‹ J.-J. RousseauChapitre 5 sur 10 · PREMIÈRES RELATIONS AVEC VOLTAIRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIONS AVEC VOLTAIRE

rendre en moins de mots qu'il était possible. C'est le seul mérite que je puis leur donner. Je vous supplie, monsieur, de vouloir les examiner, ou plutôt d'en substituer de plus dignes de la place qu'ils doivent occuper.

« Quant au récitatif, j'espère aussi, monsieur, que vous voudrez bien le juger avant l'exécution, et m'indiquer les endroits oii je me serais écarté du beau et du vrai, c està-dire de votre pensée. Quel que soit pour moi le succès de ces faibles essais, ils me seront glorieux, s'ils me procurent Vhonneur d'être connu de vous, et de vous montrer V admiration et le profond respect avec lesquels j'ai Vhonneur d'être, monsieur,

« Votre très humble : etc..

« Jean-Jacques Rousseau,

Citoyen de Genève. »

A cette lettre de déférence et d'admiration, Voltaire fit cette réponse :

a 15 décembre 1745.

« Vous réunissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le duc de Richelieu m'ordonna absolument de faire en un clin d'œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées, qui dévoient s'ajuster à des divertissements qui ne sont points faits pour elles. J'obéis avec la plus grande exactitude; je fis très vite et très mal. J'envoyai ce misérable «roquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu'il ne serviroit pas, ou que je le corrigerois. Heureusement il est entre vos mains, vous en êtes le maître absolu ; j'ai perdu

i02 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

entièrement tout cela de vue. Je ne doute pas que vous n'ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement dans une composition si rapide d'une simple esquisse,

que vous n'ayez suppléé à tout

« Je me rapporte de tout à vous et à M. Ballot, et je compte avoir bientôt Thonneur de vous faire mes remercîments. et de vous assurer, monsieur, à quel point j'ai celui d'être », etc.

Vingt ans après avoir reçu ces lignes de courtoisie, Rousseau, en les reproduisant, les fait suivre de ces motsrogues et fielleux :

« Qu'on ne soit pas surpris de la grande politesse de cette lettre, comparée aux autres lettres demi-cavalières que Voltaire m'a écrites depuis ce temps. Il me crut en grande faveur auprès de M. de Richelieu et la souplesse courtisane qu'on lui connaît l'obligeait (!) à beaucoup d'égards pour un nouveaux venu, jusqu'à ce qu'il connût mieux la mesure de son crédit ! »

L'insinuation de Rousseau est encore plus ridicule que venimeuse. Voltaire, alors dans tout l'éclat de sa gloire, Voltaire en relations avec des souverains. Voltaire qui vivait depuis vingt-cinq ans dans l'intimité du duc de Richelieu n'avait guère à s'inquiéter du crédit que pouvait avoir ou n'avoir pas un petit et obscur croque-notes. Il aurait été, au contraire, franchement heureux de lui être utile, de le compter parmi les serviteurs de la grande cause pour laquelle il combattait avec tant de verve et d'abnégation. Jean-Jacques, à ce moment, cherchait Savoie. Etranger à Paris, condamné à une existence de bohème, composant des certificats de miracles, écrivant, pour quelque monnaie, « l'oraison funèbre de S. A. S. Monseigneur le duc dOrléans, premier prince

Page 1