‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 5 sur 135 · LES MONTAGNES DE NEUCHATEL · texte numérisé non relu

LES MONTAGNES DE NEUCHATEL

d'autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays 1 Hélas! il est sur la route du mienl... »

Jean-Jacques l'a revu, ce pays, et en eflfet avec d'autres yeux, des yeux moins indulgents et pour cela peut-être moins équitables. Si l'éloge dans la lettre à d'Âlembert, pour le besoin de sa cause et par lé prisme d'un souvenir lointain, embellit un peu la réalité, il est permis de croire exagérées aussi les critiques que le philosophe, aigri, persécuté^ nous a lancées plus tard. Le modèle était le même, le peintre avait changé. Que dirait-il s'il voyait aujourd'hui réalisée la supposition impossible qu'il faisait alors d'un théâtre sur cette montagne, au milieu de ces populations industrieuses et simples?

Il me semble l'entendre. « Vous voyez bien,

s'écrierait-il, tout ce que j'ai prédit est arrivé. On

a fait l'hiver des chemins dans la neige, on a pavé

les rues, et Dieu me pardonne ! on y a mis des

lanternes. Les dépenses publiques ont augmenté,

partant les impôts. Le luxe a suivi la même

progression. On joue des comédies. Les femmes

des montagnons allant d'abord pour voir, ensuite

pour être vues, veulent être parées et veulent

l'être avec distinction, suivant les classes et les

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rangs. On travaille moins , on dépense plus.

Quant aux effets moraux du spectacle et aux autres inconvénients dont j'ai parlé, il n'en manque pas un. Toutes mes prévisions sont confirmées. Braves montagnons, que ne m'avezvous écouté ? »

Le pouvions-nousy ô maître? Pour rester ce que nous étions, il aurait fallu d'abord suspendre le cours du temps.

Notre industrie s'est développée, et en se développant a amené de nouvelles conditions et des nécessités nouvelles. Nos villages sont devenus des villes et nos campagnards des citadins. Ce n'est pas le théâtre qui a produit ce changement ; il en a été l'effet, non la cause. En ne le créant pas ou en le supprimant, on ne modifierait en rien nos mœurs et l'état de la société.

Ni l'homme ni l'humanité ne peuvent arrêter leurs destinées et, même quand ils sont bien, il faut qu'ils changent. Rousseau l'a prouvé toute sa vie. Il quitta Neuchâtel sans raison, pour courir le monde avec un aventurier qu'il rencontra dans un cabaret de Boudry. Ni lui, ni personne en ce moment n'aurait pu prévoir qu'on le verrait fugitif, malheureux, mais célèbre et chargé d'au-

RETRAITE DE l'ERMITAGE. II

tant de gloire qae de chagrin, revenir dans ces mêmes contrées, où jeune, inconnu, insouciant, il avait trouvé, pour la première fois un peu de bien-^tre et la liberté.

Un coup de vent, une bourrasque Ty poussa,

non sa volonté. Comme un vaisseau jeté à la côte

loin du port qu'il cherchait, Rousseau, vingt*

quatre heures avant son arrivée à Motiers, ne

, songeait pas à s'y rendre.

Reçu à Yverdbn, chez son ami Roguîn, il cherchait à louer aux environs une maison pour s'jr établir. Mais cette visite et ce projet étaient déjà une surprise. La semaine précédente, tranquille à Montmorency, l'auteur de la Nouvelle Héloîse, encensé, loué, recherché, loin de penser à quitter la France, formait la résolution de s'y fixer définitivement. Tout semblait l'y inviter : des amitiés nombreuses, la reconnaissance, l'in* térèt, et justement, par une de ces contradictions singulières dont la destinée de Jean* Jacques plus que toute autre est remplie, ce qui devait le retenir fut la cause de son éloignement.

L'iiistoire vaut la peine d'être rappelée avec quelques détails; elle est le prologue naturel du séjour de Motiers, et l'explication en même

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temps du reste si agité de la vie du philosophe. Rousseau se retira à l'Ennitage le 9 Avril 1736, il étdt alors dans sa 44^ année. Après le succès contesté, mais réel pourtant > du Devin du Village, et de ses théories sur la musique ; après le bruit de ses discours sur les sciences et l'inégalité des conditions, cette retraite ne le fit point oublier, au contraire. Une résolution si opposée aux goûts de la société n'attira que mieux la curiosité publique. Il devint à la mode, conmie le dit H, Martin, pour avoir rompu avec la mode. Fuir Paris, renoncer à tous les préjugés de la société, et à tous les avantages qu'ils procurent, gagner sa vie de ses mains par l'exercice du simple métier .de copiste après s'être montré capable de prendre, rang parmi les écrivains renonmiés de l'époque, n'était pas le moyen de se cacher, et de fait, Jean-Jacques n^ pouvait plus nulle part rester obscur. Il n'avait encore rien produit de vraiment supérieur que déjà tous ceux qui le connaissaient pressentaient la portée de cet esprit sauvage, timide et rebelle à toutes les disciplines. Sans trop savoir pourquoi, on attendait de lui de grandes choses, et lui-même, soit instinct, soit réflexion, en quittant la ville, obéissait au

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