COLETTE
Quoiqu'un seigneur, jeune, aimable, Me parle aujourd'hui d'amour, Colin m'eût semblé préférable A tout l'éclat de la Cour.
coLLN, tendrement.
Ah ! Colette !
COLETTE, avec un soupir.
Ah! berger volage, Faut-il t'aimer malgré moi ?
« Colin se jette aux pieds de Colette ; elle lui fait remarquer, à son chapeau, un ruban fort riche qu'il a reçu de la dame. — Colin le jette avec dédain. Colette lui en donne un plus simple dont elle était parée. Il le baise avec transport.
Ensemble :
Qu'un doux mariage
M'unisse avec toi.
Aimons-nous sans partage, Que l'amour soit notre loi!
Il se peut que cela soit « unique » et que, en écoutant cette merveille, Louis XV et Mme de Pompadour aient été plongés dans l'ivresse ; c'est alors que le Bien-Aimé et sa maîtresse se grisaient avec une extraordinaire facilité. Il est plus simple de croire que l'actrice chargée du rôle de Colette était jolie, et que lacteur chargé du rôle de Colin chantait à ravir. Ce qui est vrai.
Rousseau sortit de cette représentation en continuant à savourer sa gloire. Il alla faire la roue chez Mme d'Épinay et raconta devant Grimm et quelques amis qu'au sortir de l'opéra, le duc des Deux-Ponts l'ayant abordé
avec beaucoup de politesse, lui avait dit : « Me permettez-vous, Monsieur de vous faire mon compliment ? » Sur quoi Rouseau (il s'en vantait) aurait répondu au prince : « A la bonne heure, pourvu qu'il soit court! « Cette réponse de malotru fit dire à Grimm : « Illustre citoyen et co-souverain de Genève (puisqu'il réside en vous une part de la souveraineté de la République), me permettez-vous de vous représenter que, malgré la sévérité de vos principes, vous ne sauriez refuser à un prince souverain les égards dus à un porteur d'eau, et que, si vous aviez opposé à un mot de bienveillance de ce dernier une réponse aussi brusque, aussi brutale, vous auriez à vous reprocher une impertinence des plus déplacées. »
Rousseau, dont la susceptibilité égalait la vanité, fut blessé de cette leçon ; il garda rancune à Grimm.
Les paroles d'un opéra n'ont qu'une importance très relative, puisqu'il est convenu que ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante. L'essentiel, c'est la musique. Celle du Devin du village diélé diversement appréciée. Et d'abord, de qui est-elle?
La question a été e>;aminée par Adolphe Adam, musicien, qui a composé une centaine d'opéras, joués avec succès. Adolphe Adam, en premier lieu, fait cette remarque que le Devin du village signala le commencement et la fin de la carrière musicale de Rousseau et que, dans cette unique œuvrette, les récitatifs ont été refaits — de l'aveu de Jean-Jacques — par Francœur et Jelyotte, chanteurs exquis et musiciens fort habiles. Il note ensuite (ce que Rousseau ne dit pas) que toute l'instrumentation a été revue par Francœur, et il constate que les divertissements inventés par Rousseau n'ayant pas été admis par le maître de ballets, Francœur dut composer la musique
des divertissements nouveaux. Enfin, il nous apprend que Mlle Fel, chargée du rôle de Colette, ayant exigé un air de bravoure, Francœur en écrivit un « où régnent une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien exercé. »
Lorsque Rousseau, écrit Adolphe Adam, publia la partition du Devin du village, il annonça, dans son avantpropos, que sans « désapprouver les changements faits dans l'intérêt de la représentation, ilpublie l'ouvrage tel qu'il l'a conçu » et, cependant, il y met un air de bravoure qui n'est pas de lui, et des récitatifs qui ne peuvent être les siens, puisque, loin d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement accompagnés en accords soutenus, n'ayant rien de la manière italienne, que Rousseau aurait voulu imiter. Ce qui appartient en propre à Rousseau dans cette publication, c'estla pantomime par laquelle Jean-Jacques remplace les divertissements qu'on avait applaudis à la représentation et dont il n'était pas l'auteur. Quant à cette pantomime, elle est, écrit Adolphe Adam, un tissu de « niaiseries, au-dessous des inventions corégraphiques les plus plates. » La conclusion qui découle de ces observations c'est que tout ce qui a réussi dans le Dcirin du village ne venait pas de Rousseau, et que ce qu'il y a mis ne méritait pas de réussir. Il n'y avait pas de quoi être autorisé à faire l'insolent avec un complimenteur.
Rousseau, pour répondre au reproche qu'on lui faisait, de son vivant, d'avoir signé une œuvre qui n'était pas sienne et « fermer la bouche àses calomniateurs », annonça qu'il ferait représenter, un jour, le Devin du village ayec une musique nouvelle, dont on ne pourrait pas lui contester la paternité. Et, en effet, l'année même de sa mort,
le Devin fut joué avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. « Hélas ! il avait mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux qui prétendaient qu'il n'était pas Fauteur des premiers. M. Leborne, bibliothécaire de FOpéra, et mon collègue au Conservatoire comme professeur de composition (c'est Adolphe Adam qui parle), a eu la complaisance de me communi-" quer la partition de cette seconde édition du Devin. Son examen m'a confirmé dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin, telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau. (1) »
Pour cette œuvre « unique » le citoyen de Genève reçut cent louis du roi Louis XV et cinquante louis de la maîtresse du roi : madame de Pompadour.
Est-il exact qu'à cette munificence le roi ait voulu ajouter une « pension? » Rousseau ne l'affirme pas expressément, mais il le donne à entendre. M. le duc d'Aumont lui aurait fait dire de se « trouver au château, le lendemain de la représentation, sur les onze heures, et qu'il serait présenté au roi. M. de Gury, qui lui fit ce message, ajouta quon croyait qu'il s'agissait d'une pension et que le roi voulait le lui annoncer lui-même. » C'est bien vague. Rousseau prend prétexte de cette invitation à être présenté à Louis XV, pour poser en Hippocrate refusant les présents du grand roi. Il se livre à une série de raisonnements, d'hypothèses, d'expUcations, de confidences dont quelques-unes sont du plus haut comique :
« Croirait-on que la nuit qui suivit une aussi brillante
■journée fut une nuit d'angoisse et de perplexités pour
moi? Ma première idée, après celle de cette présentation,
(1) Adolplie Adam, Sovvenirf! d'un musicien, Paris, Michel Lévjr, 1851, page 202.
se porta sur un fréquent besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle, et qui pourrait me tourmenter le lendemain quand je serais dans la galerie, ou dans les appartements du roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité est la principale cause qui me tenait éloigné des cercles et qui m'empêchait d'aller m'enfermer chez les femmes. L'idée seule de l'état oîi ce besoin pouvait me mettre^était capable de me le donner au point de me trouver mal, à moins d'un esclandre auquel j'aurais préféré la mort. » Pour ces motifs, Jean-Jacques renonça à la pension — qui ne lui était pas offerte.
LE DISCOURS SUR L ORIGINE DE L INÉGALITÉ PARMI LES UOMMES. CORRESPONDANCE AVEC VOLTAIRE
En l'année 1753, TAcadémie de Dijon propose, pour sujet de concours cette question : quelle est l'origine et quels sont les fondements de l'inégalité parmi les hommes ?
La question ne manquait pas d'intérêt : elle pouvait donner prétexte à des considérations politiques et philosophiques originales. Rousseau, déjà lauréat de l'Académie de Dijon, et qui prenait goût aux dissertations académiques, entreprit de la traiter.
IM'entreprit, conseillé par Diderot, aidé par Diderot, qui, pour ce discours, devint son collaborateur. A ses débuts Rousseau n'ose pas agir seul : il sent la nécessité d'avoir auprès de lui un ami qui le soutienne, et il a besoin d'une académie qui lui indique le sujet à traiter. Dans aucune de ses tentatives philosophiques et littéraires, Rousseau ne part d'une idée spontanée et personnelle. Il a toujours un précurseur, genevois ou français. Son premier discours est un souvenir de Mably et une réminiscence de Calvin ; son second discours procède de La
l'origine et les fondements de l'inégalité 129
Basiliade de Morelly. Ce qui lui appartient en propre c'est la fantaisie aussi bizarre qu'anti-scientifique d'aller demander à la forêt de Saint-Germain le secret et l'explication de l'origine de l'inégalité parmi les hommes :
« Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint- Germain un voyage de sept ou huit jours, avec Thérèse, notre hôtesse, qui éloit une bonne femme, et une de ses amies. Il faisoit très-beau ; ces bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense; Thérèse s'amusoit avec elles; et moi, sans souci de rien, je venois m'égayer sans gène aux heures des repas, lout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j'y cherchois, j'y trouvais Vimage des premiers lemps^ dont je traçais fièrement Vhisloire; je faisais main-basse sur les petits mensonges des hommes; j'asois dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui Vont défigurée et comparant V homme de Vhomme avec Vhomme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. Mon âme, exaltée par ces contemplaliotis sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes semblables suivre, dans l'aveugle route de leurs préjugés, celle deleurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une faible voix qu'ils ne pouvaient entendre : Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous.
« De ces méditations résulta le Discours sur l'inégalité., ouvrage qui fut plus du goût de Diderot que tous mes autres écrits, et pour lequel ses conseils me furent le plus utiles. »
Il fallait avoir l'imagination bien romanesque pour découvrir tant de choses en une promenade de sept à huit jours. Jean-.Iacques ne semble pas s'être douté que pour résoudre un problème de législation et d'histoire
ce ne sont pas des arbres qu'il faut interroger. Il ne se doute pas, non plus, qu'il vaut mieux, dans les questions de sociologie philosophique, définir les mots « qu'exalter son âme par des contemplations sublimes et s'élever auprès de la divinité » Ce sont là procédés de charlatan ou de théologien. Si, au lieu d'aller se promener à Saint-Germain, l'écrivain genevois s'était attaché à définir les mots « nature et homme naturel » qu'il emploie à tort et à travers dans toute son œuvre, il se serait épargné la peine d'écrire un long discours, qui ne répond à rien et n'est que logomachie et incohérence Qu'est-ce que << l'.liomme naturel? » Il existe donc des hommes surnaturels ou anti-naturels? Et par quel miracle pouvait-on trouver, en France, dans un bois, en l'an 1753, à deux pas de Paris, l'homme naturel opposé « à l'homme de l'homme? » Et comment ayant rêvé qu'on avait découvert cet homme de la nature, pouvaiton faire sortir de ce rêve l'histoire de l'inégalité parmi les hommes?
Rousseau ne s'embarrasse pas de ces vétilles. 11 ima-j» gine un certain état de nature qui est au dessous de I l'état sauvage, car les sauvages de « la nature » vivent ( en société, tandis que l'individu de son rêve, « errant \ dans les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile, sans liaison, passe sa vie sans nul besoin de ses semblables, peut-être même sans jamais en connaître aucun individuellement. » Ce muet de la solitude n'a, évidemment, aucun dés vices des hommes en société.
Il n'aura pas besoin pour vivre sans querelles de se souvenir de cet aphorisme d'un humoriste. : si vous voulez avoir la paix avec vos voisins, n'en ayez pas! 11 ne connaîtra ni l'ennui des impôts à payer, ni le désagrément, qui irritait si fort Alceste, d'entendre Oronte
l'origine et les fondements pE l'inégalité 131
réciter un mauvais sonnet, ni l'injustice des juges, ni les coquetteries de Célimène. Mais il les connaîtrait bien moins encore s'il était mort. Et si, d'aventure, il rencontre, dans sa forêt une bête féroce qui le mutile, il aura peut-être, au moment du danger, le vague instinct qu'il ne lui aurait pas été désagréable de rencontrer des « hommes de l'homme >> pour le défendre. La nature crée des organismes faibles ou forts et, par conséquent, des inégalités ; la civilisation, ou plus correctement la société, enregistre ces inégalités les consacre par des lois et les rend, il est vrai, parfois oppressives, mais elle permet par le jeu des influences, par l'enlr'aide des associations, de les amoindrir, de les fraterniser, si on peut dire, de les faire concourir à la production d'une solidarité égalisatrice. Dans l'état de nature, dans le monde de la brutalité instinctive, l'inégalité demeure; elle est absolue, permanente; dans l'état social elle est relative et décroissante.
Jean-Jacques donne pour premiers fondements à l'inégalité parmi les hommes le chant et la danse : « On s'accoutume à s'assembler devant les cabanes ou autour d'un grand arbre; le chant et la danse, vrais enfants de l'amour et du loisir, deviennent l'amusement ou plutôt l'occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés... Celui qui dansait ou chantait le mieux devint le plus considéré, et ce fut le premier pas vers l'inégalité et vers le vice en même temps... » Ces considérations philosophiques auraient mis en fureur les maîtres à chanter et à danser de M. Jourdain. Après le chant et la danse, les deux grands producteurs d'inégalités furent la métallurgie et l'agriculture : « Pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes, et perdu le genre humain. » Signé Rousseau!
Et c'est aussi la propriété, la fatale distinction du mien et du tien, qui a été le grand fléau :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile Que de crimes, de meurtres, de misères et d'horreurs n'eût point épargné au genre humain, celui qui, arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : « Gardez- vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne. » Le baron de La Hontan avait dit à peu près la même chose, au commencement du dix -huitième siècle; Morelly l'avait répété, mais tous les deux, obéissant à la logique, avaient conclu à la nécessité du communisme. Tandis que Jean-Jacques, en son Discours sur l'inégalité, dans une des notes de ce discours, affirme que tous les hommes qui « ne peuvent plus se nourrir d'herbe et de glands (cela fait bien des hommes) doivent accepter la société telle qu'elle est. » Cette conclusion inattendue met à néant le paradoxe que l'auteur s'était ingénié à soutenir.
A y regarder de près, ce paradoxe n'est autre chose qu'un sermon déguisé. Qu'est-ce, en efiet, que la thèse de 1 homme naturel, sinon un souvenir de la légende de la Genèse? L'Adam paradisiaque sort innocent des mains du Créateur; ignorant, il connaît la félicité jusqu'au jour où il a goûté aux fruits de l'arbre de science? Alors il est condamné aux durs labeurs, aux passions, aux vices, aux crimes. Cain tue Abel : c'est la société qui commence. Heureusement « les lumières célestes » apparaîtront avec le Messie.
Que de fois, dans sa jeunesse, Jean-Jacques avait entendu raconter cette histoire par les prédicateurs
l'origine et les fondements de l'inégalité 133
genevois! C'est un des lieux communs de la théologie calviniste que la malfaisance des arts et du luxe, la réprobation de la vie mondaine. L'état théologique fondé par Calvin, et décoré faussement du nom de République, se proposait de remettre l'homme dans la situation de nature innocente où il était avant « la chute. » Tout ce qui s'écartait de ce but, — c'est-à-dire les conquêtes de la science, l'agrément de la vie, le théâtre, la littérature rieuse était frappé d'anathème, marqué du signe de Satan. Calvin, Farel, Théodore de Bèze n'ont que mépris et colère contre les « frivolités, les libertés mondaines. » De même Rousseau.
Seulement il n'y a pas que du calvinisme genevois dans le discours sur l'i négalité ; il s'y mêle l'influence des philosophes chez qui fréquentait Jean-Jacques.
Dans trois passages de la Lettre à M. de Saint-Germain Rousseau insiste sur Faction prépondérante que Diderot a exercée sur lui : « Pendant, dit-il, que je préparais le discours sur l'inégalité, Diderot « m'allaitsans cesse excitant et stimulant aux sarcasmes. » Et encore : « Quant aux pensées, celles qu'il a eu la bonté de me prêter, et que j'ai eu la bêtise d'adopter sont bien faciles à distinguer des miennes... Il est certain que Diderot abusa toujours de ma confiance et de ma facilité pour donner à mes écrits un ton dur et un air noir... Quand je commençai d'écrire, j'étudiai particulièrement la diction de Diderot, qui môme a mis dans mes premiers ouvrages plusieurs morceaux qui ne tranchent point avec le reste et qu'on ne saurait distinguer du moins quant au style. »
Nous savons, d'autre part, grâce aux révélations de Dusaulx quels furent, à Paris, les commencements de l'éducation littéraire de Rousseau et quelles furent les dominations intellectuelles qu'il subit : « Je vais, écrit
134 JEAN-JACOUES ROUSSEAU
Dusaulx, sur la parole de ses amis les plus anciens, vous exposer quel homme c'était que le Genevois lorsqu'il vint à Paris.
« Je ne vous dirai rien de quelques liaisons insignifiantes : la plus marquante et la plus décisive fut celle qu'il eut le bonheur ou le malheur de contracter avec le baron d'Holbach. Cet homme impartial, d'une probité reconnue, d'une bonté telle que son premier mouvement fut toujours de donner et le second d'ajouter à ses bienfaits, se douta, l'un des premiers, du talent de Jean- Jacques.
« D'Holbach ne tarda point à lui ouvrir son cœur et sa maison : il le traita comme un frère infortuné que le sort lui aurait fait recouvrer. C'est dans celte maison, célèbre par l'Eiicyclopédi'', dont elle fut le berceau, qu'il se lia avec les hommes les plus distingués de notre époque, et qu'il y fit, pour ainsi dire, ses premières armes. C'est là qu'il apprit à manier avec tant d'art le pour et le contre, comme on le voit dans ses deux lettres sur le suicide, et dans plusieurs autres du même genre. Quand il avait un sujet à traiter, et même une opinion arrêtée à féconder en tout sens, au risque de changer d'avis, il la soumettait à ceux qu'il regardait comme ses maîtres, et la. faisait combattre ou discuter par des hommes dont la plupart étaient très exercés sur toutes sortes de matières. Voilà ce qui, joint à son éloquence naturelle, l'a rendu si redoutable dans la dispute.
« L'abbé Arnaud, longtemps épris de ses ouvrages, refusa enfin de le lire parce que, disait-il, la contagion du sophisme me gagnerait, et que je deviendrais aussi fou que ses enthousiastes. »
L'action contradictoire du philosophisme et du calvinisme a donné aux premiers écrits de Rousseau un aspect
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d'incohérence plus accentué encore qu'il ne l'est dans ses écrits postérieurs. Les déclamations contre l'État politique et social, — côté Diderot et d'Holbach, — s'y enchevêtrent avec des réminiscences de piété — cCAé calviniste, — et de respect des autorités établies, — côté Mme de Warens et roi de Sardaigne. A citer comme exemple de ces dernières influences, cette apologie du droit divin dans le Discours sur Vinégalilé : « Il était nécessaire que la volonté divine intervînt pour donnera l'autorité souveraine un caractère sacré et inviolable qui ôtât aux sujets le funeste droit d'en disposer. » Ce mélange bizarre se complique encore et s'enténèbre de la phraséologie particulière à Rousseau, boursouflée, coupée d'incidentes.
Qu"a-t-il voulu dire exactement dans le Discours sur rinégalilé? Où veut-il conduire son lecteur? Il l'égaré dans le labyrinthe de ses périodes. A-til eu l'intention, ainsi que Voltaire l'écrivait en plaisantant, de nous faire revenir à l'époque oùTliomme marchait à quatre pattes? Oui, semble-t-il, si on tient compte du point du départ de ce discours ; non. si on regarde à la note que nous avons indiquée et d'après laquelle son apologie de l'homme de la nature ne doit séduire que ceux d'entre ses lecteurs qui ont gardé l'habitude de se nourrir d'herbes et de glands. A-t-il eu le désir de se moquer de ses lecteurs? S'est-il mystifié lui-même? Jean-Jacques est un esprit faux, une intelligence travaillée par trois casuistiques : la casuistique prolestante de sa jeunesse; la casuistique catholique d'après sa conversion ; la casuistique philosophique des réunions d'Holbach.
Diderot, dans une lettre à Mlle Volland, le définit : un être incohérent, excessif « tournant perpétuellement autour d'une capucinière oii il se fourrera un beau matin
et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême des cloches. » 11 sera, selon les circonstances, catholique au point de certifier l'authenticité d'un miracle accompli par un évêque; protestant jusqu'à signer une profession de foi calviniste; philosophe jusqu'à mettre en doute et à nier la réalité du surnaturel dans les évangiles. Pour couvrir ces contradictions il se servira d'un langage équivoque, ce qui fera dire à un de ses juges les plus bienveillants, à Jules Barni, à propos du Discoures sur Vinégalilé : « Les écrivains de ce genre sont très gênants; si on les prend au mot, et qu'on entreprenne soit de les combattre, soit de les suivre, ils vous accusent de ne les avoir pas compris. » Voici, à ce propos, une petite anecdote fort caractéristique :
On raconte qu'un père de famille étant venu faire une visite à Rousseau, et lui ayant dit : « Monsieur, vous voyez un homme qui a élevé son fils suivant les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre Emile i), l'auteur d'^^»)ii/e lui répondit : « Tant pis, monsieur, tant pis pour vous et pour votre fils. Je n'ai point voulu donner de méthode, j'ai voulu empêcher le mal qui se commettait par l'éducation. » Mais ce père de famille n'aurait-il pas été en droit de répondre à l'écrivain : « Pourquoi donc, voulant dire une chose, en avez-vous dit une autre? Que ne disiez-vous tout simplement ce que vous vouliez dire? Je ne sais si cette observation ne s'appliquerait pas au Discours sur Vinégalité. »
Malgré son réel mérite d'écrivain, bien surfait pourtant, Rousseau sera toujours pour nous, par bien des côtés, un auteur étranger. Ce qui n'est pas clair n'est pas français. Sarhétoriquç manque de probité.
Jean-Jacques envoya son discours à "Voltaire, et Voltaire, alors aux Délices^ lui fît cette réponse :
l'origine et les fondements de l'inégalité 137
« J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. On ne peut pas peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse celte allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et que moi.
« Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante-dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ; et ce qu'il y a de plus honteux c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées et même de jansénistes. Je ne fus pas épargné.
« Que concluerai-je de toutes ces tribulations : que je ne dois pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle, Le Gamoens et cent autres, ont essuyé les mêmes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des lettres a trop séduits.
« Si quelqu'un doit se plaindre des lettres, c'est moi, puisque, dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter; mais il faut les aimer, malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs;
comme il faut aimer sa patrie, quelque injustice qu'on essuie, comme il faut aimer et servir TÊtre suprême, malgré la superstition et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.
« M. Ghappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté ; boire avec moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes.
« Je suis très philosophiquement, et avec la plus tendre estime, votre très humble serviteur.
« Voltaire. »
A cette lettre, vrai chef-d'œuvre d'esprit, d'aménité, de grâce, Rousseau, fit cette réponse :
<' Paris, le 10 septembre.
« C'est à moi, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai pas cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à noire chef. Sensible, d'ailleurs, à Vhonneur que vous faites à wn pairie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens; et j'espère qu'elle ne fera qu' augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l'asile que vous avez choisi; éclairez un peuple digne de vos leçons ; et, vous qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos mœurs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire...
« Je suis sensible à votre invitation ; et si cet hiver me laisse en état d'aller, au printemps, habiter ma patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerais mieux boire
l'origine et les fondements de l'inégalité 139
de l'eau de votre fontaine que du lait de vos vaches; et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n'y en trouver d'autres que le lotus, qui n'est pas la pâture des bêtes, et le moly qui empêche les homnaes de le devenir.
« Je suis de tout mon cœur et avec respect, etc.
Lorsque Rousseau, dans cette lettre du 10 septembre 1755, appelle Voltaire son « chef » ; quand il déclare « s'acquitter d'un devoir » en lui rendant hommage; lorsqu'il affirme qu'il est « sensible à l'honneur » que le philosophe français « fait à sa patrie » ; quand il écrit qu'il « portage la reconnaissance de ses concitoyens » pour Voltaire, celui-ci est, depuis des années, engagé dans la lutte contre les théologies catholiques et protestantes. Il mène la guerre contre elles, il est le conseiller, l'inspirateur, le directeur des encyclopédistes. Il est l'auteur célèbre de VEssai sw les mœurs, du poème sur la religion naturelle, sur le désastre de Lisbonne. Il cherche à faire jouer des pièces de théâtre dans les demeures qu'il s'est choisies aux alentours de Genève. Il sait que Rousseau est le familier de Mme d'Epinay, cette protectrice des philosophes, et qu'on le compte parmi les obligés et les assidus de la maison d'Holbach. Dans le post-scriptum d'une lettre à Thériot, Voltaire recommande qu'on remette les écrits composés pour les fidèles de VFncijrlopédie à « D'Alembert, Diderot et Rousseau. » Ils « m'entendront assez, dit-il, ils verront que je n'ai pu m'exprimer autrement, et ils seront édifiés de quelques notes ; ils ne dénonceront point ces sermons. » ■£ Rousseau est donc pour Voltaire un frère d'armes, un ami à qui on peut se confier, un disciple.\ll est rangé
parmi « les messieurs de V Encyclopédie ces seigneurs de la plus grande terre qui soit au monde, « ces vaillants faits pour éclairer les nations et écraser leurs ennemis. » De son côté Rousseau lui mande qu'il est le chef, « qu'il embellit l'asile qu'il s'est choisi »,,que ses livres sont de « l'or sans alliage. » Mais, bientôt, Jean-Jacques va changer de langage et d'attitude.
Le succès du Discours sur l'inégalité ne fut pas immédiat : l'Académie de Dijon refusa de le couronner; il trouva peu de lecteurs dans toute l'Europe et presque personne n'en parla. Rousseau lui-même le dit. Cet amoindrissement de succès, à Paris et en France, le préoccupa. Il songe alors à son pays, à une revanche possible du côté du public genevois, à un retour chez ses compatriotes et à une installation à Genève. Très habilement, dans cette pensée et dans ce but, il compose, comme préface à son discours, une dédicace qui est un long dithyrambe en l'honneur de ses concitoyens et du gouvernement genevois. « Magnifiques, très honorés et souverains seigneurs, écrit-il en s'adressant aux magistrats de la République de Genève, convaincu qu'il n'appartient qu'au -citoyen vertueux de rendre à sa patrie des honneurs qu'elle puisse avouer, il y a trente ans que je travaille à mériter de vous offrir un hommage public. )) Déjà il s'était adressé en ces mêmes termes à Voltaire. Il lui fallait un singulier oubli de son passé de fuyard et de protestant renégat, pour oser dire à ses compatriotes que, depuis trente ans, il travaillait à leur offrir un hommage public ! Cet hommage arrivait tardivement, mais comme le retardataire se rattrapait! Quelles louanges! Quelles flagorneries! Le gouvernement de Genève est la perfection même; le peuple et les magistrats, les gouvernants et les gouvernés n'y ont
l'origine et les fondements de l'inégalité lil
qu'un seul et même intérêt; la démocratie y est souveraine, la liberté y règne partout; la fraternité est au fond de tous les cœurs; « la constitution est excellente, dictée par la plus sublime raison »; à Genève, on vit dans une tranquillité que rien ne trouble et dans la constante pratique des « plus solides vertus » ; les ecclésiastiques, « dépositaires des dogmes sacrés, autorisés par les lois, vénérables pasteurs des âmes dont la vive et douce éloquence porte d'autant mieux dans les cœurs les maximes de l'Evangile qu'ils commencent toujours par les pratiques eux-mêmes «, sont au rang des meilleurs citoyens; les femmes y sont « d'aimables et vertueuses citoyennes dont le sort sera toujours de gouverner le nôtre. »
Rousseau, dans sa dédicace à la République de Genève, avait écrit non l'histoire, mais le panégyrique de sa ville natale. La cité de Calvin était, en effet, soumise à l'influence souveraine d'une oligarchie théocratique et ploutocratique dure, illibérale, étroite et tracassière. On ne pouvait l'habiter qu'à la condition d'avoir été déclaré bon protestant par « la vénérable compagnie des pasteurs »; un catholique, un libre-penseur, un non pratiquant n'y pouvaient être propriétaires ; le clergé s'immisçait dans la vie intime des citoyens. Rousseau le savait mieux que personne, puisque sa mère avait été censurée, son père banni, et que lui-même ne pourrait avoir droit au titre de citoyen qu'après avoir subi un examen théologique et fait une profession de foi calviniste. Les mots a république et liberté » appliqués à un tel gouvernement étaient un audacieux mensonge. Rousseau parlait en flatteur intéressé, contribuant ainsi à populariser la légende de la Suisse libérale (qu'il devait plus tard
s'efforcer de détruire). A Côté du roman de sa préface il faut mettre le langage de l'histoire :
« De ce que les cantons, écrit Tliiers, étaient gouvernés avec des formes républicaines, il n'en résultait pas que l'équité régnât dans les rapports de ces petites républiques entre elles et surtout dans les rapports avec leurs sujets.
« La féodalité, qui n'est que la hiérarchie militaire, existait entre ces républiques, et il y avait des peuples dépendants d'autres peuples comme un vassal de son suzerain, et gémissant sous un joug de fer. L'Ârgovie, le canton de Vaud, dépendaient de l'aristocratie de Berne; le Bas Valais du Haut Valais; les bailliages italiens, c'est-à-dire les vallées pendant du côté de l'Italie, de divers cantons. Il y avait en outre une foule de communes dépendant de certaines villes. Le canton de Saint-Gai était gouverné féodalement par un canton. Presque tous les pays sujets ne l'étaient devenus qu'à des conditions contenues dans des chartes mises en oubli, et qu'il était défendu de remettre en lumière. Les campagnes relevaient presque partout des villes et étaient soumises aux plus révoltants monopoles; nulle part la tyrannie des corps de métier n'était aussi grande. Dans tous les gouvernements l'aristocratie s'était lentement emparée de l'universalité des pouvoirs A Berne, le premier de ces petits Etats, quelques familles s'étaient emparées de l'autorité et en avaient à jamais exclu toutes les autres; elles avaient leur livre dor, où étaient inscrites toutes les familles gouvernantes. Souvent les mœurs adoucissent les lois; mais il n'en était rien ici, les aristocraties se vengeaient avec la vivacité d'humeur propre aux petits Etats. Berne, Zurich, Genève avaient diqjloyé aouvent L'appareil des supplices. Dans toute l'Eu-
l'origine et les fondements de l'inégalité 143
rope il y avait des Suisses, ou qui étaient bannis forcément, ou qui s'étaient soustraits par l'exil aux vengeances aristocratiques. Du reste, mal unis, mal attachés les uns aux autres, les cantons n'avaient plus aucune force; ils étaient réduits à l'impuissance de défendre leur liberté. Par ce penchant de mauvais frère, si commun dans les Etats fédératifs, presque tous avaient recours dans leurs démêlés aux puissances voisines, et avaient des traités particuliers, les uns avec l'Autriche, les autres avec le Piémont, les autres avec la France. Politiquement, la Suisse ne présentait qu'une chaîne de petites et humiliantes tyrannies. »
C'est dans une de ces petites et humiliantes tyrannies que Rousseau allait chercher la revanche de son triste passé genevois et les ovations dues, pensait-il, à son génie.
RETOUR A GENEVE. — RENTREE AU BERCAIL CALVINISTE. POLÉMIQUES CONTRE VOLTAIRE
Auteur applaudi d'une œuvre musicale, de deux discours dont l'un avait été couronné par des académiciens de province, Rousseau voulut rentrer avec ce bagage de lauriers, et en triomphateur, dans cette ville de Genève que son père avait dû fuir et qu'il avait désertée afin d'échapper aux coups d'un maître brutal.
« Avant mon départ de Paris, écrivit-il, j'avois esquissé la dédicace de mon Discoîirs sur Vinégalité. Arrivé à Genève, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y avoit amené. Fêté, caressé dans tous les étals, je me livrai tout entier au zèle patriotique, et, honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profe-sion d'un autre culte que celui de mes pères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensois que l'Évangile étant le même pour tous les chrétiens, et le fond du dogme n'étant différent qu'en ce qu'on se mêloit d'expliquer ce qu'on ne pouvoit entendre, il appartenoit en chaque jKiys au seul souverain de fixer et le culte et ce dogme ininlelligible et quil étoilpar conséquent du devoir du ciiogen
d'admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi.
Ce voyage était d'heureuse inspiration. Rousseau, fêlé à Genève comme personnage applaudi à Paris, reviendra à Paris comme personnage applaudi à Genève. Ses succès parisiens, grossis, exagérés par la distance, serviront à grossir, à exagérer ses succès genevois, et ses succès genevois contribueront à donner du reJief à sa personnalité parisienne. Très habilement, Rousseau profitera de son parisianisme et de son exotisme. 11 fut un maître en l'art de la réclame.
Les lignes de Jean-Jacques, annonçant sa venue à Genève, doivent être complétées et rectifiées. Il faut noter d'abord la désinvolture avec laquelle ce fils de réfugiés accepte la maxime en vertu de laquelle Louis XIV a révoqué TEdit de Nantes : « Il appartient en chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et le dogme inintelligible, et il est, par conséquent, du devoir du citoyen d'admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi. »
Il faut remarquer aussi combien liousseau est à côté de la vérité lorsqu'il donne à entendre que sa conversion au protestantisme a eu un caractère de vague généralité chrétienne. Il a dû, au contraire, souscrire à tous les détails de la foi calviniste, admettre la confession de la Rochelle, le symbole des apôtres, l'inspiration surnaturelle des « Ecritures » et leur origine divine au sens strict du mot ; il a dû, par conséquent, affirmer sa croyance à la naissance miraculeuse, à la résurrection miraculeuse de Jésus-Christ, aux miracles de l'Ancien-Testament, aux miracles du Nouveau-Testament, au dogme de la Trinité. Les registres du Consistoire sont formels à cet égard :
a Du l*"^ août 1754. Le sieur Jean-Jacques Rousseau ayant satisfait sur tous les points jmr rapport à la doctrine, on l'admet à la Sainte Cène. » Rousseau devint protestant comme il était devenu catholique. Protestant, il souscrit aux dogmes calvinistes ; catholique, il avait déclare croire « à la Sainte Vierge, aux reliques, aux miracles de l'Eglise. » Dans le testament qu'il a rédigé, en 1737, alors qu'il se croyait à l'article de la mort, on lit : « Considérant la certitude de la mort et l'incertitude de Iheure ; près d'aller rendre compte à Dieu de mes actes et muni du signe de la croix sur mon corps, je recommande mon àme à Dieu par le mérite de mon Sauveur, de la Sainte Vierge, des saints Jean et Jacques mes patrons ; proteste de vouloir mourir dans la foi catholique, apostolique et romaine, donne aux religieux capucins et augustins et aux Dames de Sainte-Claire la somme de IG livres pour dire des messes pour le repos de mon âme. »
On se demande également comment le reconverti au calvinisme pouvait faire accorder, sans trahison d'un côté ou de l'autre, son néo-protestantisme avec son attitude devant Voltaire qu'il nomme son chef et ses relations confraternelles avec les encyclopédistes? Michelet dit à ce sujet : « Il ne s'agissait point du tout, pour Rousseau, en cette circonstance, « d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé depuis longtemps. C'est Diderot. V Encyclopédie qu'il faut abjurer. 11 glisse un peu légèrement là-dessus, dans ses Confessions, mais les pasteurs établissent très bien qu'il ne fut admis qu'ayant satisfait sur tous les points à la doctrine, c'est-à-dire en délaissant la foi du dix-huitième siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité de 1 Evangile. » Diderot nest pas moins sévère et il s'indigne que continuant à vivre
avec les philosophes, Rousseau, sans s'en expliquer d'abord avec eux, ait pris rang parmi les anli-philosophes.
Le revoilà calviniste et Genevois II fait trêve aux affaires sérieuses pour s'amuser avec ses amis. Cela dura quatre mois, au bout desquels cet austère protestant à qui ses compatriotes offrent une place de bibliothécaire lui permettant de vivre avec les siens, dans la petite localité quMl prétend aimer avec passion, dans l'obscurité et la moralité qui sont, affirme-t-il, ses désirs et ses goûts les plus vifs; cet homme vertueux, qui a l'horreur des vices des grandes cités et méprise les gens du monde, reviendra à Paris et se fera héberger par la femme très philosophe d'un fermier général !
Ce voj'age et ce séjour à Genève auront pour Rousseau elles encyclopédistes une singulière importance. Jean- Jacques, de retour à Paris, va devenir contre Diderot Voltaire et V Encyclopédie l'agent des ministres genevois. 11 sera le porte paroles du calvinisme, de ses étroitesses dogmatiques, de son horreur de l'art et de la joie de vivre, de ses rancunes et de ses haines. Il inaugurera contre l'esprit français et les doctrines d'universelle tolérance que représente Voltaire, une réaction dont les effets se prolongeront jusqu'à la Révolution française et, par delà la Révolution, jusqu'à nos jours. Agent des calvinistes, sans avoir sincèrement accepté la dogmatique de Calvin, son attitude et son langage prendront une apparence de félonie que Diderot, d'Alembert et Voltaire lui reprocheront durement. Il sera, pour ces combattants de la pensée libre, le fourbe, et, comme l'a écrit Michelet, « le Judas. »
Les premières hostilités contre Voltaire furent engagées par Jean-Jacques dès son retour de Genève, et à l'instigation d'un pasteur nommé Roustan.
Depuis le jour de sa conversion au protestantisme, remarque le pasteur Gaberel, l'esprit et le cœur de Rousseau furent sans cesse préoccupés des intérêts religieux de sa ville natale, et durant quatre années il entretint, contre Yollaire, une correspondance suivie avec les pasteurs genevois.
Voltaire publiait en 1750, son poème, écrit en 1752, sur la loi naturelle et un second poème sur le désastre de Lisbonne, arrivé en 1755. Le premier de ces poèmes est une œuvre spiritualiste ; Voltaire y défend la religion naturelle, tolérante, bienfaisante et supérieure aux religions a révélées fanatiques et persécutrices. »
Dans nos joui's passagers de peines et de misères,
■ Enfants du même Dieu, vivons au moins en frères.
Aidons-nous l'un et l'autre à porter nos fardeaux.
Le poème se termine par une invocation à Dieu :
... Et je ne puis penser qu'un Dieu qui m'a fait naître. Quand mes jours sont éteints me tourmente à jamais.
Cette conclusion contre l'Enfer déplut aux prédicanls calvinistes ; et le vers qui suit les irrita :
Servet fut en personne immolé par Calvin.
Leur colère fut avivée par la publication du poème sur le désastre de Lisbonne. Ils affectèrent de n'y voir qu'une diabolique malédiction contre leur Dieu et les œuvres de leur Dieu. Voltaire, pourtant, avait pris soin de dire, dans sa préface quelle était la pensée inspiratrice de son œuvre, et ill'avait fait avec sa netteté habituelle :
« L'auteur du. poème sur le désastre de Lisbonne ne combat point lillustre Pope, qu il a toujours admiré et aimé; il pense comme lui sur presque tous les points; mais pénétré des malheurs des hommes, il s'élève contre
les abus qu'où peut faire de cet ancien axiome : tout est bien. Il adopte celte triste et plus ancienne vérité reconnue de tous les hommes qu'il y a du mal sur la terre ; il avoue que le mot J'out est bien, pris dans un sens absolu, et sans l'espérance d'un avenir, n'est qu'une insulte aux douleurs de notre vie. »
Les ministres ne pouvaient laisser sans réfutation de tels blasphèmes! Ils appelèrent Rousseau au secours. L'un deux, le pasteur Rouslan, lui écrivitpour lui signaler les impiétés de Voltaire et lui demander de les confondre :
« Laisserez-vous, mon cher philosophe, passer sans mot dire ces tristes choses? Je vous signale surtout ce passage :
Quand la mort met le comble aux maux que j'ai soull'erts,
Le beau soulagement d'être mangé des vers !
Tristes calculateurs des misères humaines,
.Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines,
Et je ne vois en vous que l'effort impuissant
D'un fier infortuné qui feint d'être content.
Les ministres genevois découvrirent dans ces vers la négation de limmorlalité de l'âme! C'était se méprendre par mauvaise foi ou imbécillité sur la pensée de Voltaire qui avait invoqué contre le mal présent l'espérance d'un avenir réparateur :
Un jour tout sera bien : voilà notre espérance. Tout est bien aujourd'hui : voilà l'illusion !
Mis en demeure par les pasteurs calvinistes d'attaquer « l'impie », Rousseau s'empresse d'obéir. Il compose un long mémoire, afin, dit le pasteur Gaberel, de « démontrer à Voltaire qu'il est odieux de rendre l'Etre suprême responsable des misères que les hommes s'attirent par leurs imprudences ou leurs vices. »
Le mémoire composé, Rousseau l'adresse, non pas à Voltaire, mais au docteur Tronchin, avec cette lettre :
« Montmorency, 18 août 1756.
« Voici, mon respecté concitoyen, une longue kyrielle à lire pour un homme aussi utilement occupé que vous, mais j'ai droit à vos bienfaits ainsi que le reste des hommes.
« Voyez donc, je vous supplie, s'il n'y a point peutêtre d'indiscrétion dans le zèle qui m'a dicté cette lettre. Si je suis moins fondé que je n'ai cru l'être, ou que M. de Voltaire soit moins philosophe que je ne le suppose, supprimez la lettre et renvoyez-la moi sans la montrer.
« S'il peut supporter ma franchise, cachetez ma lettre, et la lui donnez en ajoutant tout ce que vous croirez propre à lui j)er sua der que jamais Vinienlion de V offenser n'entra dans mon cumr. »
Rousseau, tout en obéissant aux indications des pasteurs calvinistes, prend des précautions, consulte son compatriote Tronchin, qu'il sait lié avec Voltaire, et l'autorise à supprimer le mémoire s'il doit être désagréable au chef des philosophes, — à son chef.
Tronchin le rassure. Le mémoire est remis. C'est une verbeuse dissertation en faveur du Tout est bien :
« Vos deux derniers poèmes, monsieur, me sont parvenus dans ma solitude, et quoique mes amis connaissent l'amour que j'ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci pourraient me venir à moins que ce ne soit de la vôtre. »
Rousseau savait à n'en pouvoir douter que jamais Voltaire ne lui avait adressé son poème et que l'auteur de l'envoi était le pasteur Roustan. Il continue :
« Ainsi, je crois devoir vous remercier à la fois de l'exem-
plaire et de l'ouvrage. J'y ai trouvé le plaisir avec l'instruction, et reconnu la main du Maître. Je ne vous dirai pas que tout m'en paraisse également bon ; mais les chosesqui m'y déplaisent ne font que m'inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent. Ce n'est pas sans peine que je défends quelquefois ma raison contre les charmes de votre poésie ; mais c'est pour rendre mon admiration plus digne de vos ouvrages que je m'efforce de n'y pas tout admirer. »
Après cet exorde insinuant, Rousseau aborde l'objet de son mémoire et s'efforce de prouver que les responsables du tremblement de terre de Lisbonne ce sont... les victimes :
« Je ne vois pas qu'on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l'homme libre, perfectionné (?) partant corrompu; et quant aux maux physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout système dont l'homme fait partie, et alors la question n'est point pourquoi l'homme n'est point parfaitement heureux, mais pourquoi il existe De plus, je crois avoir montré qu'excepté la mort, qui n'est presque un mal que par les préparatifs dont on l'a fait précéder la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature (?) n'a point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également le dégât eut été beaucoup moindre, et peut-être nul. »
Evidemment! Et s'il n'y avait pas eu d'habitants du tout, le dégât eût été, non point peut-être, mais certainement nul. La dialectique de Rousseau est pleine de naïvetés qui rappellent l'axiome fameux de Joseph
lo-2 JEAN-JACOL'IiS KOUSSEAU
Pradhomme : « Otez l'homme de la société, vous l'isolez ! n
Jeaa-Jacqu€S ne se rend pas même compte du sens et de la portée de la thèse qu'il veut établir. D'après celte thèse le mal doit être imputable, — si on tient à justifier la Providence, — nonpas à la plupart des hommes mais à tous les hommes. Il suffît de la soulTrance d'un seul innocent pour que la responsabilité de la Providence soit engagée et le paradoxe de Rousseau anéanti. Si on croit, comme Jean-Jacques disait qu'il y croyait, à la toutepuissance et à la toute-bonté d'un Etre éternel, ayant créé le monde, et le dirigeant, on a le droit, en face des cataclismes et en présence des iniquités, d'adresser à cet litre l'apostrophe que lui adressait Proudhon et de s'écrier : « Dieu c'est le mal! »
Rousseau s'imagine sortir d'embarras en niant le mal ou même en en faisant l'apologie. Il dit à Voltaire :
« Il y a des événements qui nous frappent souvent, plus ou moins selon les faces sous lesquelles on les considère et qui perdent beaucoup de l'horreur qu'ils inspirent au premier aspect, quand on veut les examiner de près. J'ai appris dans Zadig, et la nature me confirme de jour en jour qu'une mort accélérée n'est pas toujours un mal réel, et qu'elle peut passer, quelquefois, pour un bien relatif. De tant d'hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, jjlusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs; et, malgré ce qu'une pareille description a de touchant et fournit à la poésie, il n est pas sûr qu'un seul de ces infortunés ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l'est venu surprendre. »
Heureuses victimes! Providentiel tremblement de terre! Bienfaisants cataclysmes! Crimes salutaires s'ils
suppriment rapidement la vie et nous épargnent ainsi les maux possibles de l'existence ! Ce n'est pas un poème attristé que Voltaire aurait dû composer sur le désastre de Lisbonne, mais un cantique d'actions de grâces. Ici encore Rousseau répond à côté. Il ne s'agit pas, en effet, de savoir s'il est des cas oii la mort est préférable à la vie, mais s'il est des (léaux qui apportent la mort aux êtres qui désiraient vivre.
L'idée de la providence ecclésiastique est contradictoire à l'idée de l'existence du mal. Il faut, ou nier le mal — ce qui est un mensonge par trop audacieux — ou nier la providence selon l'Église, et ne croire qu'aux forces inconscientes de la nature. Dans ce dernier cas, le mal métaphysique disparaît. Les cataclysmes sont à la terre ce que les maladies sont au corps humain. Ce sont des fatalités matérielles que l'homme doit étudier pour les combattre, les réduire, les anéantir quand cela est possible. Il a en lui pour l'aider dans cette lutte une puissance de perfectibilité infinie. Et c'est assez pour qu'on soit content de vivre dans le travail et l'espérance, en cultivant son jardin, comme le veut le Candide de Voltaire, en le garantissant par des clôtures améliorées, et en se résignant aussi à reconnaître qu'il y a, qu'il y aura probablement toujours, des fleurs qu'un souftle impur séchera et des arbres déracinés par l'ouragan. On se coûtentera alors de cueillir le jour, et sans jamais oublier les leçons et les devoirs de la solidarité humaine (1).
Voltaire fit à « l'ennuyeuse lettre » de Rousseau — cette appréciation est de Rousseau lui-même — une courte et aimable réponse :
(i'i Sur la question de l'existence du mal, voir le beau travail de M. Otlo Karmin, docteur en philosophie : Le problème du mal, Genève, 1907.
« Aux Délices, 12 septembre.
« Mon cher philosophe, nous pouvons, vous et moi, dans les intervalles de nos maux, raisonner en vers et en prose ; mais, dans le moment présent, vous me pardonnerez de laisser là toutes ces discussions philosophiques qui ne sont que des amusements. Votre lettre est très belle, mais j'ai chez moi une de mes nièces qui, depuis trois semaines, estdans un assez grand danger. Je suis garde-malade et malade moi-même. J'attendrai que Je me porte mieux, et <\ue ma nièce soit guérie, pour oser penser avec vous. M. d'Alembert vous dira quelle vie philosophique on mène dans ma petite retraite. Elle mériterait le nom qu'elle porte si 1 on pouvait vous y posséder quelquefois.
« Comptez que, de tous ceux qui vous ont lu, personne ne vous estime plus que moi, malgré mes mauvaises plaisanteries, et que, de tous ceux qui vous verront, personne n'est plus disposé à vous aimer tendrement. Je commence par supprimer toute cérémonie.
« Voltaire. »
À cette lettre si amicale et oi^i, pour la troisième fois, en termes de tendre bienveillance, Voltaire offrait l'hospitalité à Rousseau, celui-ci ne fit pas de réponse directe ; mais, à quelque temps de là, le pasteur Vernet faisait circuler dans Genève ce billet que Jean-Jacques lui avait écrit : « Ainsi donc, la satire, le noir mensonge et les libelles sont devenus les armes de M. de Voltaire. Cest aiyisi quil paie lliospilalilé dont, par une funeste indulgence, Genève use envers lui. Ce fanfaron d'impiété, ce beau génie, cette àme basse, cet homme si grand par ses talents, si vil par leur usage, laissera de longs et cruels souvenirs parmi vous. »
Cette lettre de fiel, de « méchanceté noire et vile », de- provocation à l'ostracisme, d'agression dans l'ombre, contre un auteur illustre, à qui le lauréat de l'Académie de Dijon avait écrit : « Vous êtes notre maître, et je n'ai vécu que pour mériter un de vosregards » ; cette tentative d'un néo-protestant habitant la France, d'ameuter toute une ville huguenote contre un homme que sa situation de natif catholique exposait à des mesures de' proscription, ne justifie-t-elle pas le jugement qu'Edmond Scherer a porté sur Jean-Jacques et ses Confessions :
« L'égoïsme le plus cynique, l'ingratitude la plus odieuse, la malignité la plus savante, s'allient dans ce livre à des effusions de sensibilité et à des prétentions de vertu. Tout est bas chez cet homme qui croit excuser des vices dégoûtants en en faisant la confidence au public, se débarrasser du fardeau de la reconnaissance en flétrissant ceux qui l'ont comblé des plus touchantes attentions, et dont la société favorite est la servante à qui il a fait des enfants, pour les envoyer, au fur et à mesure, aux Enfants-Trouvés. C'est en vain qu'on se dit que cet homme est fou, d'une folie croissante et caractérisée, c'est en vain qu'on cherche à prendre la méchanceté, la ruse, les soupçons comme autant de symptômes pathologiques, on sent que l'àme de 1 auteur a toujours été vile et l'on éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître qu'avec tout son talent, l'écrivain n'est pas parvenu à déguiser entièrement sa vulgarité native. »
Rousseau, au huitième livre de ses Confessions, fait une brève et obscure allusion aux tentatives calvinistes contre Voltaire auxquelles il s'associa. « Une chose, ditil, qui aida beaucoup à me déterminer à quitter mon pays et à revenir en France, fut l'établissement de Voltaire auprès de Genève. Je compris que cet homme y fe-
rait révolution, que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs qui me chassaient de Paris... » Et, en conséquence, c'est à Paris qu'il revient! Un autre motif aurait dû, semble-t-il, le retenir dans ce pays natal, si cher à son cœur, à ce qu'il assure ; le devoir de le protéger, d'essayer tout ou moins de résister à l'ennemi qu'il dénonce. L'accomplissement de ce devoir lui était facile, puisque ses compatriotes lui offraient un emploi lui permettant de vivre modestement auprès des siens. Or, c'est précisément la perspective de ce devoir qui l'effraie et lui suggère l'idée de fuir. Il réfléchit, en effet, « qu'il lui faudrait batailler sans cesse, et qu'il n'aurait d'autre choix dans sa conduite que celui d'être un pédant insupportable ou un lâche et mauvais citoyen. » Il oublie qu'il aurait pu être un courageux patriote en luttant contre le prétendu danger qu'il signale. Il continue, en s'embrouillant de plus en plus dans ses excuses sans dignité : « La lettre que Voltairem'écrivit sur mon dernier ouvrage me donna lieu d'insinuer mes craintes dans ma réponse. » Il est malaisé de comprendre comment une lettre amic (le et tendre pouvait donner, à celui qui la recevait, le droit « d'insinuer des craintes », c'est-à-dire de demander qu'on chassât du territoire genevois l'homme qui lui offrait Ihospitalité. « L'effet que produisit ma réponse, écrit Rousseau, confirma mes craintes. Dès lors, je tins Genève perdue et je ne me trompais pas. » Et, devant sa Genève perdue, il se conduit comme il l'avait fait à Lyon, lorsqu'il vit un de ses camarades en proie à une attaque d'épilepsie. Il se sauve et va chez qui? Chez Topulente femme d'un de ces « traitants » qu'il fait profession de mépriser.
Pris de scrupule il ajoute : « J'aurais dû, peut-être, aller faire tête à l'orage, si je m'en étais senti le talent.
Mais qu'eussé-je fait, seul (il oublie la compagnie des pasteurs qu'il a provoqués à la persécution contre Voltaire,) timide et parlant très mal, contre un homme arrogant, opulent, étayé du crédit des grands, d'une brillante faconde, déjà l'idole des femmes et des jeunes gens. Je craignais d'exposer inutilement au péril mon courage (?), je n'écoutai que mon naturel paisible el ami du repos. » Il préféra « insinuer » et ditTamer à distance. Il se livra à cet exercice pendant quatre années. Nous avons làdessus le témoignage des pasteurs calvinistes : « Un agréable asile, écrit le pasteur (laberel, fut ofTert à l'Ermitage à Rousseau et son établissement à Genève indéfiniment ajourné... toutefois durant quatre années il entretint une correspondance suivie avec les pasteurs genevois. Voltaire en fit les frais. »
Kousseau, ayant fui sa patrie, où on le réclame, n'a rien de plus pressé que de médire de ses compatriotes Il les accuse d ingratitude. Il se plaint du mauvais accueil qu'on a fait à la dédicace de son Discours sitr Vinégalité : « Cette dédicace, que le plus pur patriotisme m'avait dictée, ne fit que m'attirer des ennemis dans le Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie. M. Cliouet, alors premier syndic, m'écrivit une lettre honnête, mais froide. » Rousseau ne donne pas le texte de cette lettre. Mais nous savons que la délibération du conseil portait ces mots, qui sont plus qu'honnêtes et qui ne sont pas froids : « Le conseil voit avec satisfaction qu'un de nos concitoyens s'illustre par des ouvrages qui manifestent un génie et des talents aussi distingués. » Rousseau aurait voulu qu'on lui rendît des honneurs publics. Il rapporte avec satisfaction que M. de Mairan avait dit à un dîner chez madame Dupin que « le Conseil se déshonorait » en ne rendant pas de semblables honneurs à l'auteur d'une dédicace aussi belle, et il s'afflige « qu'aucun Genevois
ne lui ait su gré du zèle de cœur qu'on sentait dans cet ouvrage. »
Ayant ainsi daubé sur ses ingrats concitoyens, Rousseau nous révèle « les motifs plus puissants sur son cœur » qui l'ont obligé à devenir l'hôte de madame d'Épinay :
« M. d'Épinay, voulant ajouter une aile qui manqaoit au château de Chevrette, faisoit une dépense immense pour l'achever. Étant allé voir un jour, avec Mme d'Épinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touclioit la forêt de Montmorency, et oîi étoit un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu on appeloit l'Ermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m'avoit frappé, quand je le vis pour la première fois, avant mon voyage à Genève. Il m'avoit échappé de dire dans mon transport : Ah! madame, quelle habitation délicieuse! Voilà un asile toutà fait pour moi. Mme d'Épinay ne releva pas beaucoup mon discours ; mais à ce second voyage, je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure^ une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. Au second voyage, elle me dit en voyant ma surprise : Mon ours voilà votre asile ; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre. Je ne crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la main bienfaisante démon amie... Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d'habiter l'Krmitage. »
Heureux, bien qu'éloigné des bords sacrés qui l'ont vu naître, le citoyen de Genève s'installe confortablement chez Mme d'Épinay.
A quels travaux allait-il se consacrer dans cette déli-
cieuse demeure : « Des divers ouvrages que j'avois sur le chantier, écrit-il, celui que je méditois avec le plus <ie goût, auquel je voulois travailler toute ma vie, et qui devoit, selon moi, mettre le sceau à ma réputation, étoit mes Institulions poHtiqes. Il y avoit treize à quatorze ans que j'en avois conçu la première idée, lorsque étant à Venise j'avois eu quelque occasion de remarquer les défauts de co gouvernement si vanté. Depuis lors mes vues s'étoient beaucoup étendues par l'étude historique de la morale. J'avois vu que\iout tenait radicalement à la politique, et que, de quelque façon qu'on s'y prit, aucun peuple ne serait jamais q"e ce que la nature de S07i gouvernement le ferait être; ainsicetle grande question du meilleur gouvernement possible me paroisssoit se réduire à celle-ci: Quelle est la nature du gouvernement propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin, à prendre ce mot dans son plus grand sens ? y ai\o\s cru voir que cette question tenoit de bien près à cette autre-ci, si même elle en étoit différente : Quel est le gouvernement qui, par sa nature, se tient toujours le plus près de la loi ? De là, qu'est-ce que la loi? et une chaîne de questions de cette importance. Je voyois que tout cela me menoit à de grandes vérités, utiles au bonheur du genre humain, mais suriout à celui de ma patrie, où je n'avois pas trouvé, dans le voyage que je venois d'y faire, les notions des lois et de la liberté assez justes, ni assez nettes à mon gré. »
Le Contrat social est donc, de l'aveu de Jean-Jacques, un livre composé pour le bonheur du genre humain et surtout pour celui de Genève. C'est une œuvre d'inspiration genevoise, de réminiscences genevoises, d'esprit genevois et calviniste. Rousseau se remet à l'écrire au retour du voyage et du séjour qu'il vient de
faire chez ses compatriotes. De tous les livres de Jean- Jacques c'est le plus particulariste, le plus étroit de tendance (malgré ce qu'il dit sur le bonheur du genre humain). Il va légiférer pour une petite ville, pour sa petite ville, et légiférer pour une démocratie théocratique. Il s'agit surtout pour lui, non certes de créer un peuple libre, mais de faire naître une population vertueuse. Par quels moyens? Par des institutions politiques sans doute, mais aussi par des pénalités politiques, par la mise à l'index des arts, des théâtres, par des mesures d'exil et de mort contre les catholiques et les libres penseurs opposés à son idéal de gouvernement. Rousseau, dans le Contrat social, continue Calvin. S'il a composé le Contrat social, dit-il, dès la première page de cette œuvre, c'est parce qu'il est citoyen de Genève et « membre » du souverain : (( Né citoyen d'un État libre et membre du souverain, quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d'y voter suffit pour m'imposer le devoir de m'en instruire : heureux, toutes les fois que je médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de mon pays. »
Dans le Contrat social, comme dans presque tous les écrits du Genevois, des idées justes, souvent profondes se mêlent à d'énormes et pernicieuses erreurs. Cette œuvre est un chaos de phrases d'oîi se dégagent des éclairs de vérité et où s'accumulent les contradictions. Au commencement du livre, l'auteur affirme que l'homme est né libre, ce qui n'a pas de sens, si on n'explique pas ce qu'est cette liberté de naissance. Non seulement l'homme n'est pas né libre, mais il est né, au contraire, esclave de ses organes et dominé par des atavismes. Rousseau ajoute que la liberté de nature s'est transformée
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en servitude dans l'état social. Elle ne s'est pqs transformée, elle s'est continuée en servitude. Il p'y a que (\es servitudes et dansla nature et dans l'état social. liousseau propose d'expliquer les causes delà transfornfiation dont il parle et, sur ce terrain, qui est le terrain de l'histoire, il fait des constatations intelligentes. On a voulu, remarque-t-il, fonder l'obligation civile syr de faux principes, dont voici le premier : l'autorité paternelle, ^.égitime, tant que l'enfant est faible, elle s'atténue jusqu'à s'eflfc^cer quand l'enfant est devenu homme. Elle n'est donc pas un principe de permanente autorité. Le genre humain n'est pas une collectivité d'enfants éternels appartenant à quelques dynasties paternelles et dominant par privilège de naissance. En faveur de l'obligation civile on ne saurait invoquer non plus, selon Rousseau, qui se contredira plus tard, la volonté de Dieu, le droit divin. Car, s'il est clair que l'homme doit vouloir ce que Dieu veut, il n'est pas clair que Dieu veuille qu'on préfère tel gouvernement à tel autre, ni qu'on obéisse à Jacques plutcH qu'à Guillaume.
La force non plus ne crée pas le droit et ne peut le légitimer. La volonté du plus fort ne peut prétendre à la durée et au respect car dès qu'on peut désobéir impunément, on le peut, légitimement; rien n'est plus vrai. Rousseau formule cette vérité en excellents termes :
« Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable; car, sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est'ce qu'un droit qui périt quand la force
cesse? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir; et si l'on n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout. Obéissez aux puissances. Si cela veut 4|re, cédezà |a force, le précepte est bon, mais superflu; je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vienj, de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi; est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au fond d'an bois, non seulement il faut par force donner la bourse; mais, quand je pourrais la sopstraire, suis-je en conscience obligé de la donner? Çc^r enfin, le pistolet qu'il tient est aussi une puissance. Convenez donc que force ne fait pas droit et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes? »
Si l'autorité paternelle, si le droit divin, si le droit du plus fort ne sont pas, ne doivent pas être des principes de gouvernement, en est-il de même pour ce que Grotius nomme l'aliénation volontaire? Un homme n'a-t-il pas le droit de se rendre esclave d'un maître; un peuple ne peut-il consentir à devenir le sujet d'un roi et d'une suite de rois"? Non, répond Jean-Jacques, car renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, à ses devoirs. » Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme, et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin, c'est une convention vaine de stipuler, d'une part, une autorité absolue, et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-ilpas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a le droit de tout exiger? Et cette seule condition, sans équivalent, sans échange, n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte?
Car quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m'appartient, et que son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi même est un non sens. Grotius et d'autres tirent de la guerre une autre origine du droit d'esclavage. Le vainqueur ayant le droit de tuer le vaincu, celui-ci peut racheter sa vie aux dépens de sa liberté. Mais il est clair que ce prétendu droit de tuer le vaincu ne résulte en aucune manière de la guerre. »
Quant au prétendu droit de conquête, il n'a d'autre fondement que la loi du plus fort. « Si la guerre ne donne point au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus, ce droit qu'il n'a pas ne peut fonder celui de les asservir. »
Donc, toute autorité légitime doit reposer sur un contrat librement consenti; donc le législateur philosophe doit se proposer de « trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque asssocié, et pour laquelle, chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à luimême et reste aussi libre qu'auparavant. «
Bel idéal, certes, mais plus facile à formuler qu'à réaliser et qui semble impliquer contradiction puisqu'il n'apparaît guère comment, en s'unissantà tous, on reste libre de n'obéir qu'à soi-même.
Au surplus, où mettra t-on la souveraineté, celle qui personnifiera la force commune et universellement protectrice de chacun? Elle résidera, selon le Contrai social, dans le corps politique qui prendra le nom d'État ou de souverain, selon qu'il sera actif ou passif. Cette souveraineté sera inaliénable, indivisible, infaillible, absolue. Ici Rousseau, consciemment ou non, nous mène dans une voie obscure, remplie de pièges et terriblement redoutable. « La loi, dit-il, doit être l'expression de la
volonté générale sur un objet d'intérêt commun ; elle cesse d'être la loi si elle a en vue un objet individuel. Elle n'est, dans ce cas, qu'un décret. Le peuple seul peut faire les lois. » Rousseau, sur ce point essentiel, se sert d'expressions inexactes ; en effet, d'après sa théorie, ce n'est pas le peuple, mais la fraction la plus nombreuse du peuple qui fait les lois. Et si cette fraction se trompe? Si elle abuse de sa majorité? Rousseau s'imagine répondre à cette question et dissiper toute crainte en proposant de faire ce qu'il condamnait tout à l'heure à savoir imposer l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits, à toute la communauté.
C'est le despotisme de l'État dans toute sa rigueur et l'asservissement des individus le plus complet qu'on puisse imaginer. Rousseau admirateur de Sparte et de Genève, n'a jamais rien compris à la liberté. Afin de justifier la tyrannie de l'État, c'est-à-dire dans sa doctrine, de la majorité des citoyens contre la minorité des citoyens, il émet desaphorismes de cette force : « chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous. » Mais est-elle légitime pour chacun? Et encore : « La condition est égale pour tous, nul n'a intérêt à la rendre onéreuse pour chacun. » Mais si cette condition oflense la dignité humaine et supprime la liberté? Et enfin : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne. » Mais si en se donnant à tous on ne se donne à personne, on ne s'en donne pas moins tout entier puisqu'on aliène ses droits à la communauté. Le Contrat social est tout plein de ces logomachies et de ces équivoques. Il glisse dans l'incohérence et tombe dans la déraison,
Rousseau procède constamment par abstractions : il ne tient compte ni des lois économiques qu'il semble ignorer, ni des usages, ni des traditions, ni de l'auto-
Domie de la personne humaine, il construit une société politique, comme dans ses premiers discours, il avait construit un état de natui'ede l'homme avant la société. Et de même qu'il avait attribué toutes les perfections à ce rêve d'homme naturel, de même il attribua toutes les infaillibilités à cet état idéal. Son système est celui de Hobbes, le théoricien anglais du despotisme; mais c'est du Hobbes retourné : il remplace la tyrannie d'un seul par la tyrannie de la multitude qu'il apothéose. Il pousse si loin la croyance à l'infaillibilité des lois politiques établies par la volonté générale qu'il n'hésite pas à écrire ces lignes : « Le corps politique est aussi un être moral qui a une volonté, et cette volonté générale qui tend toujours à la conservation et au bien-être du tout et de chaque partie, et qui est la source de lois, est, pour tous les membres de l'État, par rapport à eux et à lui, la règle du juste et de Vinjusle ; vérité qui, pour le dire en passant, montre avec combien peu de sens tant d'écrivains ont traité de vol la subtilité, prescrite aux enfants de Lacédémone, pour gagner leur frugal repas, comme si tout ce qu'ordonne la loi pouvait ne pas être légitime! » A l'espèce de divinité qu'il accorde à la loi et, par consé4uent, à là multitude d'où la loi procède, Jean-Jacques ajoute la divinité des législateurs à qui il reconnaît le pouvoir de changer la nature humaine : « Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parlait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive, en quelque sorte, sa vie et son être; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous avons tous
reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôle à l'homme ses forces propres poiirlui en donner (Jui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans secours d'autrui. »
Dans la sixième des Lellres de la montagne, Rousseau, après avoir donné un résumé du Contrat social, répète qu'en écrivant ce livre il a voulu faire connaître le gouvernement de Genève ; il a pris « la constitution de cette ville, qu'il trouvait belle, pour modèle des institutions politiques et la proposer en exemple à l'Europe. » Lisez ce livre, dit-il à ses compatriotes, « vous y verrez pai-tout la liberté réclamée, mais toujours soiis l'autorité des lois, sans lesquelles la liberté ne peut exister, et sous lesquelles on est toujours libre, de quelque façon qu'on soit gouverné. » Dans le Contrat social il avait écrit : Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens. »
De cette maxime Rousseau tire cette, conclusion que la conscience des citoyens appartient à l'État, et, comme l'État qui lui sert de modèle est l'État calviniste qui fait dépendre les devoirs du citoyen de certains dogmes religieux, et punit de mort ou d'exil quiconque ne professe pas ces dogmes, « Rousseau demande qu'on exile ou qu'on tue les citoyens réfractaires aux dogmes religieux du Contrat social, — de son Contrat social ! Ce que Calvin avait fait, au seizième siècle, au nom « du pur Évangile», Rousseau le tente, au dix-huitième siècle, au nom de ses convictions personnelles. Cet ancien protestant devenu catholique, cet ancien solliciteur d'une pension à titre de renégat, ce catholique redevenu protestant pour redevenir citoyen Genevois, fait de ses théorie métaphysiques le fondement de l'ordre
social, et met le bourreau au service de ses opinions personnelles! C'est là, de la part d'un sinaple individu, le plus monstrueux exemple d'orgueil et d'intolérance !
11 faut citer le chapitre où le citoyen de Genève se donne, — dans le Contrat social, — les allures d'un Calvin réclamant des supplices contres les philosophes et les catholiques.
« Laissant à part, dit-il, les considérations politiques, revenons au droit, et fixons les principes sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au souverain sur les sujets, ne passe point, comme je l'ai dit, les bornes de l'utilité publique. I^es sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté : Or il importe bien à VEtal que chaque citoijen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les dogmes de cette religion n'' intéressent ni VEtat^nises membres, qu autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir, au surplus, telles opinions qu'il lui plaît sans qu'il appartienne au citoyen d'en connaître : car il n'a pas compétence dans l'autre monde; quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir, ce n'est pas son affaire, pourvu qu'ils soient bons citoyens dans celle-ci.
« Il y a donc une profession de foi purement civile (!) dont il appartient au Souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen, ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il faut lUNNifi de l'État ouiconque