ROUSSEAU SE TRANQUILLISE
^^-^^ ' ' ■ ■■ « ■Il — »— i^.^.^.^»^— ^— —^—.—1»^——
ser qu'il existât, était pour lui la plus décisive des raisons de rester. Fort de son innocence, de ses intentions, du témoignage de sa conscience, fuir eût été à ses yeux une lâcheté. Il se sentait obligé, par honneur, à attendre tranquillement chez lui les effets d'un orage dont il ne discernait pas bien les causes, et qu'il regardait comme injuste et immérité. Aucune considération personnelle n'aurait pu le faire manquer à ce devoir. Et, en effet, il ne céda ni aux menaces anonymes, ni aux conseils et aux sollicitations de ses amis, mais seulement à la crainte de compromettre ceux-ci et d'attirer sur eux, sur M°** de Luxembourg principalement, beaucoup d'ennuis et de contrariétés. Son départ, à ses yeux, fut un acte, de dévouement, un sacrifice aussi brusquement accompli que décidé. La veille, le $ juin, il fit sa promenade ordinaire en compagnie de deux professeurs oratoriens, et de sa vie, dit-il, il n'a été si gai. Le même soir, se trouvant plus éveillé que de coutume, il prolongea sa lecture et lut tout le livre qui finit par l'histoire du lévite d'Éphraïm, car ce soi-disant adversaire de la Bible ne s'endormait jamais sans en lire quelques chapitres; il l'avait lue ainsi d'un bout à
26 RETOUR d'iNQjLJIÈTUDES.
Tautre cinq à six fois de suite. Vers deux heures de la nuit, La 'Roche, le valet de chambre de M. de Luxembourg, vint le prier de se rendre immédiatement auprès de madame la maréchale '. Il y courut..,, mais laissons-le parler :
« Elle me parut agitée. Cétait la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise, au milieu de la nuit, je n'étais pas moi-même exempt d'émotion; mais en la voyant, je m'oubliais mol-même pour ne penser ^'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer si je me laissais prendre, car me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut-être assez de fermeté pour éviter de la compromettre si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa tranquillité, à faire pour elle en cette occasion ce que rien ne m'eût fait faire pour moi.
» Dans l'instant que ma résolution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice en le lui £ûsant acheter. Je suis certain qu'elle ne put se tromper sur mon motif; cependant elle ne me dit pas un mot qui marquât qu'elle y fût sensible. Je fus choqué de
■ Voici le billet de M"* de Luxembourg, du 8 juin, â minuit : « Je vous envoyé la lettre de M. le prince de Conti. Il me semble que vous n'avez pas un moment à perdre pour apporter tous vos papiers et vous mettre vous-même à couvert de toutes les vexations qu'on peut vous faire quand on a la force en main et que la justice ne l'accompagne pas toujours. Au nom de Dieu, venez; c'est la plus grande marque d'amitié que vous pouvez me doni^r. La Roche vous dira mes raisons pour vous envoyer chercher dans la nuit. »