? Après avoir étudié dans le détail ces caractères distinctifs de la religion, après avoir montré sans faiblesse qu'ils étaient nécessaires à sa vérité, il les appliqua à l'étude de Rome.
Cet examen l'amena bientôt à constater que cette Eglise, dans l'histoire, n'avait pas joué le rôle que lui prêtait la légende anglicane. Sans aucune complaisance, il avait passé au crible tous les dogmes, toutes les thèses qu'enseigne véritablement le catholicisme romain. Il fut véritablement obligé, dès avant la fin du volume, de conclure à la fidélité de cette confession envers la tradition apostolique. Vers la fin de juillet i848, Newman déposait la plume au bord de l'encrier.
Le livre, dont il n'avait jamais parlé à ses amis qui l'entouraient, qui n'était attendu que par indiscrétion, dont il n'est pas même fait mention dans la correspondance que nous possédons, se trouvait
interrompu par cette évidence même. Pendant trois mois encore, il tarda ; mais les événements qui se passaient autour de lui l'aidèrent à mettre au bas la seule signature qui lui convenait. En août, Lord Shrewsbury annonce « la glorieuse nouvelle » des conversions de Ward et de Dalgairns ; au seuil d'octobre, Ambrose Saint-John, dont le nom même semblait n'être tel que parce qu'il tenait auprès de Newman la place occupée jadis par Jean, auprès du Maître, s'en va à son tour. Lui-même, pendant ce temps, il envoyait le dernier adieu de ses idées, à ceux qui jadis les avaient partagées : il annonçait sa résolution à Pusey, à Keble, qui ne pouvaient se faire à l'idée de cet exode ; il écrivait des lettres, très tendres et très fermes, à sa sœur, tâchant d'atténuer pour elle la tristesse qu'il peut y avoir pour un frère et une sœur, à ne plus avoir la même foi... Puis, comme un autre de ses disciples de Littlemore venait le trouver, pour lui demander de le laisser partir aussi vers Rome, Newman le pria de l'attendre quelques jours, pour entrer avec lui au sein de l'Église catholique romaine.
Le 3, comme si la décision de son « cher Ambrose Saint-John » l'avait décidé, i] prépare son abjuration, en demandant au Prévôt d'Oriel d'effacer son nom des registres du Collège et de l'Université.
Il avait résigné son fellowship. Le 6, il reprend, pour le clore à jamais, ce livre même de sa conversion, dont toutes les lignes émeuvent jusqu'aux larmes , à la pensée de ce drame de conscience, si pur dans son isolement, qui se dénouait lorsqu'il les écrivit. Il ajoute ce post-scriptum à son Essai sur le Développement de la Doctrine Chrétienne, qui se termine ainsi malgré son inachèvement, et qui semble clos de ce geste très pieux, dont on ferme à jamais les paupières d'un être, qui nous fut cher et qui est surpris par la mort :
<( Telles étaient les pensées envers la « Vision bénie de toute paix » d'une âme, dont le désir sans lassitude avait toujours été que le Très miséricordieux ne dédaignât pas l'œuvre de ses Propres mains et ne la laissât pas à elle-même ; — alors que l'ombre était encore sur ses yeux, que son cœur lui était pesant, et qu'elle ne pouvait employer que la Raison dans les choses de la foi. Et maintenant, pensez bien, lecteur très cher, que la vie est courte, l'Éternité infinie. N'écartez pas ce que vous avez trouvé dans ce livre. Ne le considérez pas comme étant seulement la matière d'une polémique actuelle. Ne vous appliquez pas uniquement à le réfuter et à chercher les meilleurs arguments qui y conviendraient. Ne vous leurrez pas avec la chimère que ceci vous vient d'une déception, d'un dégoût, d'une inquiétude, de froissements, d'une folle sensibilité ou de toute autre cause. Ne vous embarrassez pas dans les attaches des années passées ; ne concluez pas que la vérité est ce que vous désireriez qu'elle soit et ne faites pas une idole de vos préjugés favoris. La vie est courte, l'Éternité infinie.
« Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in paee : quia viderunt oculi mei salutare tuum... »
Le 8, dans la soirée, comme un Passionniste qu'il avait fait appeler, le Père Dominique, entrait dans ce Littlemore, solitaire et intime, — où il n'y avait que Newman, Saint-John, Dalgairns, Stanton et Bowles, — l'ancien curé de Sainte-Marie d'Oxford se jeta à ses pieds, lui demandant d'entendre sa confession : « Mon Père, bénissez-moi, parce que j'ai
péché » Il fallait qu'il eût l'âme bien lasse pour
oublier ainsi toute cette réserve que l'on lui connaissait ! Alors, avec ceux qui l'avaient accompagné sur cette route nouvelle, il reçut le baptême et se confessa. Le 10, les convertis de la veille communièrent selon le rite de Rome. Curieuse providence que cette conversion du plus grand enfant de l'anglicanisme, aux pieds de ce petit pâtre de l'Italie, qui avait cru se sentir appelé dès l'adolescence à ramener l'Angleterre au Catholicisme !... (i). Ne dut-il pas, le soir où Newman eut reçu l'hostie de son ministère, sentir son rêve comme réalisé, puisque cette abjuration retentissait dans tout le pays, comme si l'Anglicanisme était vaincu et mort à jamais !...
Lorsqu'on apprit dans le monde intellectuel et
(i) Vie du P. Dominique, par le P. Luc de Saint-Joseph (trad. franç. Labis), Gasterman.
religieux de l'Angleterre cette conversion, malgré toutes les prévisions — plus même, les certitudes, — il y eut une stupeur. Cela brisait tant de souvenirs, un passé si voisin encore, ce départ ! Et puis en dehors de quelques gros théologiens d'Oxford et des évêques — ce qui avait suffi pour le briser officiellement mais non pour lui enlever sa popularité — il y avait tant d'âmes qui depuis vingt ans s'étaient habituées à ne penser que par lui ! L'émotion qui avait gagné l'Angleterre à la simple nouvelle de ses adieux reparut, grossie de ce nouveau pas que venait d'accomplir Newman. En quelques mois, il y eut à peu près un millier de conversions; beaucoup de ces nouveaux convertis étaient des Oxoniens ou des membres de l'Eglise anglicane.
On ne peut comprendre aujourd'hui « quelle formidable émotion se manifesta dans le monde universitaire et religieux, il faut même dire dans l'Angleterre tout entière, par ce fait qu'un seul homme s'était converti » (i). Encore, certains écrivains protestants, mêlés au mouvement ou non, comme Gladstone et M. H.-J. Jennings (2) ont-ils prétendu que l'époque ne devina pas toute la portée de cet événement : « Ce fut comme si, la nuit, quel-
(1) M. Pattisson, Memoirs.
(2) Cardinal Newman, The story of his life. — Henry J. Jennings. — Birmingham Houghton and C°.
qu'un se fût agenouillé dans le silence d'une vieille cathédrale et que la grande cloche, qui sonnait à toute volée dans la haute tour, se fût arrêtée tout à coup. »
Le 3i octobre, Wiseman priait les nouveaux convertis de venir le trouver à Oscott ; et le 1er novembre, ils recevaient de ses mains la confirmation. Il n'y eut qu'une entrevue le jour de l'arrivée. Elle fut presque gênée. Pour la première fois depuis Rome, Wiseman et Newman se retrouvaient en face l'un de l'autre. Celui-ci crut revivre en un instant toute sa carrière, si rapide et si douloureuse, qui avait été si pleine d'espoirs et de luttes et qui devait s'abattre aux pieds de cet adversaire d'hier, tant combattu, qui devenait l'auxiliaire du lendemain... Wiseman ne prolongea pas cette scène de son triomphe. Il avait trop de christianisme dans le cœur pour se donner cette satisfaction. Il disparut bientôt, pour laisser à l'émotion première, le temps de décroître et de s'évanouir...
Lorsque le lendemain, ils se retrouvèrent, l'impression s'était effacée. On causa de l'avenir. Le jeune évêque offrit à Newman, qui ne savait pas encore à quels projets il s'arrêterait, un vieux cottage, qui avait jadis appartenu à Milner, et lui avait souvent servi de retraite. Il se trouvait dans
le voisinage d'Oscott. Jusqu'à l'heure des grandes décisions, ce devait être la retraite propice à sa convalescence morale. On l'appela Maryvale.
Newman et ses amis revinrent, à Littlemore, préparer l'abandon de la petite demeure, qui leur avait été si hospitalière. Elle leur rappelait sans doute bien des journées d'angoisses, mais aussi l'heure heureuse de la guérison. Ils passèrent là quelques semaines encore, dans l'isolement. G'est de ce lieu que Newman écrivit ces lignes : « Vous pouvez penser comme je suis solitaire : obliviscere populum tuum et dojnum patris tui, depuis ces dernières douze heures, tel est le mot qui tinte à mon oreille... » (i). Puis, vers le milieu de février i846, les adieux suprêmes se firent. Keble, qui était absent, écrivit à Newman cette lettre si touchante, qui demeure le testament de leur affection.
« Mon bien cher Newman, vous vous êtes toujours montré envers moi un ami tendre et secourable, comme à peu près aucun autre. Dans ma pensée, vous êtes lié aux idées qui sont pour moi les plus anciennes, les plus aimées et les plus sacrées, au point que je n'accepte pas, malgré l'indignité que je me reconnais, le simple soupçon de me séparer de vous. Et cependant, je ne puis plus marcher à côté de vous. Il faut que je m'attache à la
(i) Apologîa, 236.
croyance que nous ne sommes pas véritablement désunis. Vous me l'avez enseigné vous-même et je ne puis admettre que vous m'ayez trompé. Je vous dis donc, un peu réconforté par ces pensées : Que Dieu \ous bénisse et vous récompense au centuple pour l'aide que vous nous avez été à moi, malgré cette indignité, et à tant d'autres. Que la paix vous accueille où vous allez et que de là encore, vous nous aidiez à l'avoir !... Je sens ainsi maintenant que le printemps de ma vie est fini, mais je reste cependant à jamais votre affectueux ami, reconnaissant. »
Il va lui-même dire cet adieu à son ami Johnson. Les autres Copeland, Church, Buckle, Pattisson, Lewis viennent à lui ; et Pusey, le pauvre Pusey, si ébranlé de ce réveil auquel il ne veut pas encore croire, qui garde des mots d'affection pour son vieux compagnon d'armes, tous, mélancoliquement à leur tour veulent revoir une fois encore celui qui fut leur maître et leur guide, pendant tant et tant d'années. Newman prie aussi le Dr Ogle, son vieux professeur : « En lui, je prenais congé de mon premier collège, Trinity qui m'était demeuré si cher, auquel j'étais lié si étroitement, qui m'avait été si secourable, à la fois lorsque j'étais enfant et pendant toute ma vie à Oxford. Jamais Trinity ne m'avait été dure. Sur les murs, qui faisaient face à ma chambre de nouvel arrivant, croissait du lierre ; etpendantdes années, j'avais considéré ceci, comme
le symbole de mon séjour, aussi long que ma vie, à
l'Université.
« Le matin du 23 février, je quittai l'Observatoire... D'Oxford, je n'ai jamais revu depuis lors que ses clochetons, ainsi qu'on les aperçoit du chemin de fer » (i).
(i) Apologia, 287. Newman écrivait ces lignes en 186/J. Depuis lors, comme on le verra plus loin, il revint à Oxford, rentrant presque en triomphateur dans la vieille Université. J'ai tenu à laisser le lecteur sur l'impression de ces dernières phrases, à la fin de ce chapitre, pour bien montrer une dernière fois le rôle d'Oxford dans cette grande existence»