BREF DU PAPE CLEMENT XIII
en même temps que la Réfutation des erreurs du Jésuite Berruyer. Le pape Clément, plus d'une année après, par un bref du 26 octobre 1763, approuve en deux lignes la censure de V Emile, mais s'arrête longuement à celle du Père Berruyer qu'il trouve inopportune et inutile, sur quoi un commentateur théologien et sorbonnien de ce bref, commentateur très-aigri, très-blessé et qui ne ménage ni les Jésuites ni le pape, fait cette réflexion :
« Le pape ne peut cependant finir sans donner quelques louanges aux docteurs de la Faculté, mais il n'a garde de les donner à une censure qui est le sujet de sa peine, quoiqu'elle les mérite si bien et qu'elle ait été généralement bien reçue. Mais il les accorde à l'autre censure qui n'a pas eu une approbation si générale ni si méritée. »
L'arrêt est du 9 juin 1762, et le surlendemain, vendredi 1 1 juin, ledit écrit a été lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais par l'exécuteur de la haute justice.
Rousseau se demande ce qui serait arrivé si, ne se laissant point épouvanter par l'ambassade de M'"^ de Luxembourg, il avait tenu ferme et s'en fut allé dormir tranquillement dans son lit
la grasse matinée. Grande question, s'écrie-t-il, oui, mais très-superflue. Après la scène nocturne que nous avons racontée, Jean-Jacques n'était plus le maître de suivre ses propres impulsions. Il partit, et, en vérité, il ne pouvait faire autrement, même en supposant que sa présence, — chose bien improbable — eût empêché le décret de prise de corps porté contre lui d'être rendu ou exécuté.
On lui conseillait l'Angleterre. Sur ce point, il tint bon et se dirigea vers la Suisse sans trop bien savoir la route et le lieu de retraite qu'il choisirait. Son premier mouvement fut d'aller à Genève, mais un instant de réflexion suffit pour le dissuader de cette sottise et l'événement prouva qu'il ne s'était pas trompé. La Nouvelle Héloïse avait été assez mal accueillie à Genève, et même défendue par le Conseil. En outre, Jean- Jacques se souvint à temps que l'influence de l'ambassadeur de France dans sa ville natale ne pouvait manquer d'y renouveler en ricochet tout ce qu'on ferait à Paris contre VEmile et contre son auteur.
Sa résolution prise, Rousseau voulut partir le jour même. Il ne retourna pas à sa maison de Mont-Louis et resta caché toute la journée dans un appartement du château. Son émotion fut vive quand Thérèse vint l'embrasser dans l'aprèsmidi. Il seritit à ce moment-là que jusqu'à sa dernière heure il ne trouverait plus nulle part de repos. On décida que le voyage se ferait en poste. M. le Maréchal donna un cabriolet au fugitif et lui prêta ses chevaux jusqu'au prochain relai. M™* de Luxembourg embrassa son ami d'un air assez triste mais froid; M"''' de Boufflers lui dit de fort belles choses et M""^ la maréchale de Mirepoix lui témoigna beaucoup de sympathie.
« M. lé Maréchal n'ouvrait pas la bouche, il était pâle comme un mort. Il voulut absolument m'accompagner jusqu'à ma chaise, qui m'attendait à l'abreuvoir. Nous traversâmes tout le jardin sans dire un seul mot. Je n'ai guère eu dans ma vie d'instant plus amer.... L'embrassement fut long et muet ; nous sentîmes l'un et l'autre que c'était un dernier adieu. »
Toutes les précautions prises pour ce départ le font ressembler à l'évasion d'un criminel, et
sentent un peu l'apparat, la mise en scène, j'allais dire la comédie. Malgré soi, comme Rousseau, on pense à quelque complot, d'avance arrangé. Tout est prêt à point. A peine en route, le fugitif rencontre dans un carrosse quatre hommes en noir qui le saluent en souriant. C'étaient les huissiers qui allaient faire une perquisition chez lui et l'arrêter ^ Il traverse Paris. On n'est pas fort caché dans un cabriolet tout ouvert; plusieurs personnes le reconnaissent, le saluent, et aucune ne songe à l'arrêter.
Enfin, après un détour pour réclamer une lettre de recommandation à M. de Villeroy, il s'avance vers Lyon. Trente ans auparavant, Rousseau avait suivi cette même route à pied, la bourse légère, mais le cœur aussi, la tête pleine de tous les rêves de la jeunesse. On ne relira jamais sans émotion et sans plaisir le tableau que, devenu vieux, désenchanté, morose, Jean-Jacques a retracé de, ce premier voyage et de l'effet que le mouvement, le grand air, la liberté produisirent sur son esprit :
ï « Les huissiers avaient dû venir à dix heures. Il en était quatre après midi quand je partis et ils n'étaient pas encore arrives. » (Confessons, 1. xi.)