‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 112 sur 135 · RÉPONSE DE M. DE MONTMOLLIN · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. DE MONTMOLLIN

cerne; j'ai tant d'autres affaires plus utiles et plus intéressantes pour moi que celles de M. Kousseau que je ne veux ni ne puis perdre mon temps à y penser. Si le peuple manque à son égard, j'en suis mortifié, ce pourrait bien être l'effet du libelle calomnieux de Goa contre son pasteur, mais je ne pense pas que personne fût assez téméraire pour me rien supputer à ce sujet, l'on doit laisser chacun en repos, vous connaissez votre devoir et rien de mieux que de réprimer ceux qui, par pétulance, troublent la société. Il est aisé de comprendre que comme ministre de paix, je dois désirer et procurer la paix, si les partisans de M. Rousseau se taisaient, je ne doute pas que le peuple ne se tût aussi; quant « moi, je n'ai rompu le silence que iipour défendre mon honneur outragé dans la lettre de Goa. L'on se plaît si fort à débiter mille choses que je ne suis surpris que l'on m'ait prêté le dessein de faire un sermon dans lequel je dois prendre congé de mon troupeau, D est vrai que j'ai dit et je vous le dis à vous-même, monsieur, que si les troubles continuent et si je ne puis exercer mon ministère tranquillement, sans amertume et en la crainte du Seigneur, je serai contraint, malgré rattachement que j'ai pour mon église et celui qu'elle me porte, de la^ quitter, parti qui serait alors le seul qui convînt à mon repos et que sans doute je puis preijdre par ma qualité d'homme libre et de citoyen. Je vous abandonne ma lettre, monsieur, vous en ferez l'usage qu'il vous plaira. »

M. le châtelain, comme il Tannonçait et comme c'était son devoir, ne manqua pas de communiquer cette correspondance au Conseil d'État, et de lui adresser le rapport suivant, daté du 7 septembre :

a Le Consdl sera sans doute surpris d'apprendre que M. le pasteur deMotiers, au mépris de rengagement ^'il avait pris en mai dernier entre les mains de M. le châtdain du Landeron, ait dès lors, de temps à autre et notamment dans le sermon et catéchisme de dimanche dernier, afiecté de s'exhaler et de s'évaporer en invectives, relativement à l'affaire de Rousseau, et cela d'une manière si vive et si marquée, que nombre de personnes en ont élé véritable* ment scandalisées et que ses prédications de ce jour-là, loin d'être telles que la fête l'exigeait, furent, à les bien prendre, des déclamations continuelles, remplies de traits si frappants et si caractérisés que ses auditeurs les plus idiots s'aperçurent aisément qu'il avait envie de rendre odieux à son troupeau, non-seulement M. Rousseau, mais . aussi tous ceux qu'il envisageait comme ses protecteurs. Faut-il être étonné dès là, si la nuit du dimanche l'on eut la témérité de jeter, à minuit, des pierres contre les fenêtres d'un appartement de M. Rousseau , où couchait pour lors la marquise de Verdelin, si, la nuit du lundi, l'on arracha de vive force et l'on enleva le banc qui est devant la maison et que Ton a porté dans une possession voisine, si enfin mardi après midi, M. Rousseau, traver* sant le pré de Chaux, fut insulté par plusieurs Êiucheurs, dont l'un d'eux cria même [qu'on allât chercher un fuûl pour tirer dessus, ce qui heureusement ne fut pas exécuté. Aussitôt que j'ai été informé de tous ces désordres, je crus devoir écrire à monsieur le professeur la lettre ci-incluse en copie Sub. Litt. A. , à laquelle il me répondit par celle-ci jointe en copie Sub. Litt. B.; on remarquera dans celle-ci le peu de cas qu'il fait de mes avertissements, et j'ai tout lieu de croire par le ton et quelques réflexions indécentes dont elle est parsemée, qu'il est dans l'intention -de continuer de prêcher dans le même goût et plus aigre-

RAKORT DU CHATELAIN. 295

ment peut-être encore, surtout le jour du Jeûne, à moins que le gouvernement ne l'en empêche par des moyeiK assez efficaces, pour le contraindre à n'annoncer que le pur et seul évangile, et à se contenir dans les bornes de son. pastorat, uniquement destiné à édifier son église et tou^ les membres qui la composent.

» J'observerai ensuite que les enquêtes que j'ouvris avant-hier pour découvrir les auteurs des violences et tumultes faits à l'égard de M. Rousseau jusqu'à ce jour-là, n'ont produit aucun effet, les témoins qui y ont déposé n'ayant pas jugé à propos de rien dire, quelque effort que j'aie fait pour les engager à parler vrai.

» Enfin, depuis que j'ai eu écrit mon rapport, il est arrivé cette nuit un désordre et des violences dont peut-être il y a peu d'exemples dans ce pays, surtout au centre du village; on a voulu forcer les portes de M. Rousseau, on a, pour ainsi dire^ enfoncé les fenêtres de sa cuisine, et il y a toute apparence que si d,ans ce moment il s'était laissé •voir aux sqélérats qui ont commis ces voies de fait, sa personne eût été en très grand danger; c'est ce que l'on verra dans le détail par les enquêtes aussi bien que par^na relation dont elles sont précédées ^ »

' Les rapports du châtelain du Val de Travers, M. Martinet, ont d'autant plus d'autorité que ce magistrat ne parait pas avoir témoigné beaucoup de sympathie à Rousseau, comme le prouve la lettre que ce dernier lui adressait en 1765 (probablement à l'occasion de son départ ou dans un de ces moments où il se croyait prêt à mourir).

« Vous ne m'aimez pt^nt, monsieur, je le sais ; mais mcn je vous estime ; je sais que vous êtes un homme juste et raisonnable, cela me suffit pour laisser en toute confiance M^* Levasseur sous votre protection. Elle en est digne ; elle est connue et bien voulue de ce qu'il y a de plus grand en France ; tout le monde approuvera ce

296 RÈQT DE ROUSSEAU.

Immédiatement le Conseil d'État réclama de M. de Montmolin le texte de son sermon, et donna de nouveaux ordres pour assurer la tranquillité de M. Rousseau, promettant 50 écus à qui dénoncerait les coupables. Mais il ne fut pas plus obéi d'un côté que de l'autre. Le ministre prétendit avoir improvisé son discours, et il en remit le canevas, avec un certificat du diacre Imer, déclarant que c'était lui qui devait prêcher ce jour-là, et qu'il n'avait pu avertir M. le pasteur de l'impossibilité où il se trouvait de monter en chaire que le samedi soir à 8 heures. Et quant aux ordres de protéger sérieusement Rousseau, ils arrivaient trop tard. Poussé à bout, menacé, poursuivi, presque lapidé, le malheureux Jean- Jacques était parti.

Qiacun a lu dans leSéConfessions le récit dra-

que vons aurez fait pour elle et mylord Mareschal, en particnlier, vous en saura gré. Yoilà bien des raisons qui me rassurent contre TeâFet d'un peu de froideur entre nous. Je vous fiais remettre un testament qui peut n^avoir pas toutes les formalités requises ; mais s'il ne contient rien que de raisonnable et de juste, pourquoi le casserait -on? Je me fie bien encore à votre intégrité dans ce point. Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des âmes justes. J'espère y trouver peu d'évéques et de gens d'église, mais beaucoup d'hommes comme vous et moi. Qpand vous y viendrez à votre tour, vous arriverez en pays de connaissance. Adieu donc de rechef, monsieur, au revoir. »

RÉcrr DE ROUSSEAU. 297

matîque de ce dénouement. Je ne puis cependant me dispenser de le copier ici.

« Depuis le départ de M^^ de Verdelin, la fermentation devenait plus vive; et malgré les rescrits réitérés du roi, malgré les ordres fréquents du Conseil d*État, malgré les soins du châtelain et des magistrats du lieu, le peuple me regardant tout de bon comme Tantechrist, et voyant toutes les clameurs inutiles, parut enfin vouloir en venir aux voies de fait ; déjà dans les chemins les cailloux commençaient à rouler auprès de moi, lancés cependant encore d'un peu trop loin pour pouvoir m'atteindre. Enfin, la nuit de la foire de Motiers, qui est au commencement de septembre, je fus attaqué dans ma demeure, de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.

» A minuit j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le devant de la maison. Une grêle de cailloux lancés contre la fenêtre et la porte qui donnaient sur cette galerie, y tombèrent avec tant de fracas que mon chien, qui couchait dans la galerie et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur et se sauva dans un recoin, rongeant et grattant les planches pour tâcher de fuir. Je me lève au bruit ; j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un cailloii lancé d'une main vigoureuse traversa la cuisine après en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la .porte de ma chambre et tomber au pied de mon lit ; de sorte que si je m'étais pressé d'une seconde, j'avais le caillou dans l'estomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour m'attirer et le caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la cuisine. Je trouve Thérèse qui s'était aussi levée et qui, toute tremblante, accourait à moi. Nous nous rangeons contre un mur, hors de la direaion de la fenêtre, pour éviter l'atteinte des pierres

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