‹ J.J. RousseauChapitre 4 sur 17 · LA « LETTRE SLR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LA « LETTRE SLR LES SPECTACLES

pour thèse : à Londres la haine des Français, à Tunis la piraterie, à Messine une vengeance savoureuse et à Goa un autodafé de juifs. Sans doute, lorsque Delisle fait jouer Y Arlequin sauvage, les spectateurs ne veulent pas ressemblera son héros; mais la pièce favorise leur tour d'esprit qui est d'aimer les idées neuves et singulières. Bref, loin de « purger » les passions, le théâtre leur donne une énergie nouvelle.

Rend-il la vertu aimable et le vice odieux? Mais la source de notre aversion pour le mal et de noire amour du bien est en nous, non dans les pièces. Les grands scélérats de la tragédie, les Calilina, les Alrée, les Mahomet, ne sont-ils pas présentés sous un aspect favorable? N'excusons-nous point Phèdre incestueuse, et cet Horace, cet Àgainemnon, cet Oreste qui poignardent , l'un sa sœur , l'autre sa fille, et le troisième sa mère? « On frissonne, s'écrie Rousseau avec son exagération coutumière, à la seule idée des horreurs dont on pare la scène française; les massacres des gladiateurs n'étaient pas si barbares! » Mais la comédie n'est pas moins funeste. Quelle école de mauvaises mœurs que le théâtre de Molière! L'Alceste du Misanthrope ne joue-t-il pas un rôle ridicule, et Philinte, le sage de la pièce, n'est-il pas de ceux qui soutiennent autour d'une bonne table que le peuple n'a pas faim? Régnard n'a-t-il pas encouragé les filous? D'ailleurs que font nos comiques et nos tragiques , pour plaire au public? Ils fondent uniquement sur l'amour l'intérêt

de leur <v uvre; ils disposent l'âme à de dangereuses impressions ■ ils amollissent le cœur; ils nous éneryënt, nous affaiblissent, nous rendent incapables de résister à la passion. Et quel exemple donnent les acteurs et les actrices, gens avares et prodigues, accablés de dettes et versant les écus à pleines mains, propres à toute sorte de personnages, ne cultivant que le talent de tromper les hommes, étalant toujours d'autres sentiments que les leurs, livrés au désordre, menant une vie scandaleuse!

Faut-il réfuter Rousseau? Faut-il reprocher à l'auteur du Devin du village de se contredire et de dénoncer le poison qu'il a lui-même composé ? Fautil lui rappeler qu'il conduira son disciple Emile aux spectacles, parce qu'il n'y a point d'endroit « où l'on apprenne si bien l'art de plaire aux hommes et d'intéresser le cœur » ? Faut-il lui répondre que le théâtre est un délassement, un des plaisirs qui nous reposent le mieux de nos travaux et de nos ennuis, et — Jean-Jacques l'avoue — qu'il distrait le peuple de ses misères ? Qu'il n'est pas une école de morale; mais — Jean-Jacques l'avoue — qu'il « maintient et perfectionne le goût » et que, s'il ne corrige personne, il corrige tout le monde /ne serait-ce qu'en incarnant le vice dans des types immortels comme celui de Tartufe? Que l'Alceste de Molière n'est pas ridicule et — Jean-Jacques l'avoue — qu'il ne laisse pas, malgré ses incartades, de nous inspirer un respect profond? Qu'il y a des comédiens qui sont d'honnêtes gens, et — Jean-Jacques l'avoue — que

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