‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 132 sur 135 · LETTRE DE M. PETITPIERRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. PETITPIERRE

dont j« ne sais à peu près rien $î ce n*est qu'elle a été baptisée 4 Neuchâtel le 5 décembre 1730 sous le nom de Ânoe-Marie, tandis que Marie-Isabelle Tavait été le 20 dé» cembre 1729. Isabelle était donc Tàlnée» malgré l'assertioa de J.-J,, mais cette erreur pouvait provenir de ce fait que le mariage d'Anne-Marie fut antérieur à celui d'Isabelle.

» On verrait aussi si Ton peut faire remonter les lacets plus haut que le mariage d'Isabelle. J'en doute fort, surtout après ce renseignement que je trouve dans des notes de Mme Vaucher-Guyenet :

« Elle (MU« Isabelle), reçut en cadeau, le jour de sa noce n ses prcmUrs lacets , VH^hûe, superbe reliure, et une lettre » charmante, »

» Hélas! qu'est devenue cette superbe Héloïse?

» La seconde lettre, telle qu'elle a été publiée en 18 19, A-t-elie aussi une valeur absolue en ûiveur de votre opinion, c'est-à-dire sa destination à M^e Isabelle ?

» Ce nom n'a-t-il pas été introduit par l'éditeur sur la foi â^s Confessions qui n'en indiquent pas d'autre? En présence de la lettre originale ou- de la copie exaae, n'aurait-il pas, avec ses autres, fiitales corrections, illustré le tout, dans la partie de la lettre la plus modifiée, par ce doux : chère Isabelle, qui donnait plus d'intimité et de vérité?

» Qjiant à l'attribution de la lettre faite A W^ Galky, c'est une de ces nombreuses inadvertances, bévues ou in*ventions qui se rencontrent si souvent dans les éditions de Rousseau et dans Rousseau lui-mêi^e.

» Qpi sait si Rousseau, en écrivant son paragraphe sur

surtout à Motiers. On y lit, par exemple, des mentions comme celles-ci : Claudy Jeanrenaad, de Motiers, âgé de 100 et quelques années, « été inhumé le dimanche 17 novembre 17^4. — Le 17 mars 1795, on a enterré un enfant du granger (fermier) de Pierrenod, etc., etc. ' ^

les deux demoiselles d'Ivernois, avec les deux lettres sous les yeux, ses souvenirs lointains, ses images flottantes, n*a pas écrit en toute bonne et belle intention, mais sans qu*il faille aujourd'hui trop accentuer les détails?

D Et pourquoi dites-vous que la première lettre ne peut être que de 1762? Sa place dans la Correspondance entre août et novembre de cette année est-elle bien la bonne ?

» Les lacets étaient-ils déjà sur le métier? Peut-on les croire si vite entrepris, appris et présentables? »

Telles sont les raisons et les objections de M. Petitpierre. Sans essayer d'y répondre, je ferai observer que Rousseau, suivant les Confessions, s'avisa de faire des lacets très peu de temps après son arrivée à Motiers et qu'il ne faut pas sans doute deux ou trcMS ans d'apprentissage pour réussir à ce métier, ou à cet art, si l'on veut. En tout cas, supposer que Rousseau ait pu oflErir son premier lacet au bout de deux ou trois mois de travail, ne semble pas plus invraisemblable que de penser qu'il lui ait fallu deux ans entiers pour mener à bonne fin ce grand ouvrage. Ce n'est pas d'ailleurs sur ce point seulement que M. Petitpierre se trouve en contradiction avec Rousseau. Dans son opinion, ce pauvre Jean- Jacques se serait trompé deux fois : la première en copiant le billet « qui a couru le monde » dans ses lettres de 1762 ; la seconde en déclarant l'avoir

adressé à la sœur de M"® Isabelle, qui n'aurait ainsi reçu de lui ni lettre ni lacet, et dans ce cas encore, Tappréciation si juste qu'il fait de Tune et l'autre lettre n'aurait plus de sens et ne s'appliquerait à rien, les deux lettres étant pour la même personne.

Le lecteur en pensera ce qu'il voudra, nous lui présentons le pour et le contre, il peut juger ce petit problème, s'il ïe trouve digne de son attention.

Voici dans son entier le mémoire que Rousseau avait écrit pour le prince de Conti sur la maladie de Dupeyrou à Trye, et qu'il ne paraît pas avoir envoyé. Le manuscrit recopié de sa main, avec beaucoup de soin et sans ratures, se trouve à la bibliothèque de Neuchâtel, avec tous les papiers que lui a laissés Dupeyrou.

Cette pièce devait être accompagnée de la lettre suivante :

A Tryc, le 26 novembre 1767.

Monseigneur de Conti,

Tandis que je transcrivais la lettre d-jointe d*un original trop barbouillé pour être envoyé à V. A. S., M. du

330 APPTODICE.

Peyron, à présent . grâce au cîd, parfaiteinent rétabli » s*est rappelé confusément des souvenirs qui ont amené une explication dans laquelle il s'est violemment récrié contre l'imputation des idées abominables qui durant la fièvre ont passé dans sa tète,et en cda )e trouve qu'il a rai^ son, n'étant pas juste d'imputer à un homme les sentiments qu'il montre tandis que son esprit est aliéné. Mais il prétend de plus que cela ne me met pas en droit de rompre h traité que nous avons fait ensemble, et voilà sur quoi je ne suis point d*accord avec lui. Je lui ai ofiert de nous en rapporter à la décision de V. A., supposant qu'elle voudrait bien ne nous la pas refuser; mais il parait craindre l'intègre sévérité d'un grand prince en matiâra d^honneur, et cette crainte est déjà sa condamnation. Je ne doute pas qu'il n'y souscrive lui-même quand sa tète sera tout à fait bien remise et quand il aura pris le temps et les soins nécessaires pour tout considérer desangtroid/Cest quant à présent tout ce que je lui demande. J'aurai l'honneur de rendre compté à V. A. de la suite de cette aflaire, et je ne passerai point outre sans avoir pris la fiberté de kl consulter. J'ose en attendant lui demander le plus profond secret sur la lettre ci-jointe ; il n'y a. Monseigneur, que vous seul sur la terre à qui je puisse et veuille la confier.

A Trye, le 19 novemBre 1767.

Pardonnez, Monseigneur, mes longues importunités. Il convient que vous sachiez ce qui se passe ici, ou du moins ce que j'en sais moi-même. Je ne ferai que narrer ; je contiendrai les élans d'indignation qui m'étouffent.

V. A. S. a pu connaître dans quelles dispositions j'attendais M. Dupeyroù. Le moment où je l'embrassai me donna la plus pure et la plus vive joie que j'aie jamais sentie» et

LETTRE AU PRINCE DE CONTf. 33 1

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d'autant jrfus vîvc que fosa&s à peine y compter. J'avais toujours craint qu'on n'apportât quelque obstacle à sa venue. Je confiais mes ennemis, je sais ce qu'ils savent faire. Ils savaient que M. Dupe3n:ou était dépositaire de tous mes papiers, de tous mes secrets, de tous mes jnrojets; ils n'igno* raient pas que celui d'aller finir me^ jours avec lui était le projet favori de mon coeur; ils savaient que je ne pouv^ rien faire sans lui. Son voyage en Hollande excitait leur attention; ils supposaient, et bien faussement, je le jure, qu'il était chargé de ma part de quelque affaire avec Rey. Tout cela me faisait présumer qu'ils ne me laisse* raient pas jouir tranquillement de cet entrevue. Je ne prévoyais pas qu'au lieu d'y porter obstacle, ils sauraient en tirer parti.

Il arriva, très-af&ibH d'une longue convalescence, mais passablement remis d'une attaque de goutte qu'il avait eue à Paris, laquelle n'avait pas été si bien décidée qu'à l'ordinaire et n'avait pas aussi nettement fini. En quittant les extrémités, die avait reparu à la hanche, à l'épaule ; presque en même temps il avait eu la grippe qui n'avait pas eu non plus son progrès, et qu'il avait un peu btns**^ quée pour venir plus tôt ici. On lui avait fait prendre des bouillons préparés, du petit lait, des purgatifs, qui lui avaient aâiaibli l'estomac : on lui avait fait faire dans les oreilles des injections d'esprit d'uri-.e mêlé peut-être d'autres drogues qu'il continuait à mor insu et qui pouvaient à la longue offenser son cerveau. Il passa huit à dix jours avec moi, gai, mangeant bien, dormant bien, reprenant journellement ses forces, prenant beaucoup plus de café que je n'aurais v^oulu, et n'ayant d'autre incommodité que quelques légères coliques qu'il attribuait à l'eau que nous bu^4ons, et quelques légers ressentiments de goutte auxqueb il &îsait peu d'attention.

Un matin )*appris qu'il avait passé une trèsHxiauvaise nuit sans dormir, et dans des agitations continuelles; quand il vint pour déjeuner, il avait un visage de déterré; il ne pût achever sa tasse. Il nous montra sa main droite un peu enflée, et nous dit que son pied l'était aussi ; je lui trouvai de la âèvre. Il me proposa d'aller prendre l'air, espérant que cela se dissiperait; )'y consentis. Â peine pouvait-il mettre un pied devant l'autre; il était d'un assoupissement si profond qu'il s'asseyait ou plutôt se laissait tomber sous chaque arbre qu'il renconfrait et s'y endormait à l'instant. Cet assoupissement m'ef&aya plus encore que l'abattement et la fièvre. Je le crus menacé d'une attaque d'apoplexie, et après l'avoir ramené, non sans peine, je lui fis prendre dans un grand verre d'eau une cuillerée d'eau des Carmes, dont je bus aussi pour l'encourager. La fièvre et l'assoupissement ccMitinuèrent sans autre accident; je crus alors ainsi que lui que c'était une espèce de courbature venant de trop fortes marches, et telle que j'en avais eu quelquefois. Il resta deux jours dans cet état; après quoi le sommeil le quittant tout à coup, fit place à la plus opiniâtre insomnie accompagnée de continuelles agitations, durant lesquelles il s'occupait des échecs auxquels nous avions joué tout l'après-mid^ qui précéda la nuit qu'il tomba malade. Il se sentit mal à la gorge, à la tête, à l'estomac, de l'oppression. Sa main et son pied étaient désenfles, mais il sentait des douleurs dans les genoux. Je jugeai que sa goutte ef&rouchée par les drogues qu'il avait prises était errante et menaçait de remonter. Je le lui dis, il n'en crut rien; il soutint que tout son mal venait de sa grippe négligée. Peu d'accord sur la nature du mal, nous l'étions au moins que le traitement qu'on lui avait fait à Paris, mal à propos, avait occasionné cette rechute, et nous nous étions bien promis

de ne consulter aucun médecin. Son état, cependant, devenait pressant; il ne buvait depuis plusieurs jours que de Teau pannée; la suffocation augmentait, je proposai la -moutarde sous les pieds, il la rejeta. Je vis même que cette proposition Tindisposait, et son domestique augmentait sa répugnance en exagérant les douleurs de cette application. A force de me dire que je prenais le change sur la cause de son mal, il semblait m'accuser d*un aveuglement volontaire. Je ne compris rien à cette accusation, sinon que la fièvre le faisait extravaguer. Au défaut de la moutarde qu*il refusait, je lui fis mettre les pieds dans Teau tiède après cela je tâchai de le faire suer, j*y parvins une fois et j'excitai souvent une moiteur salutaire. La fièvre diminua, la douleur aux genoux augmenta et il y vint un peu d*enflure; mais Testomac souffrait toujours. Le malade commença à s'inquiéter extrêmement et d'une façon extraordinaire. Il parlait sans cesse des mauvais levains qu'il disait être dans son estomac. Ses regards, son air, ses mots entrecoupés, avaient quelque chose de si étrange que m'en alarmant enfin tout de bon je résolus d'en pénétrer le mystère. Qjie devins-je, quand à force de l'examiner, de le presser, de le conjurer d'expliquer son silence obstiné, je parvins à comprendre qu'il se croyait empoisonné, et par qui, mon Dieu ?

J'ai toujours cru qu'il y avait des sortes de délires qui ne pouvaient jamais entrer dans la tête d'un honnête homme, fut-il devenu fou, et ce n'est pas surtout dans des têtes aussi bien organisées et vivifiées par un cœur aussi sain que j'ai toujours cru le sien, que de tels délires peuvent prendre de la consistance. Je cherchai d'abord hors de lui la source ^'une opinion, où, par sa nature et ma position, l'on ne sait lequel domine, de l'atrocité, de l'absurdité, ou de l'impossibilité même, puisque M. Dupeyrçu,

334 APPENWCF.

depuis te moment de son arrivée jusqu^â cetoi où il est tombé malade, n^a rfen mangé ni rien bu chex mcn, quoi que ce puisse être, dont nous n'ayon5 bu et mangé avec lui. J'examinai plus attentivement son domestique dont le pateiinage m'avait toujours déplu, et bientôt je ne doutai plus que ce ne fût lur qu! tournait la tète de son maître. J'avais prévu depuis longtemps qu'on chercherait à séduire les domestiques de mon ami, pour tâcher d'intercepter par eux nos lettres et de parvenir à visiter mes papiers. Dès son arrivée |e l'avais prié d'y veiller lorsqu'il serait de retour chez lui. Depuis sa maladie, les frayeurs a;â'ectées de ce garçon, son air effaré, son langage extraordinaire, sa défiance apparente, l'iutimité secrète qui s'étabHt tout à coup entre lui et son maitre peu liant d'ordinaire avec ses gens, tout m'apprit que mes premiers «ïoupçaris n'étaient que trop bien fondés. Mais comment s'y était-*il pris pow fasciner â ce point la raison d'un homme sage? Qpe lui avait^il dit? Sur quels indices s'était-il fondé? C'est ce que je m'efforçai vainement de pénétrer. Sentant de quelle importance il était pour la guérison de mon ami de le tranquilliser, de lui ôter ses noires et foliés idées, je n'épargnai rien pour l'engager àm'ouvrir son cœur, ^ m'expliquer la cause d'une défiance aussi extravagante, à me mettre à portée de Tien guérir, à me dire au moins nettement qu'il se défiait de moi. Je ne vis que ses dangers ; j'oubliai toute la fierté de Tamour-propre si justement indigné. Je fis parier le sentiment, la vérité, la vertu dans leur ton le plus énergique. Je le conjurai dans les plus tendres effusions de mon âme d'épancher la sienne avec moi. Tout fut inutile. Sourd â la plus touchante voix du sentiment et de l'amitié, il ne me fit que des réponses obscures, équivoques, trompeuses^ faussement négatives et que démentaient ses regards et son air. Dupeyrou est fioid et concentré; je le savais et ne

Ven estimais pas moins; je le croyais au fond très sensible. Je me trompais ; puisqu'il ne fut point ému de mes angcnsses, il ne le sera jamais de rien. Hors d*état de percer par là le m3rstère, je tentai de sonder le valet. Je lui dis quelques mots assez ckirs, qu'il feignit de ne pas entendre ; fy revins en examinant sa contenance, il ne sourcilla pas ; je crus voir dans ses yeux cette imperturbable assurance des scélérats qui ressemble â la simplicité de l'innocence, et, gémissant de douleur, je me vis forcé de renoncer â percer ce ténébreux mystère. Je résolus alors de faire appeler un médecin, et j'en prévins le malade qui continua de s'y opposer, craignant extrêmement d'être subjugué et drogué ; mais comme il le fallait absolument, j'insistai, promett^mt de ne laisser faire que ce qu'il approuverait lui-même, et par un billet que je lui montrai, je demandai moins le médecin qui raisonnait le mieux, que celui qui entendait le tnieux raison. Le médecin ne put venir que le lendemain matin. Il ne le trouva pas si mal qu'il croyait l'être, et que son laquais le disait partout. Je lui détaillai tout ce que je crus nécessaire pour le mettre au fait du tempérament et de l'état présent du malade, et je n'oubliai pas de lui dire qu'il croyait que des levains vénéneux étaient la cause de son mal. Il l'examina soigneusement, le questionna, palpa les parties souffi'antes, décida que son mal n'était autre chose qu'une goutte remontée, et en conséquence ordonna l'aj^lication de la moutarde, pour laquelle j'avais vainement insisté. La moutarde conmiença à opérer, ks pieds enflèrent, la fièvre baissa encore, mais la faiblesse augmenta au point d'alarmer presque le médecin. Le ma^ iade, toujours préoccupé de ses noires idées, et sentant le siège de son mal dans l'estomac, laissait avec un sourire moqueur appliquer et renouveler la moutarde ; mais il ne cessait de dire qu'on prenût le change et me demanda des

fomentations sur Testomac. Je le dis au médecin, ajoutant qu'en effet si Ton pouvait renforcer Testomac, pour en chasser Thumeur, tandis qu'on l'attirait aux pieds, l'effet m'en paraissait devoir être plus sûr et plus prompt. Le médecin goûta cet avis, mais au lieu d'un topique que demandait le malade, il ordonna une potion cordiale et antispasmodique qu'on apporta quelque temps après.

J'ëtais alors seul avec le malade, ayant envoyé coucher son domestique qui avait passé la nuit auprès de lui. La potion devait être distribuée en plusieurs prises, je voulus moi-même les lui donner. La couleur en était grise, un peu noirâtre, et le blanc de la tasse faisant paraître la liqueur encore plus noire, cette couleur le frappa extrêmement. Il me dit en me fixant et prenant la tasse : Je la prends avec bien de la confiance. Je vis à son air combien il mentait. Ce regard me déchira : mon âme â lafois navrée, indignée et élevée était prête à s'enflammer. Je me contins ; mais sentant l'horreur de mon sort et la noblesse de mon rôle, je me vis à la place du médecin Philippe, et je lui dis d'un ton qui seul l'eût désabusé s'il avait su lire : Oui, mon excellent ami, ayez la confiance d'Alexandre, et je vous promets que vous en aurez le succès. Il but; malheureusement, il se trouva de la poudre précipitée au fond de la tasse; l'aspect de cette poudre acheva de l'effaroucher. Je le pressai de tout boire, il le fit, se laissa tomber sur son chevet et s'endormit â l'instant.

Daignez, Monseigneur, vous m^re un moment â ma place et juger de mon état. Assis â son chevet, plus mourant que lui, je n'ôtais pas les yeux de dessus son visage. Je comptais les battements de son pouls, les reprises de sa respiration, les secondes que durait son sommeil. Il dormit ou parut dormir longtemps, et c'était la première fois depuis son insomnie. Je ne savais si je devais me féliciter

ou m'efirayer de ce long somme. Je saisis des moments de réveil pour lui faire prendre les autres prises à leur heure ; il les prenait et s'assoupissait de nouveau. U y avait dans la potion des gouttes anodynes d'Hofimann, mais j'étais sûr de la dose. Le malade prit successivement à peu près tout et continua de sommeiller. Le médecin vint le soir et le trouva beaucoup mieux. J'en jugeais de même. Il s'obstina à se trouver beaucoup plus mal et son domestique parlait comme lui. Enfin l'air de désespoir que je vis autour de moi, les mots cruels et entrecoupés du maître, les accablantes exclamations du valet me troublèrent et l'emportèrent sur la certitude que me donnaient son visage et son pouls de son meilleur état. L'effroi, le frémissement, la douleur de perdre en lui tout ce qui m'attachait encore à la vie, les terribles circonstances de cette perte, tout cela me tourna la tête et me mit tout à fait hors de moi. Je me précipitai sur mon ami, collant mon visage sur le sien, l'inondant de mes pleurs, et poussant des cris à demi étouffés. Je ne sais ce que je lui dis dans mon transport; mais je sais très certainement que le plus ardent de mes vœux était de pouvoir expirer à l'instant même. Quel effet, croiriez-vous, monseigneur, que fit tout cela sur son es«prit rampant et préoccupé? Le barbare m'osa reprocher que je choisissais l'instant de sa plus grande faiblesse pour lui donner une commotion qui l'achevât. Cette indignité fit enfin l'effet que tout le reste n'avait pu faire. En ce moment je sentis v toute mon estime, tout mon attachement, toute ma tendresse pour lui s'éteindre jusqu'à la dernière étincelle; dès lors je ne l'ai plus regardé que comme une âme basse et mon cœur ne se sent pour lui que les sentiments qu'il lui doit. Je n'avais jusqu'alors pensé qu'à lui, dès lors je ne pensai plus qu'à moi. J'ai fait depuis tout par devoir, par humanité, par vertu, rien par

amitié, et sans me rdicher en rien, }*ai vu cet hosnoie injuste et dur, insensible à mes infatigables soins, à ceux de ma sœur, aux alarmes, aux angoisses, aux embarras ds toute espèce dont deux personnes seules sont surchargées par le maître et par le valet, s'exempter de toute sensU>ilité, de toute attention, de toute reconnaissance par une opinion non moins extravagante qu'horrible, qui ne saurait môme être sincère et que l'ingratitude seule a pu nourrir en lui, pour se dispenser de sentir qu'il me doit la vie.

Plein de tout ce qui venait de se passer, et toujours plus ef&ayé du manège du valet, qui semUait n'attendre i chaque instant que le dernier soupir de son maître, j'en vins dans ma terreur jusqu'à craindre que ce malheifireiix ne commit lui-même le crime qu'il semblait voidoir m'in^ puter, et ce noir soupçon prit tout â coup une si- grande for^e,- que ^ résolus de rester toujours auprès du oKilade et de veiller sur tout ce qu'il hû ferait prendre. Je restai jusqu'à minuit dans sa chambre, persistant dans cette ré-> solution et l'exécutant.

Cqpendant je ne tardai pas à sentir mon injustice et à en rougir. Convaincu que cet homme est un fourbe, mais non pas un empoisonneur, je me reprocherai toujours d'avoh pu soupçoimer un valet d'un forfait abominable dont mon ami n'a pas craint d'acct^er dans son cœur son ami. Tandis que ces cruelles idées me tourmentaient, ce valet, quoique persuadé, à ce qu'il disait, que le malade allait mourir, ne laissait pas d'écrire à Paris à son eama«» rade, de lui envoyer par le carrosse qui devait arriver dans six jours du linge et des hardes pour leur makre, et, bien inquiet de savoir ses papiers chez son baigneur quoique bien enfermés dans ses tiroirs dans sa chambre et gardés par l'autre laquais, il balançait à lui envoyer les clefe de ces tiroirs à l'insu de leur maître pour prendre

ces papiers et les transporter chez un ami, H me tint làdessus les propos les plus singulier, cherchant à me faire approuver cette expédition, ce que )e me gardai de faire. Je crus vcHr que ces deux drôles auraient bien vonlti visiter les papiers de leur maiître selon les instructions de ceux qui les empiétaient. Ne pouvant rien obtenir de moi, il prit son parti de lui-même et' j*ai su qu'il écrivait à son camarade de transporter les papiers, sans dire comment ; ce que celui-ci n*osa faire au moyen d'une fracture, l'autre n'ayant osé envoyer les defs. J'ai jugé de ce qu'il écrivait à mon égard par ce qui est arrivé dans la suite. C'est tout ce que j'en puis savoir.

La continuation de Fassoupissement vrai ou afiecté du malade fut telle que je pris la précaution de m'emparer de la phiole où était le reste de la potion ; je la cachetai de son cachet; j'en fis autant d'une petite phiole de liqueur anodyne, qui était aussi là, et après avoir £t au valet de mettre le cachet dans sa poché, j'emportai chez mol ks deux phioles. Quelques heures après le valet vint me redemander la liqueur anodyne, disant que son maître était agité et ne pouvait dormir. Je la refusai ; je lui dis qu'après un si long assoupissement je ne voyais pas que le sommeil fût pour lui une chose si pressée et qu'il fallait attendre le médecin.

Je passai la nuit à délibérer sur ce que j'avsûs à faire et sur ce que je me devais en pareille occasion. Je commençai à chercher un papier cacheté qu^l m'avait envoyé en Angleterre pour sûreté de ses engagements en cas de mort. Sur le dos de ce papier que je n'avais point ouvert j'écrivis et signai une déclaration que je renonçais à toute part dans les biens de M. Dupeyrou à quelque titre que ce fût et que je me déclarais le dernier des infâmes si j'en acceptais jamais rien. Je voulais lui envoyer ce papier sur

le champ. Mademoiselle Renou me représenta qu'il m'accuserait encore d'avoir voulu lui donner le dernier coup par cet envoi, pattendis le matin, qu'il était plus calme. La certitude seule qu'il n'était point en danger me permit ce court délai ; car je n'aurais pu supporter qu'il n'eût pas de son vivant la preuve de la fausseté des indignes vues qu'il avait la bassesse de me prêter. Ma sœur lui ayant porté le papier, me rapporta qu'en le recelant il lui avait demandé affectueusement de mes nouvelles et me pressa fortement de passer chez lui.

C'était ce que j'avais résolu de ne plus faire. Je m'étais aperçu que ma vue le £aisait souffrir et la scène de la veille m'avait rendu la sienne peu agréable. J'étais déterminé à ne plus rentrer chez lui. Elle me fit renoncer, non sans peine, à ce projet extravagant. J'y rentrai enfin; je le trouvai presque sans fièvre et beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Cette potion si terrible, jointe à la moutarde réitérée, avait dégagé l'estomac; les pieds étaient considérablement enflés ; il s'obstinait si bien à n'en vouloir rien croire, que pour l'en convaincre, il fallut les lui montrer dans un miroir. Alors il se retrancha à dire que ce n'était pas la goutte, parce qu'il n'y sentait pas de douleur, et deux jours après, comme je ûs percer des vessies que la moutarde avait faites, il demanda de quelle couleur était l'eau, et si elle n'était pas bien puante. On lui dit qu'elle était roussâtre et qu'elle ne sentait rien. Il n'ea revenait pas.

Cette fatale nuit, la plus terrible de ma vie, et dans le détail de laquelle j'ai cru devoir entrer, fut celle du lundi 9 au mardi 10 de ce mois. Le piardi' matin, retrouvant comme j'ai dit le malade tranquille par son état, mais toujours agité par ses sombres idées, je fis mes derniers efforts pour l'en guérir. Je ne pris plus le ton tendre et

touchant du sentiment, cela m*eût été impossible ; tnais je pris celui du plus simple bon sens et de la plus solide raison, qu'il devait du moins entendre. Je lui dis que les crimes abominables et périlleux, ne se commettaient pas sans de grandes vues et qu'il n'y en pouvait avoir que de petites et d'ineptes à celui qu'il imaginait ; je lui prouval, ce qu'il savait aussi bien que moi, qu'en le perdant je per» dais tout ; que tous mes projets se rapportaient à lui seul, conmie à leur instrument et à leur terme ; qu'en lui seul, après V. A., était ma dernière ressource, mon seul espoir pour finir mes jours en sécurité et en liberté; que d'ailleurs je ne pouvais espérer de jouir en paix des conditions de notre traité que de son vivant; que quelques mesures qu'il eût prises, il n'était pas possible qu'après sa mort je n'eusse à essuyer de la part de ses héritiers des difficultés que dans ma position j'étais hors d'état de suivre et de vaincre; tandis que, lui vivant, je jouissais tranquillement et sans le moindre embarras ; qu'enfin le sort de mes papiers, qui tous étaient entre ses mains, était en quelque sorte attaché au sien ; qu'après lui je n'en pouvais plus disposer ni savoir même ce qu'ils deviendraient; qu'il y avait tout à parier qu'ils finiraient par tomber dans les mains de mes ennemis, et que cette idée, fut-elle seule, me rendait sa conservation plus précieuse que la mienne propre. Un homme sensé pouvait-il supposer que pour le prix du plus exécrable de tous les crimes, je me fusse uniquement proposé, contre tous mes plus grands intérêts, de m'emparer de quelques effets qu'il pouvait avoir avec lui? pouvait-il me croire assez stupide, assez bête, pour ne pas voir l'impossibilité d'exécuter impunément un si sot projet, à l'insu de sa famille et de mes alentours, sous les yeux de son domestique qui savait le compte de tout, qui avait les clefs de tout, qui tenait tout sans que jamais j'eusse mis

l'œil ni la main sur rien? quand même le scellé n'aurait pas été mis, était-<e environné de surveillans, demalveillans attentifs â chercher l'occasion de me nuire, que, sans un homme de confiance je pouvais espérer de soustraire la moindre chose secrètement? Forcé d'insister sur l'absurdité d'une supposition pareille, faute de pouvoir découvrir sur queb fondements il avait pu la bâtir, je le pressai de me mettre i portée de me justifier plus positivement, ne poilvaut imaginer d'aucun côté le moindre indice qui pût lui rendre sou ami suspect. Je lui montrai k [dus fortement qu'il me fut possible le sacré devUr de ne condamner persotine sans l'entendre, surtout en pareil cas, surtout un homiéte homiue, et surtout un ami. Rien, je n'obtins rien, pas un seul mot, sisiou la certitude qu'il ne voulait ni m'eutendre, ni s'expliquer, qu'il voulait se complaire dans son affireux délire, sans jamais laisseï* paraître la moindre trace des erreurs qui l'y avaient conduit. Comme il m'a-» vait reproché l'efi^sion de coeur de la veille, il me repro* cha le renvoi du papier comme fait dans la même vue ; il me faisait amant de nouveaux crimes de tous mes efforts pour le désabuser. Ce rqnroche ne me toucha plus. Je lui dis froidemem que mon seul repentir était d'avoir reçu ce papier, ou de ne l'avoir pas forcé de le reprendre quand, à Fleury, je voulus déjA le lui restituer. Vous m'avez fait, ajoutai-}e, de ce prompt renvoi un devoir indispensable ; s'il a été fait si tôt ou si tard, ne vous en prenez qu'A vous.

Eimuyé sans doute de mes raisons et ne sachant qu'y répondre, il prit le parti de dormir ou d'en faire semblant. Tandis qu'il avait les yeux fermés, je vis ses traits s'altérer son visage prendre une figure cGâbrme et presque hideuse; je jugeai de ce qui se passait dans cette âite faible, troublée par feâiroâ de la mort. Alors j'élevai la mienne au

ciel, je me résignai dans les mains de la Providence et je lui remis le soin de ma justification^ bien résolu de ne plus m'avilir jusqu*A entrer en explication sur mon maocence avec un forcené.

Toujours persuadé qu'il allait moutir, il guérissait ce* pendant à vue d'oeil et pour ainsi dire malgré lui« La fièvre le quitta tout à fait, le sommeil revint et cet ap^ petit, aussi mal réglé que k tète du malade, me donna encore^ plus de peine à goaveraer* On dirait qu'il est en quelque sorte fâché de guérir et que la honte de ses torts lui donne du regret de s'en couvahicre* Voyant que la mort ne venait pas comme il f attendait, il crut avoir pris un ppison km qui le ferait languir quelque ten^ eocore, et parce qu'il ne guérissait pas tout d'im coup it crut ne putiais guérir^ Ses mains étaient etigourdies par l'humeur de goutte rechassée aux extrémités, il se crut impotent pour le reste de sa vie, et me k dit plusieurs fois. Les mains se dégagèrent, mais il lui restait un mal de gorge, il crut le garder toujours. Le mal de gorge cessé, il avait encore un peu de roideur dans ks mâchoires, il la regarda conune un effet permanent du venin. La roideur dissipée, il suintait quelque humeur des vessies ouvertes i ses pieds par la moutarde; cette humeur, nourrie par le poison, devait selon lui couler toujours : die est tarie et les pieds sont tout à fait secs et désenfles. Je ne sais pkis ce qu'il fera désormais se sentant totalement guéri, cherchant du poison partout et n'en trouvam nulk part. Je conmience à cfain<ke que sa tète tout i fait altérée ne se remette jarmais bien. Qpelque effet qu'ait produit sur mo& cœur son révdtant délire, j'ai suspendu de me décider sur son compte, jusqu'à son parfait rétablîssememy et }e le lui ai dit, n'étant pas juste de juger irrévocaUement un homme et un ami sur ce qu'il dit et fait dans la fièvre. Mais s'il

se borne à être confus de sa folie et à vouloir l'oublier sans la réparer, tout est dit pour jamais entre lui et moi. S'il fait ce qu'il doit, je puis être encore, s'il veut, son ami, mais non plus son redevable. Q^ioi qu'il fasse et dans quelque situation que je me trouve, si jamais je me voyais forcé de recourir à l'assistance de quelque homme, j'aimerais mieux la recevoir du bourreau que de lui. Enfin, si l'objet de mes ennemis a été de nous détacher l'un de l'autre, j'avoue avec douleur qu'ils ont parfaitement réussi. Ahl Monseigneur, que les hommes savent peu ce qu'ils désirent ! J'aurais payé de bon cœur des trois quarts des jours qui me restent à vivre le plaisir de voir ici M. Dupe3nrou, et je les donnerais aujourd'hui de meilleur cœur encore pour qu'il n'y fût jamais venu.

Voilà, Monseigneur, ce que je sais et que je ne puis expliquer qu'en supposant ce domestique venu avec des intentions sinistres et de l'adresse pour saisir l'occasion de les exécuter. J'ignore ce qu'il a pu écrire à Paris. Dès le commencement de l'attaque de M. Dupeyrou, j'écrivis chez lui à Neuchâtel, et à Paris à une de ses amies, et je continuais à lui donner des nouvelles du malade, quand je vis arriver, il y a quelque temps, un exprès de la part de cette dame, avec une lettre pour M. Dupe3rrou et aucune pour moi. L'exprès demanda M. Dupe3nrou, sans aucune mention de M. Renou; il ne me vit et ne me parla pas. Il s'attendait à trouver le malade mort; il fut bien surpris de le trouver debout, causant avec moi auprès du feu. Le valet qui est ici, ayant reçu à Gisors réponse, de son camarade qui est à Paris et craignant peut-être d'être obligé de montrer cette réponse, s'est pressé de dire qu'il l'avait perdue en chemin. Huit ou dix jours après, cette réponse ou une autre qu'il avait eu le temps d'y substituer, s'est retrouvée. Peut-être l'avait-il laissé tomber en lieu appa-

rent pour la répandre sans affectation dans le pays; j'ignore, ce qu'elle contient. Quoique le convalescent me paraisse très bien à présent, et que malgré ses folies j'espère achever de le rétablir en dépit de lui, tant qu'il se gouverne aussi mal, j'ai toujours à craindre quelque rechute. Si malheureusement elle arrivait, je supplie très instamment V. A. S. de donner des ordres pour qu'en cas d'accident tout se passe en règle, que le scellé soit mis sur les effets de M. Dupeyrou, sur les miens et surtout que le valet ne s'en retourne pas tranquillement chez lui jusqu'à ce que l'affaire soit bien éclaircie....

La pièce finit là^ mais non pas l'histoire heureusement. Une hallucination de malade^ grossie peut-être ou mal interprétée par une imagination trop facile à surprendre ne pouvait l'emporter sur une vieille amitié çt sur une estime réciproque. L'échange de deux lettres suflSt pour en effacer la trace et cet épisode n'aurait pu même être soupçonné si Dupeyrou ne nous avait conservé le document qu'on vient de lire, la lettre qu'il écrivit ensuite à son ami et la réponse de celui-ci qui clôt le débat et|' donne à tous les amis une leçon qu'aucun ne devrait jamais oublier. "

Voici d'abord la lettre de Dupeyrou :

Jeudi 26 novembre 1767.

Laissez-moi, monsieur, vous écrire et vous ouvrir mon coeur sur deux articles qui l'affligent cruellement. Je suis

naturellement timide dans la conversation, et je crois à çaosç de mes oreilles. D'ailleurs Tattention que leur vice me force à donner awa mots, distrait en grande partie celle que je pourrais donner à leur sens et m'empêche souvent de rendre tout ce que je pourrais dire sur ce qui m'est adressé.

Vous m'avez dit, monsieur, une chose bien dure et bien inhumaine tout à la fois, quand, au sujet de l'égarement de mon esprit, vous avez dit que de pareilles idées ne devaient pas entrer dan$ l'esprit d'un honnête homme, même dans le vertige. Je vous l'ai déjà dit» monsieur, et je vous le répète du fond de mon cœur, je souhaite que vous n'éprouviez jamais par vous-même ce qu'est l'homme quand toute la machine est détraquée. J'ajoute qu'avec la moindre attention de votre part, vous auriez senti vousmême l'absurdité qu'une pareille idée eût pu m*occuper un seul instant dans mon état naturel. Il ùm me supposer écervelé dç craindre le poison de la main d'un honnête homme, d'un ami tendre et sensible, qui venait de me confier ses projets les plus chéris à l'exécution desquels j'étais devenu un être nécessaire. D'ailleurs si malgré tout cela, une idée aussi eiitravaganteeût pu m'entrer dans la tête, qui m'empêchait de m'éloignersur le champ d'un homme que je n'aurais dû en ce cas regarder que comme un homme abominable. Mais ce n'est pas tout et quoique je n'aie pas beaucoup de foi moi-même à ce que je vais ajouter, vous auriez pu avant de me juger avec tant de rigueur, chercher le fil et la liaison d'une pareille folie dans ce qui avait précédé. Souvenez-vous, monsieur, que quelques jours auparavant, vous-même m'aviez entretenu d'empoisonnements, de certain mets qui vous fut présenté en Angleterre et qui était empoisonné avec de la cigûe, du propos que ^ vous avait tenu le valet de chambre de S. A. Mgr k Prince de

LETTRE DE DUPEYROU. 347

Cond quand il vous conseilla comme très saine une salade de cigûe. U ne serait pas bien étonnant que toutes ces idées ayant fait une certaine impression sur moi, se fussent renouvelées dans mon délire et que je crusse en être de«venu Tobjet.

Je passe à Tautre article. Non-Seulement vous m'aves jugé inhumainement, mais les fruits de mon délire ont ont été la perte de votre confiance dans un article qui me navre Tâme. Vous m'avez redemandé en conséquence les papiers concernant votre sûreté, ou qui doivent dever nir votre d^miière ressource en cas de quelque événement inattendu. Il est vrai que vous me les avez rendus le len<demain. Je les ai repris et je crois par U vous avoir £ut un sacrifice que probablement vous ne m'auriez pas fait. Je les ai repris sans hésiter; mab ne croyez pas, monsieur, que je n'aie pas senti avec ime amertume inexprimable tout ce que ce procédé avait pour moi de dur, d'humiliant et surtout de cruel pour mon amitié. Voilà, monsieur, le poids énorme que j'avais sur le cœur, qUi m'opprimait le jour et la finit. Je le dépose dans votre sein, dans le sein d'un ami. S'il n'en a plus le sentiment, qu'il me le dise et je tâcherai à mon tour d'oublier amibien je l'aimai, pour ne me souvenir que des soins par lesquds il m'a rappdé à la vie, soins afifreux, s'ib me foQt pleurer b perte de son estime et de son amitié.

Dès le lendemain Rousseau répondit à Dupeyrpu en ces termes :

27 novembre 1767.

Je vois, monsieur, par ce qui s'est passé ici depuis votre arrivée et par ce que vous venez de m'écrire que

VOUS donnez une fort grande attention aux mots et une fort petite aux choses.

Je vous avoue que la chose à laquelle je me serais le moins attendu de votre part, dans ces circonstances, eût été des reproches et des plaintes et je croyais avoir assez bien mérité de vous pour que vous fussiez plus sensible à mes soins qu'à mes torts. J'ai pu dans Tindignation d'une âme fière, user avec vous de mots durs et peu mesurés. En cela j'ai fort mal fait. Mais tout ce que vous m'avez dit et fait, tandis que je vous sauvais la vie, n'était pas dur, il était atroce et n'a ni ralenti mes soins, ni changé ma conduite envers vous. Vous étiez, dites-vous, dans le délire de la fièvre ; il est vrai. Mais si vous m'eussiez poignardé dans ce délire, n'en auriez-vous nul regret après cela? vous. avez fait pis que de me poignarder. Voyant qu'après tout ce qui s'était passé vous restiez tranquille, voyant que je ne recevais de vous pour prix de mon zèle et de mes peines que des marques d'indifférence et de froideur, même après que vous fûtes en pleine raison, dans un montent de dépit que je me reproche, j'osai, pour vous faire rentrer en vous-même, vous redemander deux papiers qui ne sont utiles qu'à la conservation d'une vie dont je ne me soucie plus. Cela n'opérant rien, je vous rendis les papiers : voilà tout. Mon erreur, si c'en fut une, était pardonnable, le. motif en était bon; elle fut courte et réparée presque aussitôt. Cependant elle a besoin de: pardon, j'en conviens, et je vous le demande encore.

Vous voulez. Monsieur, savoir mes sentiments à votre égard : les voici. Je vous estime comme je vous aime, et c'est tout dire. J'ai la confiance la plus entière, non-seulement dans votre probité, mais dans votre amitié. Qpoique les erreurs d'un amour-propre trop irritable puissent vous donner des sentiments injustes, je suis certain que yos

procédés ne le seront jamais. Vous êtes homme, vous avez de grands défauts, rachetés par de plus grandes vertus. Mais votre caractère et votre fortune avaient besoin Tun de Pautre. Né pour prendre plaisir à obliger, vous ne Têtes pas pour savoir être obligé, et si vous eussiez été appelé à recevoir des bienfaits au lieu d'en répandre, je doute que votre vertu favorite eût été la reconnaissance.

Croyez-moi, Dupeyrou, passons-nous nos défauts et soyons amis. Ne cherchons ni dans l'amitié, ni dans l'humanité une perfection que nous n'y pouvons pas mettre, et croyons qu'en triant parmi les autres hommes, il serait difficile à chacun des deux de mieux choisir.

Les pièces ci-dessus sont, je l'ai dit, reproduites dans les Étrennes Neuchdteloises, de 1863, de M. Bonhôte. Voici maintenant la lettre de Rousseau au colonel de Pury par laquelle il lui den^andait de venir au secours de leur ami commun, et de l'accompagner à son retour de Trye à Neuchâtel. Je la copie dans le Musà historique de Neuchâtel et Falangin, publié par M. G.-A. Matile, 1843, ^^^^ H, page 104, ainsi que la suivante qui en est comme la suite et l'épilogue. Malgré la réconciliation, on le verra, la tête de Dupeyrou n'était pas si bien guérie, que Rousseau pût être tranquille à cet

égard.

A TrJ'c, le ij décembre 1767.

A Monsieur le oohmd Pury, à Neuchdiel

Mon cher colouel, malgré Toppo^icion dç M. Dupeyrou à vps offres réitérées et à toutes mes sollicitations, }e dois dire qu*il est dans le cas d'avoir besoin de vos soins, et d'autant plus que Taccablement qui me gagne peut me mettre d'un jour à l'autre hors d'état de lui continuer les miens. Ce n*^ pourtant pas sa santé qui en a besoin. Il a eu une nouvelle petite atteinte de goutte aux places ordinaires, et dont il est parfaitement rétabli. Mais je vois que sa tête n'est pas ^ussi bien remise que son corps, et cela, joint à ses fréquentes rechutes, ne me permettrait pas de le voir partir seul dans cette saison pour une aussi grande route, sans de vives inquiétude; d'autant moins que son domestique Grisel, loin de contribuer â rétablir son esprit dans son assiette, pjuratt bien plutôt travailler i l'altérer, espérant peut-être en tirer meilleur parti dans un état d'affaiblissement. Ce garçon ne me plaît point, quoique assurément je le laisse de très bon cœur vivre chez moi à discrétion; et ce qui n'augmente pas ma confiance en lui, est l'extrême crainte qu'il a de vous voir paraître : îl faut qu'il ait des raisons de vouloir se cacher de vous. Q^i qu'il ep soit, venes^ mon colonel, si vous le pouvez, et le plus tôt sera le mieux : je regfirde cg devoir d'amitié de votre part comme indispensable dans la circonstance. Si vous ne pouvez absolument vçnir, engagez madame la commandante à envoyer Jeannin, ou quelqu'un de confiance qui puisse veiller et soigner monsieur son fils, jusqu'à son arrivée auprès d'elle. Pour moi, j'ai fait ici tout ce que j'ai pu sans me rebuter jamais de rien : je suis dans l'impossibilité d'en faire davantage et de l'accompa-

LETTRES Xm ftOUSSEAUv 3|I

gner moî-liiàne. Au reste, â est, quant à k WÊoaxé, tits en état de soutenir le voyage; mais soit que k àèskr de vous embrasser me grossisse le besoin de \ous voir id soit qu'en effet les objets soient tels qu'ib me paraissent, )e n'au^ rai plus Fesprit eni^pos si |e le vois partir sans vous. Bon* jour, mon colonel, je vous embrasse de tout mon cœur en attendant la réalité.

Mille choses req>ectueuses et tendres, je vous en supplie, à cette excellente maman* Je suis extrêmement touché de ses bontés et de sa Reconnaissance. Mon coeur, je vous Favoue, avait un peu besoin de cette consolation. Vous pouvez au besoin montrer cette lettre à M. Dupeyrou ; mais il convient, je croisa d'attendre l'occasion, et en atten* dant, vous pourrez fonder votre voyage stu* votre inquié^ tude et^ celle de madame k commandante, etc.

Au mime,

A Trye, le 6 janvier 1768,

Où est-îl donc, ce bon Colonel? Pourquoi déjà si loin? Q|ie ne puis-je encore Fembrasser à mon aise pour le bon et grand bien qu'il m'a Êiit? Pourquoi l'émotion de nos premières alarmes nous empêcha-t-elle de nous voir aussi tranquillement que nous eussions Mt eu tout autre temps ? En vérité nous mériterions bien tous d'en avoir un dédommagement après tant de peines, et je vous jure qu'il entrerait bien dans les vœux de mon cœur de le passer auprès de voué. Je vous embrasse bien tendrement et avec autant de sincérité que peu de cérémonie.

L'Herboriste de Mad. de Portland.

Cette lettre rattrapa les voyageurs à Paris, avec une autre de même date pour Dupeyrou

et qui ne respire pas une amitié moins vive. Bien qu'elle se trouve dans la Correspondance, j'en rappelle un passage afin que pour les lecteurs, comme pour Rousseau^ cet épisode ne soit qu'un orage dans un ciel pur, et bientôt oublié :

. J'étais, mon cher hôte, dans un tel souci sur votre voyage que j'envoyai trois fois de suite à Gisors.... Enfin je la reçois, cette lettre si impatiemmeut attendue.... Enfin vous voilà heureusement arrivé, malgré ce premier accident, dont rhistoire m*eût fait trembler si votre lettre n'eût été datée de Parb. Convenez qu'en ce moment-là, vous dûtes sentir qu'il n'est pas inutile à un convalescent d'avoir avec soi un ami en route, et, qu'au fond du cœur, vous m'avez su gré de ma tricherie. Voilà les seules que je sais faire, mais je ne m'en corrigerai jamais.

Pour compléter le dossier de cette affaire voici encore une note détaillée de Rousseau au sujet de ses arrangements financiers avec Dupeyrou.

État de mes affaires avec M. du Peyrou.

L'entreprise d'une édition générale de mes écrits faite à Neuchâtel en 1764 ayant échoué, M. du Peyrou, poussé par le désir amical et généreux de m'assurer ma subsistance, voulut bien se substituer à la place dés éditeurs et, se chargeant de faire en temps et* lieu l'édition projetée, il me promit de me payer dès à présent pour cette édition future les 1600 liv. de France de pension viagère que la société s'était engagée à me payer aussi dès à présent ppur celle qu'elle entreprenait. De cette manière, M. du Peyrou

SITUATION FINANCliRE. 353

devenait propriétaire de tous mes écritj, tant manuscrits qu'imprimés " et je les lui remis en conséquence de cet accord tout corrigés, arrangés et en état d'être mis sous la presse au moment qu'il jugerait à propos.

Ce traité, très avantageux pour nioi, ne pouvait qu'être onéreux pour M. du Peyrou, qui commençait ainsi par payer d'avance les intérêts de sommes qui ne pouvaient lui rentrer de fort longtemps ; mais mon estime et mon attachement pour lui ne me permirent pas d'écouter làdessus une délicatesse déplacée dans une si grande intimité, et il ne me fut pas pénible de lui être redevable d'un accord qui me mettait pour le reste de mes jours dans une indépendance honnête, et que l'état de sa fortune lui permettait de tenir sans s'incommoder.

Cependant, pour laisser à lui ou à ses héritiers un supplément capable de le dédommager de ses avances, j'ajoutai à la cession de tous mes écrits celle de ma vie que je me proposais d'écrire, et dont le commencement lui a ^éjà été remis, comme aussi toutes les lettres, pièces et piliers qui s'y rapportent et dont le recueil devait faire un ouvrage à part.

L'effet de cet accord a commencé pour moi avec l'année 1766 et il m'a été payé depuis lors une année et demie de la pension stipulée, faisant en tout la somme de 2400 liv.

Ce traité ne peut plus subsister et il est déjà rompu par la restitution de l'écrit qu'il m'avait envoyé en Angleterre et par la déclaration que j'y ai jointe. Ainsi ce sont 2480 liv. dont je reste débiteur de M. du Peyrou. Je ne suis pas en état à présent de lui restituer cette somme; mais :

10 M. du Peyrou a entre les mains le recueil ^néral et

' J'ai toujours réservé avec mes libraires le droit de rédition générale.

complet de mes écrits tant imprimés que mamiscrits, dont il n'y a point de libraire qui ne lui paye une somme plus forte que celle dont il est mon créditeur.

20 Et il a de plus en dépôt toutes les ptëceSn^lettres, papieni et mémoires concernant ma vie, qui forcent un effet sur lequel il trouvera toujours au htsoAn une autre somme non moins forte. Mais comme je ne puis consentir en aucune sorte à Faliénation desdits papiers, surtout pour être imprimés de mon vivant, et que je k prie, au contrsdre, de vouloir bien continuef à les garder en dépôt jusqu'à ce que j'en dispose, voici, ce me semble, une autre voye par laquelle M. du Peyrou peut se rembourser de ses avances sans toucher auxdits effets.

30 M. du Peyrou a reçu de mylord Mareschal une somme de 6 mille livres pour servir de capital à une rente viagère de 600 liv. quç mylord m'avait destinée. Ainsi, selon les internions de M. M., cette somme devait m*appartenir, puisque ce fut moi qui le priai de ne pas m'envoyer ce capital, comme il voulait faire, mais 3e m'en faire ou constituer la rente préférabkment. Mon intention n'est pourtant pas assurément de m'approprier cette somme, mais bien d'y faire prélever, comme je crois avoir droit de le faire, le remboursement des cent louis que j'ai reçus de M. du Peyrou, lequel, déduction Êiite de ces cent louis voudra bien pour le reste, s'arranger avec M. M. comme il l'entendra ; car pour moi, je n'y prétends rien. Qjiant aux cent louis, je les reçois de très bon cœur de milord Mareschal.

Qjiiitt ainsi du côté de la bourse avec M. du Peyrou je n'entens ^point l'être du côté des services et des soins pleins de zèle et de bonté qu'il m'a prodigués, et dont je conserverai toute ma vie la réconnaissance qu'ils méritent ne voulant point, de ma part, mettre en ligne de compte

LETTRES DE NATURALITÈ. 355

ks angoisses qu'il m'a coûtées, m la vie que je lui ai sauvée, en quelque façon malgré lui.

M. du Peyrou est prié d'examiner ce papier, d'y faire les changements ou corrections qui lui paraîtront justes et raisonnables, et de vouloir bien après cela le signer, comme îe ferai de mon côté, de même que le double qu'il en pourra prendre, s'il juge à propos d'en prendre un.

Fait à Tiye, le

Lettres de naturauté '.

Nous, George de Kdth, comte, maréchal héréditaire d'Ecosse, chevalier de l'ordre de l'Aigle Noir, gouverneur et lieutenant-général de la souveraineté de Neuchâtel et Valangin, pour Sa Majesté Frédéric, par la grâce de Dieu, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, archi-chambeUan et prince électeur du saint empire romain, etc., etc., etc., notre souverain prince et seigneur, savoir ^Elisons, que le sieur Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, nous ayant représenté par une très-humble requête, que le bonheur et les avantages dont jouissent les sujets de Sa Majesté, sous sa douce et glorieuse domination, lui aurait fait naître le désir d'être admis dans leur nombre, s'il nous plaisait, au nom du roi, de l'y recevoir en lui accordant des lettres de naturalité siu: ce nécessaires; comme il nous en suppliait très humblemment, ofirant de payer la finance

' Original sur parchemin. & la bibliothèque de la ville de Neuchiltel.

ordinaire et de faire avec zèle tout ce qui lui serait prescrit à ce sujet, et nous sur le bon et louable rapport qui nous a été fait du suppliant, désirant de le gratifier et traiter favorablement, nous avons, au nom de Sa Majesté permis et octroyé, comme par les présentes nous permettons et octroyons au dit sieur Jean-Jacques Rousseau et aux siens nés et à nattre en loyal mariage, de pouvoir résider, demeurer et habituer dans cette souveraineté de Neuchâtel et Valangin, en tel lieu que bon lui semblera, de succéder avoir et posséder tous biens, tant meubles qu'immeubles, qu'il a acquis ou pourra acquérir et d'en jouir, ordonner et disposer par testament, ordonnance de dernière volonté, don eommun entre vif ou autrement, ainsi que de droit lui sera permis, et qu'après sa mort ses enfants ou autres ses héritiers lui puissent succéder, tout ainsi que ceux des originaires de la souveraineté de Neuchâtel et Valangin, sans qu'au moyen des ordonnances qui y sont établies, il soit fait au dit sieur Jean-Jacques Rousseau, ses héritiers ou autres, en faveur desquels il aurait disposé de ses biens, aucun empêchement, ni qu'on puisse prétendre les dits biens par droit d'aubaine ni autrement, sous prétexte qu'il n'est pas né vrai et naturel sujet de Sa Majesté en cet état; l'ayant à cet égard habilité et dispensé, comme nous l'habilitons et dispensons, par les présentes, ensemble ses successeurs héritiers ou ayant cause, imposant là des- |

sus silence perpétuel au procureur-général et à tous autres officiers du roi en cette souveraineté qu'il appartiendra, à la charge que le dit sieur Jean-Jacques Rousseau prêtera le serment en tel cas requis et accoutumé, et satisfera aux mêmes devoirs, charges, redevances et prestations auxquels sont tenus et obligés envers Sa Majesté ceux de ses sujets résidens dans les lieux où le dit sieur Rousseau et les siens prendront leur habitation ordinaire, suivant le

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