‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 18 sur 132 · CONDAMNATION DE L EMILE · texte numérisé non relu

CONDAMNATION DE L EMILE

La censure de la Sorbonne ne fut publiée que le 20 août, et l'on ne perdit pas de temps. Ce document est un volume de 352 pages (Paris MDCCLXii, chez A. Leprieur, imprimeur du roi. A la Bibliothèque Impériale, D, n° 29513). Dès le 7 Juin, sur la représentation de son syndic, le D'' Gervaise, « qu'il se répandait de toutes parts un livre intitulé Emile ou de V Éducation, et que son auteur étant malheureusement trop connu pour un grand maître de corruption et d'erreur, son ouvrage, également contraire à la bonne foi et aux mœurs, était lu avec une avidité qui ne pouvait que leur être funeste, » la Faculté de Théologie avait résolu de mettre cette affaire à l'ordre du jour de la prochaine réunion.

En conséquence, le i'^'' juillet, le D"" Gervaise prononça sur ce sujet un long discours, vrai réquisitoire, tout chargé d'épithètes et d'antithèses comme le mandement de Ms' de Beaumont, mais moins réussies : « Législateur de la société et son destructeur...., panégyriste perpétuel de l'honnêteté, et, s'il en fût jamais, maître éloquent de Ubertinage..., auteur sacrilège, diaboHque; de sorte que les mères chrétiennes, par leurs gémis-

32 REaUISlTOIRE DU D*" GERVAISE.

sements et leurs larmes, pressaient les députés de la Sorbonne de se livrer à ce saint combat, etc. »

Le zélé théologien n'avait pas oublié les prédictions de l'Apocalypse, bien entendu; il commençait par ce morceau oratoire :

« Serait-il donc arrivé ce dernier âge prédit par l'auteur inspiré de l'Apocalypse, où l'on verra s'élever des hommes impies ou plutôt des monstres, qui dresseront des pièges à la foi, méditeront la perte de la religion, et, si c'était possible, détruiront, anéantiront l'Église que Jésus-Christ s'est acquise au prix de tout son sang et qu'il s'est unie, comme son épouse, par une alliance éternelle.

» Car voilà que paraît avec audace la nouvelle production d'un auteur infortuné, tel, dans le camp des philosophes nouveaux, que le sont quelquefois dans le camp de nos ennemis, ces hommes barbares qui, bien moins soldats que brigands et assassins, ne pensent qu'à piller, à massacrer, à brûler, à ravager avec violence et par fraude pour assouvir leur méchanceté et satisfiiire l'inclination comme naturelle qu'ils ont de nuire.

RÉaUISITOIRE DU D"" GERVAISE. 33

» Tel est, dis-je, l'auteur du livre intitulé Emile, etc., etc. »

Tant d'éloquence devait toucher la Faculté de Théologie. Une commission, composée des députés ordinaires et de ceux qui avaient été chargés peu auparavant de censurer le livre de VEspril, reçut l'ordre de procéder sans retard à la censure de VÈmile. Cinquante-huit propositions, pas moins, y furent relevées, examinées, condamnées; ce qui ne veut pas dire, ajoutent les juges, qu'ils approuvent le reste: loin de là.

« Au contraire, disent-ils, excepté quelques instructions utiles qu'un sage instituteur n'ignore point, excepté encore quelques principes sur la loi naturelle, et quelques faits qui regardent la révélation; faits et principes que l'évidence a forcé l'auteur d'établir en quelques endroits et qu'il contredit dans d'autres, on ne trouve dans les quatre tomes que contient cet ouvrage presque rien qu'on puisse adopter sans danger et qui soit exempt de toute censure. »

En relisant ce long travail, on est surpris de son peu d'intérêt; le fond et la forme en sont également médiocres : tout est pris du petit côté et par l'angle étroit d'un point de vue sectaire.

34 RÉaUISITOIRE DU D' GERVAISE.

Aucun ouvrage assurément ne se prêterait autant que V Emile à une discussion large et sérieuse, et même, si l'on veut, en bien des points, à une opposition justifiée. Les bons pères n'y ont vu que les erreurs communes à tous les esprits rebelles, les doctrines funestes d'un homme corrompu et méchant qui, « n'ayant d'autre dessein en écrivant que d'inspirer du mépris pour les mœurs antiques et de se faire aux dépens de la félicité publique on ne sait quelle réputation , se met peu en peine d'écrire des choses véritables pourvu qu'il en avance de nouvelles et d'inouïes ^ »

Cette censure, la condamnation du Parlement, celle du Conseil de Genève n'ont pas un instant arrêté le succès de YÉmile. Tout cela a glissé comme de l'eau sur du marbre; les contemporains n'y ont pas pris garde plus que nous ne faisons aujourd'hui. Chacun voulait l'avoir avec soi, les censeurs eux-mêmes le déclarent, la nuit, le jour, à la ville, à la campagne. Il semblait honteux de ne pas l'avoir lu.

La Sorbonne ne paraît pas, du reste, bien convaincue de l'efficacité de sa censure, non plus que de sa justice. Elle l'avait envoyée à Rome

' Discours du D' Gervaise.

Page 1