NE LES CROIT PAS
« Il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la
justice, et d'immoler, au besoin, sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas qu'il soit PUNI DE mort; il a commis le plus grand des crimes; il .a menti devant les lois.
« Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, sans explications ni commentaires. L'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, ' le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois; voilà ses dogmes positifs. »
C'est là ce que Rousseau appelle des dogmes simples et en petit nombre, qu'il faut accepter sans commentaires et sans explications, sous peine d'exil et de mort. Ayant ainsi promulgué la loi sociale, le nouveau Moïse flétrit l'intolérance : « Quant aux dogmes négatifs, écrit-il, je les borne à un seul, c'est l'intolérance : elle rentre dans les cultes que nous avons exclus. » Mais il ne l'aperçoit pas dans le culte qu'il institue! Il termine en demandant « qu'on chasse de l'état », pour cause d'intolérance, les catholiques, puisqu'ils osent dire : Hors de l'Église point de salut. »
Rousseau était-il fou, ainsi qu'on l'a affirmé, lorsqu'il a composé ce chapitre du Contrat social où il immole l'indépendance du citoyen à l'omnipotence de l'État, où il sacrifie la souveraineté de la justice à la souveraineté d'une majorité, où il se montre plus exclusif, plus intolérant que les théoriciens du despotisme d'État dans l'antiquité? Non, il n'était pas fou, pas entièrement fou du moins, il était de tradition genevoise et calviniste. Calvin, Théodore de Bèze avaient répudié comme diabolique la liberté de conscience, fait appel au bûcher, à la torture, à la proscription, à toutes les cruautés pénales contre
les négateurs des dogmes qu'ils jugeaient nécessaires à l'existeiice et à la prospérité de l'État genevois. Bousseau procédait de ces ancêtres et agissait comme eux. Les dogmes qu'il voulait imposer sous peine d'exil et de mort à la cité rousseautiste étaient, comme les dogmes de la cité calviniste, des dogmes métaphysiques. En si « petit nombre » quils fussent, ils étaient suffisants pour amener la condamnation, l'exil et la mort des catholiques, des sceptiques, des matérialistes, des athées, des déistes euxmêmes, si ces déistes paraissaient mettre en doute, comme l'avait fait Voltaire dans le poème sur le désastre de Lisbonne, la bienfaisance de la divinité. Quel sens précis avait, en outre, l'article sur « le chàtimeut des méchants? » Pour Rousseau, les méchants c'était tous ses ennemis, c'est-à-dire, dans sa pensée, presque tout le monde ! Le Contrat social et les lois issues du Contrai social devenaient choses intangibles et « saintes. » Y toucher, toucher à ces dogmes civils, et aussi, par conséquent, à la « sainteté » du législateur, c'était mériter les derniers supplices. L'intolérance politique s'ajoutait à l'intolérance métaphysique. Quand l'influence du Contrat social pénétrera la Révolution française, le législateur, selon le cœur de Rousseau et la tradition de Calvin : Robespierre, enverra à la mort quiconque ne sinclinera pas devant la sainteté de sa personne, l'infaillibilité de ses actes et la divinité de ses lois, devenues des dogmes. Voici quelques-uns des sophismes dont s'est servi Rousseau afin de justifier les théories sanguinaires du Contrat social: «Les sujets, dit-il, doivent compte au souverain de leurs opinions, si ces opinions « importent à la communauté. » C'est anéantir d'un trait de plume la liberté de conscience et la liberté de la pensée. Les sujets ne doivent compte au souverain que de leurs
actes, si ces actes sont du ressort de l'état civil, mais leurs opinions ne te^ardent qu'eux-mêmes. 11 dit (Jue les dogmes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme sont nécessaires au bon ordre de l'État et à la morale dans l'État. Mais s'il s'arroge le pouvoir d'imposer ces dogmes métaphysiques, comment s'y prendra-t-il pour empêcher que d'autres théoriciens dont l'intelligence vaut la sienne, dont la conscience vaut la sienne, imposent comme nécessaire la croyance à la divinité de Jésus-Christ, à la Trinité, à l'infaillibilité du pape? Il demande la peine de mort en faveur de l'immortalité de l'âme, d'autres la réclameront en faveur de l'inspiration littérale de la Bible et des miracles de l'Église. Et qu'est-ce que ce Dieu qu'il ne définit pas? Qu'est-ce que cette immortalité sur laquelle il n'apporte aucune lumière? Les anciennes inquisitions ecclésiastiques étaient moins vagues et moins redoutables.
Politique, religieuse ou philosophique, l'intolérance n'est jamais que de l'intolérance, et philosophique, elle est plus absurde et plus odieuse que toute autre, car elle est plus inconséquente et n'a nulle excuse.
Rousseau légiférait pour sa ville natale. Il le dit expressément dans sa correspondance ; et, dans le Contrai social, il écrit : « Tout bien considéré je ne vois pas qu'il soit possible au souverain de conserver parmi nous l'exercice de ses droits si la cité n'est très petite. » Or, comme il ne donne aucun moyen de rendre la cité petite et de la maintenir petite, c'est bien une localité murée, fermée aux étrangers, c'est bien Genève qu'il a en vue. Et c'est également le gouvernement aristocratique de Genève qu'il entend glorifier : « Quant aux principes de gouvernement établis dans le Contrat social, mande-t-il à M. Marcet, ils se réduisent à ces deux principaux : le
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premier, que, légitimement, la souveraineté appartient toujours au peuple; le second, que le gouvernement aristocratique est le meilleur... si j'étais procureur général de la République de Genève, et qu'un bourgeois, quel qu'il fût, osât condamner les principes établis dans cet ouvrage, je l'obligerais à s'expliquer avec clarté, ou je le poursuivrais criminellement comme traître à la patrie et criminel de lèse-majesté. '>
Mais alors pourquoi n'a-t-il pas intitulé son livre : Le Contrat genevois? (1)
(1) Le Contrat social, écrit M. Jules Leraaître, est l'onivre qui s'insère le moins dans la biographie de Rousseau, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'écrire. » Nous croyons, au contraire, que cest celui qu'il était le plus appelé à écrire. M. Lemaîlre ajoute très justement, cette fois : «Lorsque Rousseau éciiTit le Contrat social, il était dans sa période d'adoration pour Genève. Ce qu'il édifia, c'est le gouvernement de Genève idéalisé. »