LE CONSEIL D*ÉTAT ET LA CLASSE
Le Conseil d'État reçut avec beaucoup de froideur les remontrances de la Classe au sujet des Lettres de la montagne, tandis que les magistrats municipaux, toujours heureux de faire acte d'indépendance vis-à-vis du gouvernement, se hâtèrent de mettre à l-index cet ouvrage par une publication publique. Mais le héraut chargé de cette fonction fit tourner à mal leur charitable intention; il annonça que ^c ces Lettres étaient prohibées, parce qu'elles attaquaient tout ce qu'il y a de plus riprihensible dans notre sainte religion. » — « La méprise, dit Dupejrrou ne pouvait être plus heureusement bête. »
En arrivant à Motiers, et lors de sa première communion, Rousseau avait ouvertement exprimé sa résolution de ne plus écrire. Dès qu'il connut les dispositions de la Compagnie des Pasteurs, il renouvela cette déclaration dans l'espoir d'étouffer à sa naissance l'orage qui le menaçait, et il offrit de prendre « par un écrit signé de sa main, l'engagement de ne jamais publier aucun nouvel ouvrage sur aucune matière de reli-
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gion, même de n'en jamais traiter incidemment dans aucun nouvel ouvrage qu'il pourrait pu-* blier, et de plus de continuer à témoigner par ses sentiments et par sa conduite tout le prix qu'il mettait au bonheur d'être uni à l'Église. » La Classe ne tint pas compte de cette proposi* tion. Sous l'empire du premier mouvement, qui n'est pas toujours le bon, elle ne parlait de rien moins que d'une sentence solennelle d'excom* munication. Mieux avisée, grâce à une lettre anonyme et aux conseils de quelques-uns de ses membres^ qui « méritèrent l'honneur d'être sus^ pects à leur corps, » elle se contenta de donner ses instructions à M. de Montmollin. Celui-<i, de retour à Motiers, s'empressa d'assembler son consistoire et de citer Rousseau à comparaître devant ce tribunal afin d'y rendre' compte de sa foi. En cela le pasteur de Motiers outrepassait et ses droits et les attributions du consistoire, dont la compétence se bornait aux ce désunions, mauvaises mœurs et scandales de la paroisse, ^ ans aucune autorité pour s^ faire rendre compte de la croyance e( de la foi d'une personne, moins encore pour sévir en pareille cause. » Ainsi s'exprime le Conseil d'État en réponse à quatre
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anciens, très-embarrassés de résoudre le cas de conscience que leur soumettait M . de Montmollin . Le Conseil d*Éut déclare de plus « que lesdits quatre anciens ' seront fondés à refuser d'en connaître et juger, n[iême en étant requis par le pasteur, ne devant se prêter en aucune manière aux entreprises contraires aux constitutions de l'État dans lesquelles on pourrait chercher à les feire entrer. »
La passion du ministre était si forte qu'il essaya pour emporter une condamnation de s'attribuer deux voix, une comme pasteur et une comme président, et de faire voter avec lui le diacre du Val de Travers, qui n'avait pas le droit de présence dans le consistoire.
Rousseau n'eut pas même la pensée de décliner la compétence de cette inquisition, si contraire aux principes du protestantisme. Il résolut de comparaître et de se défendre. Laissons-le nous raconter lui-même cet épisode.
a Quelle circonstance heureuse et quel triomphe pour moi si j'avais su parler et que j'eusse eu pour ainsi dife ma plume dans ma bouche ! Avec quelle^supériorité, avec
I Ancien, titr« des membres du Conseil' de TËglise appelé Consistoire,
quelle facilité j'aurais terrassé ce pauvre ministre au milieu de ses six paysans!... Je n'avais qu'à commenter mes six premières Lettres de la montagne. Mon texte était tout fait; je n'avais qu'à l'étendre et mon homme était confondu. Je n'aurais pas été assez sot pour me tenir sur la défensive ; il m'était aisé de devenir agresseur, sans même qu'il s'en aperçût ou qu'il pût s'en garantir.... Mais quoil il fallait parler et parler sur-le-champ, trouver les idées, les tours, les mots au moment du besoin, avoir toujours l'écrit présent, être toujours de sang-froid, ne jamais me troubler un moment. Q.ue pouvais-je espérer de moi, qui sentais si bien mon inaptitude à m'exprimer impromptu?... J'imaginai un autre expédient. Je méditai un discours..,, je l'écrivis et me mis à l'étudier avec une ardeur sans égale.... La veille du jour marqué, je savais mon discours par cœur ; je le récitai sans faute. Je le remémorai toute la nuit dans ma tête ; le matin je ne le savais plus ; j'hésite à chaque mot, je me crois déjà devant l'illustre assemblée ; je me trouble, je balbutie, ma tête se perd ; enfin, presque au moment d'aller, le courage me manque totalement ; je reste chez moi et je prends le parti d'écrire au consistoire, en disant mes raisons à la hâte et prétextant mes incommodités qui véritablement dans l'état où j'étais alors m'auraient difficilement laissé soutenir la séance entière. »
Cette lettre n'a pas le ton écrasant que Rousseau prête à son discours; elle se borne à récuser avec beaucoup de déférence les droits du consistoire en matière de foi et confirme d'ailleurs^ en la reproduisant, la déclaration de
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principes sur laquelle il avait été admis à la communion en 1762.
On ne possède pas, que )e sache, le texte de la philippique si bien méditée, écrite et apprise pour « terrasser le pauvre ministre au milieu de ses six paysans. » Un livre de notes ' sur lequel Jean-Jacques copiait quelques-unes des lettres qu'il recevait, et griffonnait les brouillons de ses réponses ou seulement des pensées et des phrases qu'il voulait y mettre, contient plusieurs frag* ments très-raturés, presque illisibles, où se trahit l'irritation de soq esprit. La plupan sont des invectives amères contre ses ennemis, contre le clergé surtout, et même contre le Conseil d'État, ce qui ferait croire que cet allié si chaud eut des instants de faiblesse et d'hésitation. Il ne faut pas sans doute y attacher beaucoup d'importance ; le condamné a huit jours pour maudire ses juges. Toutefois, ces premiers cris du blessé sont si caractéristiques de la situation et de l'état d'esprit, à ce moment,, du paroissien de M. de Montmoilin, qu'il n'est pas permis de passer sans les recueillir.
a C2.ue vos idiots de prêtres viennent seulement avec
' Voir à l'Appendice des morceaux tirés de ce livre.
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leur excommunication, je vous promets dé la leur fourrer si bien dans la gorge qu'elle rabattra pour longtemps leur caquet. Ils devraient trembler qu'on apprenne'.... qu'ils existent, car quelle prise ne donnent-ils pas de tous les côtés pour les.... et pour la.... A trois ou quatre près que j'excepte et que j'honore, y art-il, dans le monde.... un clergé plus scandaleux et plus ignorant. Je ne suis pas yn homme bien redoutable, mais je les ai vus assez pour les connaître.... si je les touche, ils sont morts; quant au Conseil d'État, c'est une autre affaire ; tant qu'on vit sous un gouvernement on doit le re^ecter. Quand on n'y vit plus on ne lui doit que la vérité comme aux autres (hommes?). Je n'en dirai rien de plus. Mais vous m'avouerez que j'emporterai de ce pays de beaux mémoires; reste à savoir si je saurai m'en servir. »
A qui s'adressait cette apostrophe? à personne peut-être^ la machine trop chauflFée jetait sa vapeur au vent. En tous cas, l'exagération se réfute d'elle-même.
Voici deux pensées qui paraissent se rattacher à la harangue :
« Cela me rappelle un mot de Tibère à des ambassadeurs 4e Troie, qui deux ans après la mort d'Auguste venaient lui en faire leur condoléance. Agréez la mienne aussi^ leur dit-il, sur la mort d'Hector.
» Sur un livre déjà jugé, déjà oublié, sur une vieille nâaire..., personne ne parle déjà plus. Les voilà, eux, qui
' Je remplace par des points des mots biffés, surchargés, iâtttrés d*uQe manière indéchiffrable.
s'animent et qui commencent et qui se mettent comme des singes.... d'une mascarade déjà passée. »
Après cela Rousseau se calme et sur la page suivante il trace en termes simples et modérés le principal argument de sa défense qui fait le fond de sa lettre au consistoire.
M. de Montmollin eut beau faire. En dépit de son influence pastorale, de ses remontrances particulières et publiques, — car son zèle alla jusqu'à prêcher assez ouvertement contre Rousseau et contre ceux qui le soutenaient, — en dépit même des « arguments tirés de sa cave, » il ne parvînt pas à obtenir l'excommunication de Rousseau. Quatre anciens tinrent bon jusqu'au bout contre lui. Ds étaient, il est vrai, fortement encouragés par le Conseil d'État et par le châtelain, qui eux-mêmes ne faisaient que répondre aux volontés du roi. En outre, le colonel de Pury ne s'épargna pas.
- « Ce fut lui, Rousseau le reconnaît, qui trouva mo)ren de faire bouquer Montmollin dans son consistoire, en re^ tenant les anciens dans leur devoir. »
La bataille fut chaude. On en a le détail au vif et par le menu dans un Recueil publié la même année et devenu assez rare. Cette collection se