EN
Voltaire n'a pas été fêté en 1894.
L'hommage qui lui était dû deux cents ans après sa naissance et que l'on négligea de lui rendre, ne sera sans doute pas refusé à Rousseau en 1912. A Paris, comme à Genève, sa statue entendra des discours amples et sonores. Si j'avais quelque chance d'être écouté par les orateurs qui rivaliseront d'éloquence le 28 juin, je dirais : Sainte-Beuve a donné un avertissement dont malheureusement personne ne tient compte : Si, pour juger Rousseau, vous voulez absolument le considérer à travers les conséquences que vous prétendez tirer de ses écrits, vous le ferez « trop beau ou trop laid, trop génie ou trop monstre ». Ne cherchez pas s'il a dicté tel ou tel article de la Déclaration des droits, ni s'il a inspiré la Constitution de 93. Ne cherchez pas non plus s'il était chrétien ou socialiste, s'il aurait été guillotiné. Oubliez
des paradoxes qui firent grand bruit mais n'eurent pas grand effet.
N'allez pas présenter comme principal auteur de la Révolution, comme son bon ou son mauvais génie, un homme qui ne croyait pas au progrès, qui défendait de sortir d'une Eglise dont on n'a plus la foi, qui affichait son hostilité contre les philosophes. Sans vous attarder à de longues considérations sur sa politique, constatez qu'il ne fut jamais révéré et cité plus qu'en 89; que les Constituants et les Girondins avaient pour lui le même culte que les Montagnards. Souvenez-vous de son aversion pour les secousses brusques, de son respect pour la tradition. Il conviendra de rappeler les services qui l'ont fait mettre au premier rang parmi les bienfaiteurs du genre humain, l'influence qu'il eût sur les mœurs, l'enthousiasme qu'il inspira pour la vertu et la liberté. Mais il a perdu, probablement sans retour, l'autorité morale qu'il possédait à un si haut degré et nous avons peine à comprendre un ascendant que nous ne subissons plus. Attachez-vous à ce qui n'a pas besoin de commentaire savant, à ce qui est indiscutable, à ce que les âges futurs admireront comme nous. Saluez le précurseur, le maître, non des orateurs de la Révolution, mais de la plupart des grands écrivains venus après lui. Dites ses promenades à