‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 28 sur 107 · Voir ci-dossus, p · texte numérisé non relu

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3. Dès le début : « L'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres... »

4. « Ces principes que le généreux Sidney paya de son sang, aux-

De là, la mauvaise réputation de ce livre.

Le goût de la liberté et la haine de la servitude ne sont pas, comme l'a dit César, naturelle à tous les hommes. Il y a des gens nés pour le joug; ils comptent parmi les « lieux communs brutaux » la préférence donnée aux périls de la liberté sur la paix de l'esclavage. Aristote pensait à eux quand il parlait d'esclaves par nature. La politique qui leur convient est celle que Bossuet tirait de l'Ecriture Sainte. Indulgents pour les sanglantes folies du despote devenu leur fétiche, ils ne sauraient pardonner à Rousseau les premières pages du Contrat.

Dans ce qui suit, nous retrouvons, par places, la lucidité, la netteté, la précision, la fermeté du début. On ne saurait hésiter sur la valeur d'un certain nombre de maximes :

« On a, de tout temps, beaucoup discuté sur la meilleure forme de gouvernement sans considérer que chacune d'elles est la meilleure en certains cas et la pire en d'autres (1. III, ch. m). Quand on demande absolument quel est le meilleur gouver-

quels Locke attacha l'autorité de son nom, furent développés par Rousseau avec plus de précision, d'étendue et de force, et il mérita la gloire de les placer au nombre des vérités qu'il n'est plus permis d'oublier ni de combattre. » Ce jugement a d'autant plus de poids que Gondorcet est un des révolutionnaires qui paraissent avoir le moins subi l'influence de Rousseau.

neinent, on traite une question insoluble comme indéterminée, ou, si l'on veut, elle a autant de bonnes solutions qu'il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues et relatives des peuples (III, ix). Il faut assigner à chaque peuple un S3'stème particulier d'institution qui soit le meilleur, non peut-être en lui-même, mais pour l'Etat auquel il est destiné (II xi). Chaque peuple renferme en luimême quelque chose qui rend sa législation propre à lui seul (/V/.). Voilà donc dans chaque climat des causes naturelles sur lesquelles on peut assigner la forme de gouvernement à laquelle la force du climat l'entraîne (III, vui). Toute forme de gouvernement n'est pas propre à tout pays. La liberté n'étant pas un fruit de tous les climats, n'est pas à la portée de tous les peuples. Plus on médite ce principe établi par Montesquieu, plus on en sent la vérité... La monarchie ne convient qu'aux nations opulentes, l'aristocratie aux États médiocres en richesse ainsi qu'en grandeur; la démocratie aux États petits et pauvres (III, viii). Il n'a jamais existé de démocratie véritable et il n'en existera jamais... Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes (III, iv). »

« Il ne faut jamais toucher au gouvernement établi que lorsqu'il devient incompatible avec l'ordre public... On ne saurait en pareil cas observer

avec trop de soin toutes les formalités requises pour distinguer un acte régulier et légitime d'un tumulte séditieux, et la volonté de tout un peuple des clameurs d'une faction (III, xviii). Quand une association l'emporte sur toutes les autres, il n'y a plus de volonté générale, il importe donc qu'il n'y ait pas de société particulière dans l'État (III, m). »

« Il n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécute... Le pouvoir législatif une fois établi, il s'agit d'établir le pouvoir exécutif qui en est naturellement séparé. S'il était possible que le souverain eût la puissance executive, le corps politique dénaturé serait bientôt en proie à la violence contre laquelle il fut institué (III, iv et v). »

« A l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre (III, xv). »

c( Si l'on ne peut réduire l'Etat à de justes bornes, il reste une ressource, c'est de n'y point souffrir de capitale. »

« Aux conditions pour instituer un peuple il en faut ajouter une sans laquelle elles sont toutes inutiles, c'est qu'on jouisse de l'abondance et de la paix... Quel peuple est propre à la législation? Celui qui n'a ni coutumes ni superstitions bien enracinées... Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c'est une entre-

prise vaine et dangereuse de vouloir le réformer (II, Yiu et x). »

« Les deux objets que doit procurer le contrat social sont la liberté et l'égalité « sans laquelle la liberté ne peut exister (III, xi). »

Sur ces points et sur quelques autres, Rousseau s'explique d'une façon qui ne permet pas l'ombre d'un doute. Il faut l'avoir lu bien mal pour lui reprocher de sacrifier la liberté à l'égalité ou pour écrire, comme l'abbé Morellet, qu'il « paraissait » bien ne pas proposer sa théorie de gouvernement aux grandes nations, mais ne marquait pas assez nettement cette modification à ses principes. On parle toujours du gouvernement du Contrat social et l'on entend par là la démocratie. Pourquoi s'obstiner à faire un démocrate d'un homme qui professe que la recherche de la meilleure forme de gouvernement est vaine et décevante; qui, selon les pays, admet aussi bien la monarchie que la démocratie', et qui, à ne consulter que son goût personnel, préfère l'aristocratie proprement dite^?

En plusieurs endroits, pour honorer la mémoire

1. De môme dans V Emile, V, 259 : « Chaque forme de gouvernemont est la ineilleuro en corlains cas, la pire on d'autres. En général, le gouvernement démocratique convient aux petits Etats, l'aristocratique aux médiocres, le monarchique aux grands. »

2. Chapitre de V Aristocratie. — Voir aussi les lettres à Moulton, 30 mai 1762, et à Darcet, XXI, 372.

(l'un homme qui avait conservé jusque dans le ministère le cœur d'un vrai citoyen « et des vues saines et droites sur le gouvernement de son pays », Rousseau cite les Considérations de d'Argenson. Or ce livre, qui est en quelque sorte le complément nécessaire du Contrat social, a pour épigraphe : Que Rome soit toujours libre et César tout puissant. Il s'agit de combiner l'autorité royale avec la liberté populaire, de les faire coexister « en parfaite harmonie ».

Des paroles imprudentes ont malheureusement servi de prétexte pour attribuer à Rousseau des opinions qui ne sont pas les siennes. On a pris à la lettre le paragraphe sur l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté, aliénation sans réserve, après laquelle il ne reste aucun droit aux particuliers; on en a conclu que Rousseau ne mettait pas de bornes à la souveraineté nationale. Mais rapprochez cela du chapitre vm du livre I, de l'état civil, du chapitre iv du livre II, des bornes du j^ouvoir souverain; loin d'anéantir aucun droit, le passage de l'état de nature à l'état civil qui, d'un animal stupide, fait un être intelligent et un homme, donne seul naissance au droit, substitue la justice à l'instinct, appporte aux actions humaines la moralité qui leur manquait : la voix du devoir succède à l'impulsion physique, le droit à

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l'appétit. L'individu n'est pas sacrifié à l'Etat, il n'y a pas d'abdication : « Il est si faux que dans le contrat il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation, par l'effet du contrat, se trouve réellement préférable à ce qu'elle était auparavant, et qu'au lieu d'une aliénation, ils n'ont fait qu"un échange avantageux d'une manière d'être incertaine et précaire contre une autre meilleure et plus sûre, de l'indépendance naturelle contre la liberté. »

Cette explication ne laisse rien à désirer; mais pourquoi avoir tenu les propos qui la rendent nécessaire?

En bien des cas il est impossible de savoir ce qu'il pense au juste et probablement il nel'a jamais su lui-même. On croirait que, comme Jupiter, il se plaît à amonceler les nuages.

Dans le chapitre ni du livre II, examinant si la volonté générale peut errer, il commence par répondre non, elle est toujours droite. Mais qu'est-ce que la volonté générale? La volonté de tous? Il y a souvent entre les volontés « bien de la différence ». Les délibérations populaires n'ont pas toujours une grande rectitude, ne sont qu'une somme de volontés particulières. Pour trouver la générale, il faut, de la somme des volontés particulières, retrancher « les plus et les moins qui s'entre-détruisent » ; la

différence est la somme clicrcliée. Le peuple ne saurait être corrompu, mais il est souvent trompé; aussi faut-il prendre des précautions pour que la volonté générale soit toujours éclairée. C'est donc qu'elle ne l'est pas toujours. Au début du chapitre elle était infaillible, à la dernière ligne elle ne l'est plus; au début elle se distinguait de la volonté populaire, à la fin elles se confondent.

Au chapitre vi, de la loi, la difficulté reparaît presque dans les mêmes termes. La volonté générale, c'est-à-dire la loi (voir la note du chapitre), est toujours droite, mais le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé. Le peuple, qui doit être l'auteur des lois, ne voit pas toujours le bien. « Comment une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu'elle veut parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi difficile? » Il lui faut un guide. Il n'appartient pas au peuple d'exprimer la volonté générale. Ce peuple qui doit être l'auteur des lois ne les fera pas.

Ceci ressemble à un casse-tête.

Le chapitre suivant achève de nous déconcerter.

En parlant du législateur, Rousseau, changeant de ton, donne des conseils et a des exigences absolument incompatibles avec ce qu'il vient d'ensei-

gner sur la souveraineté populaire et la volonté générale.

Le législateur devrait être un dieu; jil sera tout au moins un homme extraordinaire par son emploi comme par son génie. Safonctionparticulière et supérieure n'a c( rien de commun avec l'empire humain » . Il a, pour exécuter « une entreprise au-dessus de la force humaine, une autorité qui n'est rien ».

Ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement, il est réduit à recourir à une autorité d'un autre ordre, à une révélation surnaturelle, à l'intervention céleste : il fait parler les dieux, s'annonce et est cru leur interprète. Les modèles à suivre sont Lycurgue, Moïse, Mahomet, ou plutôt il n'y a pas de modèle à suivre. Rousseau rêve au passé mais ne conseille rien pour l'avenir, ne propose aucune solution au prohlème et n'en pouvait proposer aucune. Il tenait à ce que V Emile ne fut pas pris pour un traité véritable sur l'éducation, bien qu'il lui eût parfois donné ce nom; il aurait eu des raisons encore plus sérieuses pour ne pas vouloir que cette suite indigeste déconsidérations incohérentes qui forment le Contrat social fut regardée comme un traité de législation ou de droit constitutionnel.

II dit en tète de son livre : Fœderis œquas dicamus leges. Au lieu de citer Virgile, il fallait prendre

pour épigraphe les deux vers d'Homère : « La langue des mortels tourne facilement; ils ont des discours de toute sorte, ample pâture de mots dans un sens et dans un autre ', » La plus grande partie du livre n'est, comme l'a dit Lamennais, qu'un informe assemblage d'incohérence, d'absurdités et de contradictions. Si je ne craignais d'être irrespectueux je montrerais en plus d'un endroit ce que Boileau appelait galimatias double, c'est-à-dire quelque chose d'inintelligible, non seulement pour le lecteur, mais pour l'auteur lui-même.

Quinet a trouvé dans le Contrat social de la géométrie, une sorte de mathématique civile 2, La géométrie tire de définitions nettes, précises, rigoureuses, des propositions qui se déduisent les unes des autres selon une logique parfaite. Commentpeut-on songer à cette science exacte, à propos d'un livre oîi les termes essentiels ont si souvent un sens vague, indécis, où des propositions discordantes s'embrouillent dans une profonde obscurité?

On parle de son système politique, de sa doctrine ^ On lui en donne même deux. Tantôt on

1. Rousseau lisait-il Homère? Il ne parait pas avoir eu avec lui un commerce assidu comme avec la liiblc. Peut-être n'a-t-il pas assez fréquenté les Grecs.

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