CHAPITRE III
Nombre d'esprits, lo blutant et secouant, en exprimeront quantité de formes ou selon, ou à côté, ou au contraire de la sienne.
Montaigne.
A propos d'un article du chevalier de Jaucourt, Voltaire fait remarquer que des traits, répréhensibles si on les isole, sont, quand on les remet à leur place, dignes de Cicéron ou de Grotius. Il aurait pu montrer le tort qu'on lui faisait à luimême en séparant certaines pages de l'œuvre à laquelle elles appartiennent.
Rousseau, plus que personne, eut à se plaindre de la façon dont on le citait et l'interprétait*. Au
1. « Dans toutes les citations, dans tous les extraits des ouvrages de Jean-Jacques, il y a infidélité. La plupart sont tronqués. Ceux qui sont textuels ne présentent pas, remis à leur place, le sens qu'on leur a donné. » Musset-Palhay, qui parlait ainsi, n'a pas toujours évité la faute qu'il signalait.
lendemain de la condamnation du Contrat social, il disait :
« Qu'on cite La Bruyère ou La Rochefoucauld sur des maximes isolées, à la bonne heure; encore serait-il juste de comparer et de compter. Mais, dans un tel livre, combien de sens divers peut avoir la même proposition selon la manière dont l'auteur l'emploie et dont il la fait envisager! Il n'y a peut-être pas une de celles qu'on m'impute, à laquelle, au lieu où je l'ai mise, la page qui précède où celle qui suit ne serve de réponse et que je n'aie prise dans un sens différent de celui que lui donnent mes accusateurs. » Que ne condamneraiton pas à l'aide de la méthode employée contre Rousseau? « Nous vous déférons un livre scandaleux, téméraire, impie, dont la morale est d'enrichir le riche et de dépouiller le pauvre, d'apprendre aux enfants à renier leur mère et leurs frères, de n'instruire point les méchants de peur qu'ils ne soient pardonnes, de haïr père et mère, femme et enfants; un livre où l'on souffle le feu de la discorde, où l'on se vante d'armer le fils contre le père, les parents l'un contre l'autre, les domestiques contre leurs maîtres; où l'on impose en devoir la persécution; où, pour porter les peuples au brigandage, on fait du bonheur éternel le prix de la force et la conquête des hommes vio-
lents. Figurez-vous une âme infernale analysant ainsi l'Évangile, formant de cette calomnieuse analyse, sous le nom de profession de foi évangélique, un écrit qui ferait horreur, et les dévots pharisiens prônant cet écrit d'un air de triomphe comme l'abrégé des leçons de Jésus-Christ. Voilà pourtant où peut mener cette indigne méthode. Quiconque aura lu mes livres et lira les imputations de ceux qui m'accusent, qui me condamnent, verra que c'est ainsi que tous m'ont traité'. » Ce traitement, à vrai dire, il se l'est un peu attiré par l'intempérance de son langage. Mais devait-on abuser, comme on l'a fait, des armes qu'il donnait contre lui?
Montaigne avait dit, dans la première édition de son livre, que si un jeune homme n'aime pas mieux revenir d'une bataille poudreux et victorieux que d'exceller à la paume ou au bal, il n'y a qu'à le mettre pâtissier, fût-il fils d'un duc. Dans l'exemplaire de Bordeaux, on lit en outre : « Que de bonne heure son gouverneur l'étrangle s'il est sans témoins ». Un commentateur s'est demandé comment, dans un chapitre dédié à une mère pour la préparer à élever son fils, Montaigne avait osé conseiller un infanticide. Ce commentateur nous