‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 6 sur 132 · JULIE. MADAME D HOUDETOT · texte numérisé non relu

JULIE. MADAME D HOUDETOT

passa tout entier dans son imagination ; il n'y eut de vrai que le sentiment et les admirables lettres qui l'expriment avec tant d'éloquence. Toutefois le philosophe l'a échappé belle. Au milieu de ses visions, M™^ d'Houdetot vint le voir. « Elle vint, dit-il; je la vis, j'étais ivre d'amour sans objet, cette ivresse fascina mes yeux; cet objet se fixa sur elle, je vis ma Julie en M™® d'Houdetot, et bientôt je ne vis plus que M""^ d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d'orner l'idole de mon cœur. »

Sa situation, en effet, ressemblait fort à celle de Saînt-Preux et de Julie. M*"^ d'Houdetot n'était point libre et ne pouvait l'aimer. Indulgente, bonne et sincère, sans doute aussi flattée de cet hommage, elle ne se moqua pas trop du pauvre Jean-Jacques, un peu pourtant, et le bon public, les bons amis davantage. Cet attachement malheureux amena plus tard, mêlé à d'autres causes, la rupture de Rousseau avec M""^ d'Épinay , Grimm et Diderot.

Quoi qu'on en ait dit, le plus coupable en cette affaire ne me paraît pas être l'hôte de l'Ermitage. Mais ceci m'écarte de mon chemin. Je recherche seulement l'état d'esprit de Rousseau

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à ce moment; c'était la fièvre. Tout ce qu'un homme peut sentir, rêver, ambitionner, il le sentait, il le rêvait, l'ambitionnait. Être un grand écrivain, ce n'était rien; il voulait devenir le bienfaiteur des humains, il voulait que tous ses semblables fussent heureux comme lui, vertueux comme lui et par lui. Ne rions pas. On ne fait pas la Julie et YÉmile à moins. On n'enfante pas non plus de tels ouvrages sans éprouver, après les ardeurs et les enthousiasQies du travail, d'immenses lassitudes, et sans en garder une sensibilité excessive frémissant au moindre choc. Demander à Rousseau l'égalité d'humedr, le flegme constant, la politesse indifférente des gens oisifs ou de ceux qu'aucune conviction n'occupe fortement, serait retrancher la source même de ses talents et de son incomparable style. Maître de lui comme Duclos, il aurait écrit peut-être le pendant des Considérations sur les mœurs et non, à coup sûr, la Profession de foi ou la Lettre à M. de Beaumont. En revanche, la vie de Jean-Jacques eût été certainement plus calme, il ne se serait brouillé avec personne, et sa pénible odyssée à travers la Suisse, l'Angleterre et la France n'attristerait pas son histoire.

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