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juste. Partout il y a des sots et des gens d'esprit, et il n'est pas besoin d'accabler tout un pays d'une accusation de sottise pour expliquer une chose en soi fort naturelle.
De simples montagnards qui n'avaient jamais quitté leurs forêts et qui vivaient sous l'empire d'idées reçues, d'habitudes anciennes, traditionnelles, sans avoir sondé et débattu les redoutables problèmes de ce monde et de l'autre, ne pouvaient, sans doute, agir et penser comme un grand seigneur rompu à toutes les intrigues des cours, ou comme un libre-penseur décidé à ne se régler que sur les lumières de son intelligence et sur les conclusions de sa raison.
Par humeur et par goût, lord Keith eût été volontiers pour les Neuchâtelois le soliveau de la fable. Mais les hommes, aussi bien que les grenouilles, veulent être conduits, menés, et même un peu croqués. Le pays avait besoin, lorsque ce nouveau gouverneur arriva, d'une main ferme et sympathique ; il était profondément divisé sur une question qui ne troublerait personne aujourd'hui, celle de la non-éternité des peines prêchée par le ministre Ferdinand-Olivif r Petitpierre. On ne saurait croire l'importance que prit cette que-
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relie théologique. Elle dura plus de deux années, et la liste des ouvrages publiés à ce sujet remplit sept pages de catalogue! ■
Lord Keith était à coup sûr fort indifférent à ces disputes théologiques, et les membres du Conseil d'État ne paraissent pouit y avoir pris plus d'intérêt. Mais l'ancien et perpétuel anpigonisme de rautprité ecclésiastique et de l'autçrité civile — que nous allons retrouver aux prises à propos de Rousseau — ne manqua pas cette occasion de se montrer avec toute sa ténacité et tpvite son aigreur. La ville, prenant parti pour la cgmpagnie des pasteurs^, avait destitué de leur bour* geoisie les cpnseillers Chaillet çt Qsterwald et fait brûler un livre de çelui-=ci i^ptwlé : Considérations aux peuples de VÉtçit. L,e govivemeur, dépité de tout ce bruit et mal écouté, voulait retourner immédiatement à Berlin. Enfin tout s'apaisa. Petitpierre quitta le pays, et le mot, vrai ou faux, du Grand Frédéric résuma le débat : « Si les Neuchâtelois veulent être damnés éternellement, «qu'à moi ne tienne ! »
L'administration de lord Keith ne fut pas longue. Venu pour chercher le calme, il ne rencontra que de l'agitation et repartit au bout de
trois ans, découragé de ne pouvoir, malgré ses efforts et la volonté du roi, ni trouver la paix pour lui-même, ni assurer celle de son ami Jean- Jacques.
Sans prétendre contester absolument — à quoi bon? — la ressemblance des portraits que Rousseau a faits de nous, qu'il me soit permis de remarquer l'heureux parti que ce défenseur de la vérité a su tirer de nos défauts pour rehausser le mérite d'autrui, des grands de la terre principalement. Qjiel éclat le paragraphe des Confessions que j'ai cité plus haut ne donne-t-il pas à la figurç du maréchal Keith ! Elle ressort sur ce fond chargé de noir, comme une tête de Rembrandt que frappQ un rayon de soleil. La même préoccupation d'effet, — et de flatterie, — se révèle dans les deux fameuses lettres où notre hôte décrit le Val de Travers et peint ses habitants. A chaque ligne on devine qu'il s'adresse à un prince français; il careTsse M. de Luxembourg à nos dépens, témoin ce trait :
« La politesse française est de mettre les gens à leur aise et même de s*y mettre aussi; la politesse neuchâteloise est de gêner soi-même et les autres. »
Et encore celui-ci :
« Quel intérêt puis-je prendre à ce que je retrouve si loin de vous? »
Après cela, ne nous plaignons pas. Une critique vaut un conseil. C'est peut-être aux remarques de Jean- Jacques que nous devons de ne plus voir, — si jamais on Ta vu, — « des paysannes faire les foins en falbalas de mouss,eline et des femmes courir la poste en toilette de bal. » Je ne sais pas s*il nous trouverait encore « 4)ien remuants pour des gens sages, bien prétentieux pour des gens d'esprit, bien vains pour des bourgeois et si entêtés de notre naissance. » En tous cas, même à ses yeux, le bien se mêle au mal, et si nous avons les vices de nos vertus, il nous reconnaît aussi les qualités de nos défauts..
N'y a-t-il pas autant d'éloge que de blâme dans ce passage, d'ailleurs pris sur nature et si vrai encore qu'on le croirait écrit d'hier :
fc II y a quelque temps qu'en me promenant je m'arrêtai devant une maison où des filles faisaient de la dentelle; la mère berçait un petit enfant et je la regardais faire, quand je vis sortir de la cabane qn gros paysan qui, m'abordant d'un air aisé, me dit : « Vous voyez qu'on ne suit pas 3» trop bien vos préceptes, mais nos femmes tiennent au- » tant aux vieux préjugés qu'elles aiment les nouvelles » modes. »
N'oublions pas que Jean-Jacques écrivait ces lettres l'hiver, au mois de janvier. Mauvaise saison pour un homme déjà trop disposé à prendre les choses du mauvais côté : mauvaise surtout pour un admirateur de la nature, enfermé dans une chambre obscure et triste et qui, cinq mois aujparavant, déclarait à M°^* de Boufflers qu'il mourrait de tristesse s'il cessait de voir des prés, des buissons, des arbres devant sa fenêtre ', car, fait singulier et qui ne s'explique pas, de toutes les pièces de la maison qu'occupait Rousseau, si la tradition à cet égard ne se trompe pas, celle qu'il avait choisie ne prenait de jour que sur une cour étroite et bornée. Point d'horizon, point de vue sur les champs ou sur le village. C'était peutêtre la seule chambre du vallon qui existât et qui existe encore dans de pareilles conditions.
Rousseau" lui-même sentait cette situation; il commence par mettre en garde son correspondant contre l'injustice de ses impressions. H penche vers le déclin des ans, il est souffrant, et il ne retrouve rien en ce pays de ce qui l'avait charmé dans sa jeunesse :
« Tout est changé ; c'est un autre paysage, un autre air, » Lettre, août 1762.