‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 24 sur 107 · Lettre à Bonnet, I · texte numérisé non relu

Lettre à Bonnet, I

2. Confessions, II, 197, 225. On a dit, non sans vraisemblance,

éloquence les misères de l'humanité et les impute toutes à la civilisation. Est-ce à dire qu'il faille « détruire les sociétés et retourner vivre dans les forêts avec les ours ». Ses adversaires n'ont pas « honte de raisonner de la sorte », mais un lecteur un peu attentif ne saurait se méprendre sur ses intentions.

Bien loin de déclarer la guerre à la société, Rousseau, ayant eu le bonheur de naître à Genève, admire, dans sa dédicace, la profonde sagesse avec laquelle, l'égalité et l'inégalité « heureusement combinées, concourent de la manière la plus approchante de la loi naturelle au maintien de l'ordre public et au bonheur des particuliers ». Voyant toutes les meilleures maximes sur la constitution d'un gouvernement mises en exécution dans celui de sa patrie, il n'imagine pas que la nature des choses humaines puisse comporter une situation meilleure. Pour arrêter les « innovations dangereuses », il voudrait que chacun n'eût pas le droit

que certains endroits du Discours sur l'inégalité sentent l'ancien valet. On n'a pas songé que ces passages où les psychologues prennent plaisir à retrouver les rancunes de la domesticité, sont, au moins en partie, de Diderot, qui ne fut jamais laquais; quelques-uns furent insérés par Rousseau « presque malgré lui » (lettre à Saint-Germain). Le premier Discours n'a peut-être pas été inspiré par Diderot, mais le deuxième porte certainement sa marque. Ce qu'on prend pour des ressentiments ne serait-il pas Feiïet de la seconde conversion, c'est-à-dire d'un état d'esprit qui n'était pas celui de Rousseau au temps où il fut laquais?

de proposer de nouv^elles lois à sa fantaisie, que ce droit appartînt aux seuls magistrats, qu'ils en usassent avec une grande circonspection, et que le peuple, de son côté, fût très réservé à donner son consentement à ces lois. Il n'aimerait pas habiter une république de nouvelle institution; quelles bonnes lois qu'elle pût avoir, elle ne lui inspirerait pas confiance : « Les peuples, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloigneront d'autant plus de la liberté que, prenantpourelleune licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes. »

Dans la Préface, Rousseau avertit qu'il ne se flatte pas de posséder la vérité, qu'il va hasarder des conjectures ; l'état de nature n'a peut-être jamais existé et n'existera probablement jamois. Au premier regard qu'on jette sur la société, on n'y voit que la violence des hommes puissants et l'oppression des faibles, mais « après avoir écarté la poussière et le sable qui environnent l'édifice, on aperçoit la base inébranlable sur laquelle il est élevé et on apprend à en respecter les fondements ». Le discours est en harmonie avec la dédicace et la préface.

Rousseau y oppose admirablement aux maux

qui accompagnent les civilisations les plus vantées, les avantages de l'état de nature. Mais par certains côtés son éloge est une satire presque aussi sombre que celle qu'il fait de l'état social : l'homme sauvage n'a pas de vices mais pas davantage de vertu; ni bon ni mauvais, il est nul, il est bête, ne pense pas, n'aime ni ne hait, n'a ni droit ni devoir'. La peinture de Rousseau ne ressemble guère à l'âge d'or des poètes ; on aimerait à vivre dans le monde primitif chanté par Virgile, mais qui se plairait dans celui du Discours sur rinégalilé? Si Rousseau laissait entrevoir la possibilité d'y arriver un jour, combien trouverait-on d'amateurs qui se soucieraient d'aller errer dans les bois « sans industrie, sans domicile, sans parole, sans jamais connaître aucun semblable individuellement » ?

Rousseau a beaucoup médit des femmes, il ne les a pas fuies. A-t-on jamais pu croire que lorsqu'il médisait du monde civilisé, il fut disposé à le fuir, à vivre de la vie sauvage, qu'il regrettât et voulût faire regretter sérieusement l'état qu'il célébrait ?

Voltaire seul a pu, en lisant le second Discours, être tenté de marcher à quatre pattes.

1, Je complète ce que Rousseau dit dans le Discours par le commentaire qu'il en fait dans sa Letlrc à l'archevêque de Paris, VII, 50. Il ne croit l'homme bon que dans l'état intermédiaire entre l'état de nature et le troisième état.

Ne soyez pas dupes de ces gens grognons qui s'écrient :

Je pense quanta moi que cet homme fut ivre Qui changea le premier l'usage de son vivre, Et rangeant sous des lois les hommes écartés, Bâtit premièrement et villes et cités.

Tournez la page et vous lirez :

0 l'admirahle chose et fort hien ordonnée, Dormir en un bon lit la grasse matinée!

Je ne sais si Rousseau faisait, autant que Régnier, cas d'un bon lit, mais à la façon dont il parle du café au lait qu'il buvait chez M. de Luxembourg, de la bonne odeur d'une omelette aux fines herbes ou de son goût pour le vin, il me semble que, même au moment de son Discours, il ne devait pas être insensible aux douceurs de la vie civilisée.

Il écrivait à Philopolis ' : « Comment savez-vous que j'irais vivre dans les bois si ma santé me le permettait, plutôt que parmi mes concito3'^ens pour lesquels vous connaissez ma tendresse? Loin de rien dire de semblable dans mon ouvrage, vous y avez dû voir des raisons très fortes de ne point choisir ce genre de vie... Le sage même, s'il en est, n'ira pas aujourd'hui chercher le bonheur au fond d'un désert. »

Regrettable ou non, l'état de nature, s'il a

jamais existé, est devenu impossible, chimérique, on peut le préférer à la civilisation, on ne saurait en espérer le retour'. Déplorons cette disgrâce, maudissons « le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain », mais résignons-nous, et puisque « les passions ont détruit pour toujours l'originelle simplicité », puisque nous ne savons plus nous nourrir d'herbes et de glands ni nous passer de lois et de chefs, il faut « respecter les liens sacrés des sociétés, obéir scrupuleusement aux lois, honorer les sages et bons princes^ ».

Les révolutions sont à redouter alors même qu'elles ont de justes motifs : « A ne considérer que l'institution humaine, le peuple deA'rait avoir le droit de renoncer à la dépendance. Mais les dissensions affreuses, les désordres infinis, qu'entraînerait ce dangereux pouvoir, montrent combien les gouvernements avaient besoin d'une base plus solide que la seule raison, et combien il était nécessaire au repos public que la volonté divine intervînt pour donner à l'autorité souveraine un caractère sacré et inviolable qui ôtât aux sujets le

1. Quand Rousseau parle, de revenir à la nature, il ne songe pas à l'étal, de nature. La nature et Tctat de nature ne sont pas la même chose selon lui. C'est probablement pourquoi, tandis que l'homme, à l'état de nature, n'est ni bon ni méchant, il dit dans la note 9 et ailleurs que l'homme est nalurellcment bon.

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