‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 119 sur 132 · BONHEUR PARFAIT · texte numérisé non relu

BONHEUR PARFAIT

transformée en prison d'État et qu'une condamnation en forme l'y enfermât à perpétuité ; il osa même, à ce qu'il assure, en faire la proposition et en adresser la demande formelle à leurs Excellences. Si étrange que paraisse cette idée, elle ne surprend point quand on lit les Confessions et les Rêveries. Les Champs-Elysées des poètes antiques n'offrent pas de la félicité céleste une image plus séduisante que le tableau tracé par Rousseau de son existence à Saint-Pierre.

Jamais le pauvre fils de l'horloger, ni en vérité aucun homme sur la terre, n'avait joui d'un calme et d'un bien-être aussi profonds. Les souvenirs des luttes et des épreuves passées ne lui revenaient que comme des bruits lointains adoucis par la distance. Toute amertume avait disparu de son cœur apaisé. Ses journées se passaient à se promener, à herboriser, à rêver, et toujours elles lui semblaient trop courtes. C'étaient, à chaque heure, à chaque pas des jouissances nouvelles, des extases infinies. Les mêmes objets, revus sans cesse et sans cesse changés, transformés, embelHs par son imagination, lui causaient des plaisirs inattendus, des surprises délicieuses, des joies d'enfant dans une prairie couverte de

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fleurs. Cette existence d'archange et d'habitant des étoiles a tellement charmé Rousseau, elle lui a laissé une impression si douce et si forte qu'après l'avoir décrite, on pourrait dire chantée, dans les dernières pages des Confessions il a trouvé pour la peindre encore, alors qu'autour de lui et en lui tout était redevenu sombre et triste, des couleurs aussi fraîches, aussi brillantes que la première fois ^.

Un tel bonheur pouvait-il durer, et s'il avait duré, le philosophe ne s'en serait-il point lassé ? Ces questions sont superflues. « Messieurs de Berne » ne laissèrent pas à leur hôte le temps d'en faire l'expérience.

Deux mois après son établissement à l'île de Saint-Pierre, sans motif, sans prétexte aucun, sans expHcation non plus, Rousseau reçut l'ordre de quitter les États de Berne en vingt-quatre heures.

Il crut d'abord à un malentendu, et en écrivit dans ce sens au bailH-de Nidau, mais celui-ci ne put que lui confirmer la décision du Sénat, tout en exprimant le chagrin qu'il éprouvait d'être chargé de la lui transmettre. Ce renvoi brutal,

I V. 5^ Promenade.

SÉJOUR A BIENÎ^E. 317

inhumain autant qu'inexplicable, était-il dû à l'inspiration naturelle d'une aristocratie ombrageuse et dure, ou faut-il en accuser l'influence occulte de quelque ennemi du dehors?

Les deux causes ne s'excluent pas et l'on peut croire, sans faire tort à personne, que l'une et l'autre ont pu se liguer contre le malheureux Jean-Jacques. Toutefois aucun document, à notre connaissance, n'a jusqu'à présent éclairci le mystère et fait la part des responsabilités dans cette injustifiable persécution.

Rousseau, éperdu, terrifié, quitta son paradis en toute hâte. Bienne, joUe petite ville, indépendante alors des terres de Berne, était à deux pas, sur la rive orientale du lac; il s'y rendit sans bien savoir où il irait ensuite. Mille projets se croisaient dans sa tête. On l'invitait à Berlin, on le pressait de se rendre en Angleterre, et j'avoue que je n'ai jamais bien compris les motifs qu'avaient plusieurs de ses amis de le pousser dans un pays éloigné dont il ne parlait pas la langue. Rousseau lui-même semble avoir éprouvé jusqu'à la fin, et même en cédant, une certaine répugnance à ce lointain exil.

Berlin, malgré l'amitié de milord Keith et les

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