ROUSSEAU MORALISTE
surtout lorsqu'il écrit à des dames, la brusquerie à la politesse et la raideur à la déférence. Il veut mettre à l'abri de tout pouvoir étranger, et de toute considération de personne, ses principes d'égalité et d'indépendance. C'est une réaction; plus il a versé d'un côté, plus il se redresse de l'autre. Il n'est vraiment lui que lorsque, bien h son aise, dégagé de toute préoccupation de rang, d'autorité, d'influence, il laisse parler librement son cœur et son esprit. Il est parfait de ton, de mesure, s'il s'agit de donner un bon conseil et de traiter quelque point délicat de morale et de conduite. M. Sainte-Beuve cite comme un modèle sa lettre du 13 mai i764àM"'^de Verdelin.
« Quelle mesure parfaite, dit-il, quelle justesse de balance et quelle précision ! quelle délicatesse de tour et quelle propriété de termes pour marquer les moindres degrés ! La morale de Nicole est dépassée ; celle de Rousseau est plus vraie en ce qu'elle est plus conforme à la nature. »
Rousseau moraliste-consultant et directeur de conscience ne laisse rien à désirer. On pourrait indiquer vingt lettres de ce genre, également excellentes. Ce n'étaient pas seulement des amis qui demandaient des conseils; des inconnus et des inconnues s'adressaient à lui : M""^ A.,
M'^'^B., M-^^P., M"^D. M., et beaucoup d'autres anonymes. Celles-là l' ont-elles mieux écouté que j\^me jg Verdelin, qui ne suivit point son avis? J'en doute. On cherche volontiers des directions, on s'y conforme rarement.
Parmi les correspondantes de Rousseau à Motiers, il en est une encore que je veux rappeler non pas à cause du nombre de lettres qu'elle a reçues de Jean-Jacques, la correspondance n'en contient qu'une ^, mais pour la manière particulièrement affectueuse et bienveillante dont les Confessions en parlent et qui fait exception au milieu des souvenirs assombris et moroses. Voici le passage :
« Cela me faisait (son coussin et ses lacets) supporter l'inanité du babillage et passer mon temps sans ennui chez mes voisines, dont plusieurs étaient assez aimables et ne manquaient pas d'esprit. Une entre autres, appelée Isabelle d'Ivernois-, fille du procureur général de Neuchâtel, me
ï 6 février 1765. Les descendants de M"* d'Ivernois devenue M""* Guyenet en conservent plusieurs. Elles viennent d'être publiées par M. Alph. Petitpierre, son arrière-petit-fils par alliance. Sans compter celle que je viens de citer,, il y en a treize, plus deux kttres adressées à M. Guyenet au sujet d'un sieur Thévenin, qui à Grenoble réclamait de Rousseau une somme de neuf francs qu'il prétendait lui avoir prêtée au Val de Travers. — (Broch. de 53 pages. Paris, Sandoz et Fischbacher. — Neuchâtel, J. Sandoz. — Genève, Desrogis, 1878.
^ Ce nom, autrefois roturier, s'écrivait Dyvernois. Celui qui le
parut assez estimable pour me lier avec elle d'une amitié particulière dont elle ne s'est pas mal trouvée par les conseils utiles que je lui ai donnés et par les soins que je lui ai rendus dans des occasions essentielles; de sorte que maintenant, digne et vertueuse mère de famille, elle me doit peut-être sa raison, son mari, sa vie et son bonheur. De son côté, je lui dois des consolations très douces, et surtout durant un bien triste hiver, où, dans le fort de mes maux et de mes peines, elle venait passer avec Thérèse et moi, de longues soirées qu'elle savait nous rendre bien courtes par l'agrément de son esprit et par les mutuels épanchements de nos cœurs. Elle m'appelait son papa, je l'appelais ma fille, et ces noms que nous nous donnons encore ne cesseront point, je l'espère, de lui être aussi chers qu'à moi. »
Il ajoute :
« Pour rendre mes lacets bons à quelque chose, j'en faisais présent à mes jeunes amies à leur mariage, à condition qu'elles nourriraient leurs enfants. Sa sœur aînée en eut un à ce titre, et l'a mérité; Isabelle en eut un de même et ne l'a pas moins mérité par l'intention ; mais elle n'a pas eu le bonheur de pouvoir faire sa volonté. En leur envoyant ces lacets, j'écrivis à l'une et à l'autre des lettres dont la première a couru le monde; mais tant d'éclat n'allait pas à la seconde : l'amitié ne marche pas avec si grand bruit. »
portait en 1722, après avoir fait fortune avec les actions de Law — probablement le bâtisseur de la belle maison dont nous avons parlé — obtint du roi Frédéric-Guillaume I des lettres de noblesse dans lesquelles il fit déclarer nobles son père et, quoique décédés, ses aïeul, bisaïeul et trisaïeul, (Jeanneret et Bonhôte, Biographie neucbàteloisc.)
Malgré cette remarque, on a fait souvent confusion; M. Petitpierre lui-même, qui avait les originaux à sa disposition, attribue à la sœur aînée la lettre écrite pour M^'^ Isabelle, et à celle-ci le billet étudié, composé, « qui a couru le monde » . Il suffit pour décider la question de mettre en regard ces deux lettres. Si l'une est très-connue, l'autre l'est fort peu; il ne faut pas d'ailleurs les séparer, ce sera mon excuse pour les remettre sous les yeux du lecteur. Voici la première :
« A Mademoiselle d'Ivernois, fille de M. le Procureur- Général de Neufchâtel en lui envoyant le premier lacet de ma façon, qu'elle m'avait demandé pour présent de noces.
>) Le voilà, mademoiselle, ce beau présent de noces que vous avez désiré; s'il s'y trouve du superflu, faites, en bonne ménagère, qu'il ait bientôt son emploi. Portez sous d'heureux auspices cet emblème des liens de douceur et d'amour dont vous tiendrez enlacé votre heureux époux, et songez que porter un lacet tissu par la main qui traça les devoirs des mères, c'est s'engager à les remplir. »
Cette lettre n'a point de date, mais on en trouve la copie, ou la minute, avec ratures et corrections, dans un recueil déposé à la bibliothèque de Neuchâtel, et intitulé par Rousseau :
Lettres écrites depuis le i ^ juin ijéi inclusivement, entre une lettre à M. de Montmollin, du 24 août 1762, et une autre à Mylord Maréchal du i^*" novembre 1762. C'est donc entre ces deux dates qu'il faut placer cette cérémonieuse petite épître dédicatoire.
Observons avant d'aller plus loin que M^'^ Isabelle d'Ivernois s'étant mariée le 14 mai 1764, il est peu croyable que deux ans avant un mariage auquel on ne pensait pas sans doute encore, Rousseau ait envoyé ce présent de noces à « sa bonne amie ^ », ou qu'il ait gardé si longtemps « son premier lacet de sa façon », puis étourdiment intercalé la copie de sa lettre dans la correspondance de 1762. La seconde lettre porte aussi la date 1762, mais c'est là certainement une erreur : à ce moment Rousseau était à Montmorency; il ne songeait ni à Motiers, ni à faire des lacets, il ne connaissait pas la famille d'Ivernois.
Un bien petit changement va tout éclaircir. Au lieu d'un 2 mettons un 4 et Jean-Jacques aura écrit à « sa chère fille » justement quatre
ï On retrouve ce titre affectueux dans plusieurs lettres de Rousseau à M"' Isabelle d'Ivernois.
126 MADEMOISELLE ISABELLE d'iVERNOIS.
jours avant son mariage, et la sollicitude toute paternelle de cette lettre, se justifiera, aussi bien que la politesse un peu apprêtée avec laquelle il offrit deux ans auparavant « son premier lacet », à cette sœur aînée dont il rappelle l'exemple à Isabelle ^
Maintenant voici la lettre avec la date rectifiée :
« Ce 14 mai 1764,
Ce présent, ma bonne amie, vous fut destiné du moment que j'eus le bien de vous connaître, et quoi qu'en pût dire votre modestie, j'étais sûr qu'il aurait bientôt son emploi. La récompense suit de près la bonne œuvre ; vous étiez cet hiver garde-malade, et ce printemps, Dieu vous donne un mari, et Dieu vous donnera des enfants. Vous les élèverez en sage mère, et ils vous rendront heureuse un jour. D'avance vous devez l'être par les soins d'un époux aimable et aimé qui saura vous rendre le bonheur qu'il attend de vous. Tout ce qui promet un bon choix a marqué le vôtre ; des liens d'amitié formés dès l'enfance, éprouvés par le temps, éclairés par l'étude des caractères ; l'union des cœurs que le mariage affermit et ne produit pas, l'accord des esprits où des deux parts la bonté domine, où la gaîté, la solidité se tempèrent mutuellement, feront succéder sans austérité des soins plus touchants aux jeux de l'adolescence. Ces convenances ne sont pas les seules,
1 Voir sur ce sujet Appendice I.
mais elles sont les plus importantes et les vrais garants du bonheur commun pour toute la vie dans l'état où vous entrez. Du reste la connaissance que j'ai de vos principes et l'exemple de Madame votre sœur me dispensent de faire avec vous des conditions. Si vous n'aimez pas les enfants vous aimerez vos devoirs. Cet amour me répond de l'autre et votre mari dont vous fixerez les goûts sur tant d'articles saura changer le vôtre sur celui-là.
» En prenant la plume, j'étais plein de ces idées. Les voilà pour tout compliment. Ce langage m'a paru le seul convenable entre vous et moi. Vous attendiez peut-être une lettre faite pour être montrée ; mais vous auriez dû me la pardonner et reconnaîtriez-vous l'amitié que vous m'avez inspirée dans une épître où je songerais au public en parlant à vous '■ ? »
La correspondance donne deux autres billets à M^'^ d'Ivernois, qui ne sont ni pour M^^^ Isabelle, ni pour sa sœur. L'un, du i" août 1765, est adressé à la fille de M. d'Ivernois de Genève, qui avait envoyé à Rousseau une paire de manchettes. L'autre, du 9 avril de la même année, à une demoiselle Marianne Guyenet, petite cou-
^ Le lacet de M"' Isabelle, gardé précieusement dans la famille, mesure encore i'°4o malgré les nombreuses coupures qui y ont été faites pour des amis et même des personnes royales — de la maison de Prusse, ci-devant souveraine de Neuchâtel. — On offrit aussi au prince royal à son passage au pays, en 1819, l'autographe d'une lettre de Jean-Jacques à M"^ Isabelle. (Brochure Petitpierre, p. 7 et 9.)
128 MADEMOISELLE ISABELLE d'iVERNOIS.
sine de M''^ Isabelle. Il n'a que cinq lignes et mérite d'être relu en passant.
« Au moins, mademoiselle, n'allez pas m' accuser aussi de croire que les femmes n'ont point d'âme ; car, au contraire, je suis persuadé que toutes celles qui vous ressemblent en ont au moins deux à leur disposition. Quel dommage que la vôtre vous suffise ! J'en connais une qui se plairait fort à loger en même lieu. »
A ce billet subtil et galant la jeune fille ainsi provoquée répond aussitôt par une lettre ingénue et vive où se trahit à la fois le plaisir et l'embarras qu'elle éprouve de cette correspondance sur un sujet si délicat, avec le célèbre, et tant redouté, tant admiré M. Rousseau. Cette lettre est à la bibliothèque de Neuchâtel et pour clore -ce chapitre des relations féminines de l'hôte de Mo tiers, je ne puis mieux faire que de la reproduire ici tout entière :
« Vous n'avez pas besoin, monsieur, de détruire auprès de moi la ridicule idée que nos commères du village se sont faite sur votre manière de penser des femmes. Vous n'auriez pas pu, même avec toute votre éloquence, me persuader que je n'ai point d'âme. Jamais je n'ai mieux senti la mienne que depuis que j'ai le bonheur de vous connaître ; mais une âme faite pour admirer, pour chérir ce qu'il y a de plus aimable et de meilleur a.... Je suis sûre que je m'explique mal, mais je compte beaucoup sur