‹ J.-J. RousseauChapitre 6 sur 10 · PREMIÈRES RELATIO.NS AVEC VOLTAIRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIO.NS AVEC VOLTAIRE

du sang de Fraoce », il est le type de l'arriviste exotique. Lorsqu'il écrit à Voltaire sa requête adulatrice, il ignore dans quel parti de combat il prendra place défînivement. Il ne sait pas bien s'il sera protestant comme ses compatriotes de Genève, catholique comme ses bienfaiteurs savoisiens, philosophe comme ses nouveaux amis Diderot et Grimm. Il n'a rien publié encore qui ait attiré sur lui l'attention. Diderot, qui venait de prendre avec d'Alembert, et sous l'influence de Voltaire, la direction de l'Encyclopédie, lui propose de traiter dans ce dictionnaire les questions d'économie politique et de musique. Il accepte. Le voilà encyclopédiste et voltairien. 11 ne le sera pas longtemps. Un incident auquel Diderot sera puissamment mêlé va le jeter dans une voie nouvelle.

LE DISCOURS SUR l'iNFLUENGE DES LETTRES ET DES ARTS

Diderot, qui avait publié, en 174(3, sous le titre de Pensées ijhiloso-phiques un opuscule condamné à être brûlé par la main du bourreau, et rempli d'idées neuves, profondes et hardies, s'attira une plus grave affaire en faisant imprimer un livre oii se trouvaient des épigrammes, d'ailleurs fort inoffensives, sur quelques personnes bien en cour. Il fut arrêté et conduit au donjon de Vincennes (24 juillet 1749). Il y resta vingt-huit jours, sans voir personne que le lieutenant de police. Au bout de ce temps, ayant écrit au ministre d'Argenson pour lui demander de le tirer d'une prison « où il était le maître de le faire mourir, mais non pas de le faire vivre », il fut transféré du Donjon dans le Château, où il eut permission de recevoir des visites.

Rousseau avec qui, depuis longtemps, Diderot entretenait des relations cordiales, alla le voir. Il a fait, dans les Confessions, le récit de cette très importante visite :

« Cette année 1749, l'été futd'une'chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j'allois à pied,

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 105

quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués, à la mode du pays, ne donnoient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, Qi tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'académie de Dijon pour le prix de l'année suivante, Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

« A l'instant de cette lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir vif de l'impression que j'en reçus, les détails m'en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes.

« Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c'est qu'arrivant à Vincennes j'étois dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement. »

On a fait à ce récit des objections nombreuses : tout d'abord on a remarqué que la question du Mercure est d'octobre, qu'octobre n'est pas l'été et qu'en octobre les chaleurs ne sont pas accablantes; on a comparé ce récit avec celui que Rousseau lui-même a donné de cet incident dans sa deuxième lettre à M. de Malesherbes, et où il dramatise avec une exagération encore plus évidente les péripéties de son voyage au château de Vincennes,

« J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes ; j'avais dans ma poche un numéro du Mercure de France^ que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de FAcadémie de Dijon, qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup je me sens ébloui de mille lumières ; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j y passe une demi-heure dans une telle agitation, quen me relevant, j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir sentis que j'en répaiidais. 0 monsieur ! si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions; avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants. Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités, qui dans un quart d'heure m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits, savoir : ce premier discours, celui sur l'inégalité^ et le traité de l'éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu, et il n'y eut d'écrit sur le lieu même que la prosopopée de Fabricius. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. »

Cette veste mouillée de larmes^ cet esprit ébloui de mille

DISCOUKS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 107

lumières, cette mise en scène qui serait à peine admissible s'il s'agissait de Moïse recevant au Sinaï, au milieu des éclairs, les tables de la loi, c'est évidemment de la rhétorique. Quanta Taffirmation « je devins auteur malgré moi », elle est le contraire de la vérité. Avant de composer la prosopopée de Fabricius, Rousseau s'était préparé et exercé au rùle d'écrivain public. Ses essais en tous genres, comédies, discours en vers, traductions, morceaux en prose, ne valaient rien, mais ils étaient nombreux et révélaient la volonté de devenir auteur. Jean-Jacques en écrivant à M. de Malesherbes a cédé à sa double manie : se glorifier et se poser en victime. A-t-il dit vrai en affirmant que d'emblée il avait pris parti contre les lettres et les arts; ou bien avait-il d'abord pensé à soutenir une thèse favorable aux arts et aux lettres ?N'a-t-il changé d'opinion que parce qu'on l'avait averti que le succès n'irait pas vers cette thèse? Cette dernière affirmation qui fait de Jean-Jacques un sophiste, préoccupé non de la vérité mais de la réussite, a été soutenue par Marmontel et adoptée, dans une certaine mesure, par Michelet.

Dans ses Mémoires (au livre VIII), Marmontel met ce récit dans la bouche de Diderot : « Un jour, nous promenant ensemble, Rousseau me dit que l'Académie de Dijon venait de mettre au concours une question intéressante qu'il se proposait de traiter. Cette question était : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? « Quel parti prendrez-vous? » lui demandai-je. Il me dit : « Le parti de Vaffirmative. — C'est le pont aux ânes, lui dis-je, tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nou-

veau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit-il après avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil. »

« Â.insi, dès ce moment, ajouta Marmontel, son rôle et son masque furent décidés. »

Michelet est moins affirmatif et moins dur ; mais il fait, cependant, honneur à Diderot de la décision que finit par prendre Rousseau : Diderot, écrit-il, était encore à Vincennes quand il eut la visite du musicien Rousseau. Rien ne le recommandait : « Diderot, qui l'aimait, ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du Grand dictionnaire des sciences, de lui donner l'honneur d'être un des fondateurs de V Encyclopédie. (Ce quil a fait réellement.)

« Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne, son Éloge de Sparte. Rousseau protégé de Mably pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien mais parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon... Les trois récits qu'on a de ce moment par Rousseau, Diderot et Marmontel s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il allait saisir en attaquant les sciences, et le parti de ses amis. Mais il ne l'eut pas fait sans l'avis généreux du capital ami qui, pour lui, était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps.

« Grave question pour Diderot? Au jour où il dressait le monument des sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on pas de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de V Encyclopédie^ Qui sait? ennemi de Diderot?

« Celui-ci fut très grand. Il conseilla contre lui-même, contre son œuvre et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses tendances, son talent et sa

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS i09

destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le lança dans l'avenir. »

Diderot, n'en déplaise à l'éloquence de Michelet, .;i'eut pas à prendre cette peine. Lorsque Rousseau, ayant écrit la prosopopée de Fabricius, arriva au château de Vincennes, son parti était arrêté, ainsi que le révèle cette prosopopée, — emphatique et violente déclamation contre les lettres, les sciences et les arts, dont il donna lecture à Diderot :

« ... Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés, qu'avez-vous fait?... Ce sont des rhéteurs qui gouvernent, c'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires, des histrions que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie? Romains, hâtezvous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlez ces tableaux!..- »

En crayonnant ce morceau de rhétorique, Rousseau ne s'était pas lancé dansl'avenir, il s'était lancé dans le passé, il était revenu à son passé de Genevois, à son enfance, à ses souvenirs de la cité calviniste. Les morts qui sommeillent en chacun de nous s'étaient réveillés en lui.

11 avait entendu la voix de ses ancêtres les calvinistes du seizième siècle qui avaient applaudi à la mutilation des statues d'églises, à la mise en lambeaux des toiles de sainteté, à la destruction des idoles papales ; il s'était retrouvé citoyen de la petite ville sur laquelle planait le génie de Calvin; d'oii le luxe était banni, d'où les arts, le théâtre, la poésie, les divertissements étaient exilés, où l'esprit théologique remplaçait l'esprit littéraire, où l'éloquence prenait un tour oratoire et se manifestait sous la forme du sermon moralisateur, et, volontiers, vitupératif. Pour préface à son discours académique, pour prélude au rôle qu'il allait prendre et garder, Rousseau composait une prosopopée à l'accent dévot et

calviniste, flétrissant « l'urbanité si vantée du siècle », les profanateurs « par jurements » du nom du maître de l'univers, les « insulteurs de Dieu par blasphèmes ». Le discours était, d'ailleurs, une œuvre médiocre, de style boursouflé et laborieux, quelque chose comme une composition dacadémicien de province, méditée par un prédicant maussade, suffisant et borné. Il eut, pourtant, un succès énorme et que, à distance, on ne s'explique guère. L'idée principale : la malfaisance des lettres et des arts, est un jeu d'esprit sans portée et sans intérêt, un paradoxe de solitaire ignorant, aigri, de janséniste ou de calviniste dominé par des souvenirs de petite ville.

Le procédé d'argumentation employé par Rousseau dans ce premier essai est captieux et puéril. Il est facile, en l'adoptant, d'établir ou de renverser tout ce qui nous plaît ou nous déplaît. Rien n'étant sans inconvénients il est aisé de prouver que les meilleures choses sont détestables : il suffit de passer sous silence le bien qu'elles renferment et d'insister uniquement sur les maux qu'elles peuvent produire. Prenez, par exemple, le soleil : il est la cause de maladies graves, il incommode, il aveugle, il brûle; il donne la vie à des milliers d'insectes malfaisants; il est par conséquent, dangereux, redoutable. Avec un peu d'ignorance et beaucoup de mauvaise foi, on arrive à prononcer contre lui, en les motivant, des arrêts de flétrissure; et, en forçant la note, on en peut venir à réclamer sa suppression, à la déclarer, tout au moins, désirable. De même pour les arts et les lettres. S'ils contribuent à propager le culte de la beauté et le culte de la vérité, ils peuvent aussi leur être dommageables.

A volonté, en se jouant, un sophiste établira le pour

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 111

et le contre. Mais que prouvent ces misérables jeux de rhéteurs ?

Les développements historiques que Rousseau donne à ce thème d'académie provinciale sont d'un enfantillage qui provoque le sourire ou d'une ignorance qui appelle le dédain. Jean-Jacques oppose à la corruption d'Athènes et de Rome « la vertu des Scythes » et celle des Perses, « nation singulière chez laquelle on apprenait la vertu, comme chez nous on apprend la science ». Il fait argument d'une prétendue tradition, « passée de l'Egypte en Grèce », et selon laquelle « un Dieu ennemi du repos des hommes est l'inventeur des sciences ». L'oisiveté, remarque l'observateur Jean-Jacques, a été le berceau du savoir, et le savoir produit l'oisiveté! Il flétrit les « déclamateurs qui sapent les fondements de la foi » ; il apostrophe avec colère « les philosophes » et signale « leurs dangereuses rêveries «. Il en veut surtout aux vulgarisateurs « d'avoir indiscrètement brisé la porte des sciences et introduit dans leur sanctuaire une populace indigne DE s'en approcher. » Il termine par cette invocation à la vertu : « 0 vertu, science sublime des âmes simples! Faut-il donc tant de peine et d'appareil pour te connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas, pour apprendre tes lois, de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience, dans le silence des passions? »

Si de telles banalités, cent fois répétées dans toutes les églises, ne méritent guère de retenir l'attention, le discours couronné par l'académie de Dijon n'en reste pas moins un document curieux pour l'histoire littéraire et morale du Genevois Rousseau. On peut remarquer, en eflet, que tout le personnage est dans cette déclamation et quelle contient, ou a peu près, les théories qu'il déve-

loppera plus tard dans des livres d'une rédaction aussi laborieuse, mais plus habile. Il y apparaît dévot, dénigrant, et, déjà, dessinant une attitude d'hostilité à l'égard « des philosophes », dont il est provisoirement l'ami. Les adversaires de l'Encyclopédie à ses débuts, les ennemis de Voltaire et des écrivains voltairiens n'eurent pas grand effort à faire pour découvrir ou pressentir un allié futur dans le pourfendeur des sciences et des lettres ; et ce fut là, sans doute, une des causes du succès de l'emphatique discours. Le paradoxe que Jean-Jacques venait de soutenir est au nombre des thèses qui ne causent aucun effroi dans le monde religieux et dans les classes sociales riches et nobles. C'est un sujet de conversation et d'amusement pour les désœuvrés de salon. Les paradoxes littéraires, ou, plus exactement, illitéraires et antiscientifiques de Rousseau devaient plaire à l'aristocratie du temps de Louis XV, et, de fait, ils lui plurent. Malgré ses affectations d'homme mal élevé, ses bizarreries de demi-fou, ses brusqueries calculées (et dont il s'entendait merveilleusement à tirer parti), ses maussaderies de malade, son arrogance de façade, il restera, à presque toutes les époques de sa vie, le protégé, le subventionné des financiers, des ducs, des marquises, des barons, comme il avait été, de par son apostasie et par ricochet, le pensionné du roi de Sardaigne.

Rousseau comprit tout de suite, en voyant le succès de son discours, qu'il lui serait facile de prendre en France et dans la société parisienne, amie de l'exotisme, un rôle adapté à ses goûts, à ses a infirmités » et à sa vanité. Et sans hésiter il le prit. Délaissant l'emploi de comptable qu'il avait accepté chez le receveur général des finances M. de Francueil, emploi qui lui aurait permis de vivre à l'aise, d'élever ses enfants, de ne pas

DISCOURS >l H LINFLUENCE DES LETTRES ET DES ARTS ll.'J

s'engager plus avant dans ce métier de littérateur qu'il flétrissait; et « déterminé, dit-il, à passer dans l'indépendance et la pauvreté le peu de jours qui lui restaient à vivre », il s'applique « à briser les fers de l'opinion », quitte Paris, se donne pour copiste de musique et se prépare à être de plus en plus, en composant des opéras et des livres, un de ces corrupteurs du genre humain que sa vertu intraitable et farouche venait de vitupérer! Il avait pour prendre cette résolution des motifs qu'il nous fait connaître :

« Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Je me fis cynique et caustique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savois pas pratiquer ».

Rousseau se condamnait par là à une perpétuelle comédie ; il devenait une espèce de sycophante. Ce professeur de morale, dont « Tâpreté prenait l'intrépidité de la vertu », envoyait, cette année même, sa troisième progéniture aux enfants trouvés. C'est ainsi que cet homme de Plutarque et de Genève illustrait l'appel au devoir qui sert de conclusion à son premier discours.

Ces envois successifs de petits êtres à l'hospice n'avaient point passé inaperçus, bien que Rousseau prétende le contraire. Thérèse recevait des visites et il est vraisemblable que trois grossesses n'échappent pas aux regards; la mère de Thérèse (Rousseau nous l'apprend) avait mis Mme Dupin au courant des envois à l'hôpital; Jean-Jacques en parla à Mme d'Epinay; il « s'en était ouvert au médecin Thierry qui soigna Thérèse dans une de ses couches où elle se trouva fort mal » ; la sagefemme, Mme Gouin, était naturellement renseignée; Mme de Francueil l'était aussi; Mme de Chenonceaux

probablement. Rousseau nous avertit dans les Confessions, qu'il avait trouvé ces expéditions à l'hospice si bonnes, si sensées, si légitimes que, « s'il ne s'en était pas vanté ouvertement, ce fut par égard pour la mère », mais qu'il avait prévenu Diderot et Grimm, et, dans la suite, Mme de Luxembourg. Dans ces conditions croire au « secret » c'était se montrer plus que naïf. Quel mal y avait-il, au surplus, à publier des agissements que leur auteur proclamait si « bons », si « sensés », si « légitimes? » Rousseau, néanmoins, mène grand tapage autour de cette divulgation et la flétrit de toute l'énergie de son âme vertueuse.

Il est vrai que ce lui est une occasion d'accuser Grimm qu'il déteste, de décrier Diderot dont il a cessé d'être l'ami et de faire, à nouveau, et pour la centième fois, son apologie, une apologie enveloppée, selon sa méthode, dans la médisance d'autrui :

« Je suis sûr de la discrétion de Mme Dupin et de l'amitié de Mme de Chenonceaux ; je l'étois de celle de Mme de Francueil, qui d'ailleurs mourut longtemps avant que mon secret fût ébruité. Jamais il n'a pu l'être que par les gens mêmes à qui je l'avais confié, et ne l'a été en eff'et qu'après ma rupture avec eux. Par ce seul fait ils sont jugés : sans vouloir me disculper du blâme que je mérite, j'aime mieux en être chargé que de celui que mérite leur méchanceté. Ma faute est grande, mais c'est une erreur : j'ai négligé mes devoirs, mais le désir de nuire n'est pas entré dans mon cœur, et les entrailles de père ne sauroient parler bien puissamment pour des enfants qu'on n'a jamais vus : mais trahir la confiance de l'amitié, violer le plus saint de tous les pactes, publier les secrets versés dans notre sein, déshonorer à plaisir l'ami qu'on a trompé, et qui nous respecte encore en

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS H3

nous quittant, ce ne sont pas là des fautes, ce sont des bassesses d'âme et des noirceurs. »

Le scandale du monde est ce qui fait Toffense.

Et ce n'est pas pécher que pécher en silence !

Rousseau, « déshonoré » par la divulgation d'un acte qu'il avait commis à trois reprises, et qu'il se préparait à commettre deux fois encore, reprend son apostolat contre les lettres, les arts et les sciences et répond, par des dissertations morales, à un monsieur Gautier de Nancy qui avait attaqué le discours couronné; il répond également au roi Stanislas qui avait mis son nom à une réfutation dont le jésuite Messony était, en très grande partie, l'auteur; à un M. Bordes (de Lyon) qui avait cru devoir polémiquer aussi, et, enfin, à un anonyme de Dijon.

La réplique de Rousseau à M. Gautier est rude et presque brutale. Gautier ayant posé cette question : « Est-ce parce qu'on cultive les belles-lettres, les sciences et les arts, qu'on n'a plus de» vertu ? » Jean-Jacques répond : « Pour cela précisément. » Gautier ayant écrit : « Si l'on était impoli, rustique, ignorant, goth, vandale, serait-on digne des éloges de l'auteur du discours ?» — « Pourquoi non? » réplique Rousseau. Tout l'écrit du Genevois est de ce style hargneux et de ce ton suffisant.

Jean-Jacques parle d'autre sorte au roi de Pologne. S'adressant à un personnage royal, qui a eu pour collaborateur un jésuite, Rousseau insiste sur l'irréligion de la science et prodigue le blâme « au philosophe qui se flatte de pénétrer les secrets de Dieu et ose associer sa prétendue sagesse à la sagesse éternelle. » Il remarque que « la savante Grèce était pleine d'athées, tandis que jamais barbare n'avait mis en doute l'existence de Dieu » ; il affirme « que même aujourd'hui il n'y a dans toute l'Asie qu'un seul peuple lettré et que plus de la moitié

de ce peuple est athée, et que c'est la seule nation de l'Asie où rathéïsme soit connu. » Ce genre de réfutation ne devait pas irriter le roi Stanislas et son jésuite.

En un autre passage il fait de la sublimité de l'Evangile un éloge qu'il reproduira, sans presque en changer les termes, dans la profession de foi du Vicaire savoyard : « Divin livre, le seul nécessaire à un chrétien, et le plus utile de tous à quiconque même ne l'est pas ; il n'a besoin que d'être médité pour porter dans l'âme l'amour de son auteur (?) et la volonté d'accomplir ses préceptes. Jamais la vertu n'a parlé un si doux langage ; jamais la plus profonde sagesse ne s'est exprimée avec tant d'énergie et de simplicité. On n'en quitte point la lecture sans se sentir meilleur qu'^auparavant. »

Ces phrases de sermon Rousseau les avait entendues bien des fois, lors de son séjour à Genève. Elles lui reviennent ; il les réédite, il les reproduira à satiété. Elles ne devaient pas le desservir auprès du roi de Pologne. Celui-ci ne pouvait pas non plus faire un accueil rébarbatif à l'apologie — bien singulière en un pareil discours — d'un « grand prince » — c'était une allusion à l'ex-roi de Pologne lui-même, — favorisant les arts et les lettres :

« 11 y a en Europe un grand prince, et ce qui est bien plus, un vertueux citoyen qui, dans la patrie qu'il a adoptée, et qu'il rend heureuse, vient de former plusieurs institutions en faveur des lettres. 11 a fait en cela une chose très digne de sa sagesse et de sa vertu. Quand il est question d'établissements politiques c'est le temps et le lieu qui décident tout. Il faut pour leurs propres intérêts que les princes favorisent toujours les sciences et les arts ; et, dans l'état présent des choses, il faut encore

DISCOURS SUR l'influence DES LETTRES ET DES ARTS 117

qu'ils les favorisent aujourd'hui pour l'intérêt même des peuples. »

Donner une pareille conclusion à une diatribe contre les sciences, les lettres et les arts, est-ce nagornerie calculée ou inconscience?

Il y a à signaler encore dans cette réponse au très catholique roi Stanislas deux lignes ou Rousseau met, au point de vue moral, F « hypocrite » et protestant Cromwel au-dessous de Cartouche.

La réponse à M. Borde, dont Jean-Jacques était « l'obligé » et l'ami, reprend le ton cassant de la réplique au professeur Gautier. Rousseau y renouvelle ses outrages aux philosophes et à la philosophie. Bordes ayant écrit : « Les philosophes étaient des hommes; s'ils se sont trompés, doit-on s'en étonner? » Jean-Jacques répond : « C'est quand ils ne se tromperont plus, qu'il faudra s'en étonner. » Bordes écrit : « Plaignons les philosophes, profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous. « Rousseau réplique : « Oui, corrigeons-nous et ne philosophons plus ! » Ces plates insolences alternent avec des niaiseries de ce genre : « Les premiers hommes furent très ignorants, comment oserait-on dire qu'ils étaient corrompus dans des temps où les sources de la corruption n'étaient pas encore ouvertes? » Et le tout finit par ce modeste aveu : « Je ne crains pas de combattre seul, dans mon siècle, les maximes odieuses qui ne tendent qu'à détruire et avilir la vertu », en ne faisant pas dériver du luxe l'infinité des maux!

Dans son beau livre sur Rousseau M. Louis Ducros, doyen de la faculté des lettres d'Aix, a remarqué que, lorsque, pour réfuter ses contradicteurs, Jean- Jacques est forcé d'abandonner le ton prédicant, il devient « un disputailleur pointilleux et un insupportable avocassier. »

JEAN-JACOUES ROUSSEAU MUSICIEN ET FAVORI DE LA COUR DE LOUIS XV. — LE « DEVIN DU VILLAGE »

Rousseau sortit à son avantage de cette vaine polémique. Son discours « prend par-dessus les nues », écrivait Diderot. Rousseau avait eu un roi pour contradicteur, ce qui le flattait et le servait ; il s'était aguerri à la controverse, et, en même temps qu'il s'était rendu favorable les ennemis des philosophes, il avait su garder l'amitié de quelques-uns des encyclopédistes. Diderot, officieux par nature, cordial et bon, se chargea de faire imprimer l'œuvre de son ami et la prôna un peu partout. Grimm fit chorus. Rousseau prit conscience de son mérite et comprit tout de suite « l'avantage qu'il en pourrait tirer pour assurer son existence. » Il jugea très finement qu'un copiste de musique de quelque célébrité « ne manquerait pas vraisemblablement de travail. » Avec son instinct genevois des afTaires, il devina que la renommée est une bonne et lucrative enseigne. 11 était heureux. Le cœur de sa Thérèse « était celui d'un ange. » Leur attachement croissait avec leur intimité et ils sentaient davantage, de jour en jour, combien ils étaient faits l'un pour l'autre.

Au renom littéraire il ajouta la singularité du costume et de l'attitude. Se singulariser est un moyen de réclame qui réussit partout. Rousseau connut ce moyen et ne cessa de le mettre en pratique. Il réforma son costume : « Je quittai la dorure et les bas blancs, je pris une perruque ronde ; je posai l'épée ; je vendis ma montre, en me disant, avec une joie incroyable : je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est. » Un peu de folie se mêle à ces poses. Il arbore, sans y avoir droit, le titre de « citoyen de Genève », et se félicite d'attirer l'attention par son « extérieur et quelques mots heureux (?) » Quelques années plus tard il se déguisera en Arménien.

Sa dissertation contre les lettres et les arts, ses diatribes contre le luxe ne lui nuisent pas dans les salons et les milieux riches et lettrés. Au contraire. Il étonne, il amuse, il apporte un nouveau sujet de conversation. Devant cet étranger, musicien sans notoriété, pseudoinventeur d'un système de notation condamné par l'Académie, auteur de quelques essais d'opéras repoussés partout et sévèrement jugés par les maîtres, s'ouvrira le théâtre de la Cour et il obtiendra argent et applaudissements dans l'entourage de Louis XV : « Le Devin du village, écrit-il, acheva de me mettre à la mode, et, bientôt, il n'y eut pas d'homme plus recherché que moi dans Paris. »

Ses amis Diderot et Grimm, dont il a tant médit, l'aidaient de tout leur pouvoir; Mme d'Epinay, qu'il a si vilainement calomniée, le recommandait àDuclos, « historiographe de France, l'un des quarante de l'Académie française et de celle des Belles-Lettres. » C'est àDuclos, dont l'influence était considérable en tout ce qui intéressait les menus plaisirs du roi et de la cour, que le citoyen de Genève dut de voir paraître son Devin à

l'opéra. « Souffrez, monsieur, écrit Jean-Jacques, en lui dédiant son œuvre, que votre nom soit à la tète de cet ouvrage qui, sans vous, n'eût point vu le jour. >>

Le succès du Devin est d'autant plus étonnant que Rousseau avait contre lui l'hostilité de Rameau. Ce grand musicien regardait Jean-Jacques comme un amateur ignorant. Malgré l'opposition de l'un des maîtres glorieux de la musique européenne, le Devin du village fut joué à la Cour.

Quelle est la valeur de ce petit ouvrage? Jean-Jacques en parle comme s'il s'agissait de la septième merveille du monde. Il déborde d'enthousiasme pour lui-même en racontant son triomphe :

« Ma pièce étoit dans un genre absolument neuf, auquel les oreilles n'étoient point accoutumées. Tous ceux qui l'entendirent en étoient enchantés, au point que, dès le lendemain, dans toutes les sociétés, on ne parloit d'autre chose. M. de Cury, intendant des menus, qui avoit assisté à la répétition, demanda l'ouvrage pour être donné à la Cour.

« Quand tout fut prêt et le jour fixé pour la représentation, l'on me proposa le voyage de Fontainebleau, pour voir au moins la dernière répétition. J'en fus plus content que je ne m'y étois attendu. L'orchestre étoit nombreux, composé de ceux de l'Opéra et de la musique du roi. Jelyotte faisoit Colin ; Mlle Fel, Colette ; Cuvilier, le devin ; les chœurs étoient ceux de l'Opéra. Je dis peu de chose : c'étoit Jelyotte qui avoit tout dirigé ; je ne voulus pas contrôler ce qu'il avoit fait. »

Le grand jour de la représentation arrive. Le récit qu'en fait Rousseau décèle une amusante vanité d'auteur :

« J'allai m'établir dans la loge où me conduisit M. de

Cury, et qui étoit la sienne ; c'éloit une grande loge sur le théâtre, vis-à-vis une petite loge plus élevée, où se plaça le roi avec Mme de Pompadour. Environné de dames, et seul d'homme sur le devant de la loge, je ne pouvois douter qu'on m'eût mis là précisément pour être en vue. Soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des cœurs, je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans la curiosité dont j'étais l'objet.

« La pièce fut très mal jouée quant aux acteurs, mais bien chantée et bien exécutée quant à la musique. Dès la première scène, qui véritablement est d'une naïveté touchante, j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissements jusqu'alors inouï dans ce genre de pièces. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble. Jentendois autour de moi un chuchotement de femmes qui me sembloient belles comme des anges, et qui s'entre-disoient à demi-voix : « Cela est charmant, cela est ravissant ; il n'y a pas là un son qui ne parle au cœur. » Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moimême jusqu'aux larmes, et je ne les pus contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas seul à pleurer. J'eus un moment de retour sur moi-même en me rappelant le concert de M. de Treitorens. Cette réminiscence eut l'effet de l'esclave qui tenait la couronne sur la tête des triomphateurs ; mais elle fut courte, et je me livrai bientôt pleinement et sans distraction au plaisir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu'en ce moment la volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'auteur ; et, sûrement, s'il n'y eût eu là que des hommes, je n'aurais pas été dévoré, comme je rétais sans cesse, du désir de recueillir, de mes lèvres, les délicieuses

larmes que je faisais couler. J'ai vu des pièces exciter de plus vifs transports d'admiration ; mais jamais une ivresse aussi pleine, anssi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle, et surtout à la Cour, un jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s'en souvenir, car V effet en fut unique. »

Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Rousseau en prend beaucoup, il en prend même trop, au dire d'un de ses contemporains, homme d'infiniment d'esprit et très bon connaisseur en musique, le président de Brosses, qui apprécie en ces termes le Devin du village : « C'est une petite misère villageoise, qui est jolie et agréable la première fois quand on ne la sait pas ; quand on la sait, ce n'est plus qu'un « lampons » et un pont neuf. Il n'y a point d'étoffe la-dedans. »

Jean-Jacques devait avoir les larmes facilement jaillissantes pour s'attendrir comme il le fit à ce duo :

Page 1