‹ J.J. RousseauChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA. v, LETTRE SUR LES SPECTACLES »>

Evincer Voltaire de Genève, se poser en champion de sa ville natale, poursuivre contre la civilisation la croisade qu'il avait commencée, développer une des idées principales du Discours de 1750 et frapper la société dans un de ses plaisirs les plus chers, tel fut le but de Rousseau lorsqu'il écrivit la Lettre sur les spectacles.

Dans les grandes villes, dit-il, où régnent les beaux-arts, le luxe, la galanterie, la débauche, il faut établir des théâtres ; on n'a pas à les craindre puisque le peuple est déjà corrompu; ils attirent l'étranger et mettent les espèces en circulation ; ce sont divertissements permis qui ôtent la tentation d'en chercher de plus dangereux. Mais Genève est une petite ville où chacun travaille et vit avec parcimonie ; Genève a des plaisirs innocents qui conviennent aux mœurs républicaines, ses cercles et ses

coteries où les deux sexes ne se rassemblent pas; Genève garde son antique rudesse et l'on n'y connaît guère le vice et l'oisiveté. Un théâtre genevois serait donc une périlleuse innovation, et les habitants y perdraient leur temps, leur argent, leur vertu : plus de cercles; les deux sexes journellement mêlés, se parant de leur mieux, s'offirant en montre dans des loges comme sur le devant d'une boutique ; les anciens usages méprisés; la vieille simplicité remplacée par le bel air de Paris ; les courtauds imitant les marquis; les comédiens inspirant le goût de la dissipation et devenant les arbitres de l'Etat.

Mais Rousseau porte la question plus haut encore. Il condamne les spectacles en eux-mêmes, à Paris, comme à Genève, et si ses arguments ne sont pas nouveaux, il les marque de son empreinte et les expose avec une éloquence si brillante et si chaleureuse que certains de ses admirateur- regardent la Lettre sur les spectacles comme son œuvre la plus parfaite. D'Alembert avoue qu'aucun sermonnaire n'a combattu le théâtre avec autant de force et de subtilité.

Selon Rousseau, le théâtre est inutile ; on croit s'y réunir, et c'est là que chacun s'isole, oubliant ses amis et ses proches pour s'intéresser à des fables : les Romains, disait un barbare à qui l'on vantait le cirque, n'ont-ils ni femmes ni enfants?

Le théâtre ne change pas les sentiments et les mœurs; il les suit et les embellit, puisque l'auteur qui désire le succès flatte le goût général et prend

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