Mallet n'en e.xceptait que Condorcet
lions ne prescrivaient des égards pour son génie. » L'abbé IMorellet montra dans le Contrat social
« la plus funeste philosophie qui ait jamais égaré
l'esprit humain, la source de tous les malheurs
de la France ».
La Harpe dit que le plus subtil des sophistes et
des charlatans
... Sema, fit germer chez un peuple volage Cet cspril novateur, le monstre de noire âge. Qui couvrira l'Europe et de sang et de deuil'.
Dans le courant du xix» siècle, l'animosité des adversaires parut s'apaiser en même temps que l'enthousiasme des partisans. On reprochait bien à Villemain de faire l'apologie de ce vil, cet infâme Rousseau, et Nisard trouvait très intéressant de savoir que toutes les idées anarchistes étaient nées de l'homme qui, a3'ant abandonné ses enfants, devait naturellement déclarer la guerre à la société et supprimer la propriété. Malgré cela, il semblait à Sainte-Beuve, resté « un des fidèles », que la
1. Byron, grand admirateur de Rousseau, a dit en heaux vers ce que La Harpe avait dit en vers médiocres :
For tluMi hc was iaspireil and froni liim came,
As from tlio l'ytliian's mystic cave of )-ore,
Thoso oracles wliich sol tlio world in flamo
Nor coasod to burn tilt king:doins wore no more.
Did ho not tliis for Franco? \Vliich lay beeforo
Uowod to tlio imborn tyranny of years,
Rroken and trombling to liio yoke tho bore,
Till, by ibo voico of liim and lus compocrs,
Rouscd up to too much wrath vhich follows o'ergrown foarB.
l'accusation 5
seconde moitié du siècle se désintéressait fort de Rousseau.
Le désintéressement ne dura guère. Taine reprit l'accusation et y mit toute la véhémence dont il était capable. En tête du bataillon des socialistes conjurés contre la société, il plaça l'auteur du Contrat social.
Il semblait difficile de dépasser Taine; M. Jules Lemaître en a trouvé le moyen. Son réquisitoire nous rend le service de réunir et de mettre en relief, sous une forme alerte et piquante, les griefs accumulés depuis un siècle par la peur et la haine. C'est Taine allégé, devenu lisible et parfois mémo amusant, mais outré'. M. Lemaître isole Rousseau, le grandit, jusqu'à en faire le monstre prévu par Sainte-Beuve, une sorte de bouc émissaire chargé de tous les méfaits de son temps. De même que dans l'antiquité on rattachait à un personnage qui avait particulièrement frappé les imaginations les actes des autres personnages de la même époque; de même que les exploits de plusieurs héros ou de plusieurs princes ont servi à former la légende d'Hercule ou celle de Sésostris, et que tous les camps romains sont devenus des camps de César;
1. En plusieurs endroits du livre de M. Lemaître, je m'attendais à voir citer Taino; je n'ai trouvé son nom nulle part. Ai-je mal lu ?
Rousseau, éclipsant tous ses contemporains et prenant des proportions gigantesques, devient le principal auteur de la Révolution.
Ayant « touché du doigt » les conséquences de ses idées, M. Lemaître s'est proposé d'étudier en lui « le père de quelques-unes des plus fortes erreurs du xvm" siècle et du xix" ». Il a cherché des raisons de le condamner dans ces trois ou quatre livres qui ont « transformé l'histoire et fait dévier la vie d'un peuple' », et voici ce qu'il a trouvé :
Rousseau a donné le ton à la Révolution et approvisionné les hommes de 93 de clichés et de lieux communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces lieux communs sont brutaux (p. 124).
Le Conlral social fournit à la Révolution sa conception de l'État (p. 15i).
Tous les préjugés les plus ineptes et les plus meurtriers de la Révolution sont hérités de ce livre « codifié en 1793 »; jamais plus de mal n'a été fait par un écrivain, on est tenté de dire que ce malheureux fut un misérable, plus funeste que Voltaire lui-môuic quoique plus religieux (p. 273-4).
1. J.-J. Hoiisseau, p. 3. A la \). 341, on lit : » Il semble excessif d'affirmer, comme on l'a fait, qu'il a cliangé l'atmosphère morale de la France •>. Les deux assertions sont-elles conriliables? ou bien la seconde est-elle une rétractation de la première?
Il a donné à la Révolution la forme que l'on sait, le Contrat social est le bréviaire du jacobinisme, la Terreur est l'application d'une théorie de gouvernement rêvée par un sophiste; si ce Genevois n'avait pas écrit le Discours sur V inégalité, sans le Contrat social surtout, il est possible qu'on n'eût pas songé à faire la République en 92 (p. 346).
Il servit d'instrument à la Providence irritée, « ravagea l'avenir par ses chimères » (p. 3o0, 335).
Les derniers mots de la huitième conférence de M. Lemaître faisaient prévoir une conclusion dictée par « la pitié » ; mais l'aversion l'emporte sur la commisération promise, et la fin du réquisitoire s'empreint d'une « horreur sacrée ».
M. Lemaître reconnaît que Rousseau n'était pas sanguinaire et aurait réprouvé les massacres de la Révolution, mais il lui reproche d'avoir, par des discours inconsidérés, préparé les maux et les crimes qu'il eût déplorés, les fureurs dont il aurait probablement été lui-même la victime. Il a versé le poison dont s'enivrèrent la canaille et les scélérats de 03 ; il a écrit à la fin du Contrat social une « page homicide, génératrice et conseillère de persécution ». La pensée de l'échafaud obsède M. Lemaître, le poursuit jusque dans les moments où nous nous y attendons le moins : Rousseau propose à Amélie de Boufflers, future duchesse
de Lauzun, âgée de onze ans, un baiser que, dans l'innocence de son cœur, elle ne refuse pas; trente ans après, elle sera condamnée à mort par des adorateurs de Rousseau. Se remémorant « l'entraînement mystérieux et fatal des effets et des causes », M. Lemaître se demande si ce baiser donné par Jean-Jaccjues à la petite Amélie n'était pas « déjà le baiser de la guillotine ». Un artiste qui ne connaîtrait Rousseau que par ces Conférences et qui aurait à lui élever un monument, serait tenté d'y mettre pour signe distinctif, pour attribut, un échafaud'.
Les ennemis de la Révolution ne sont pas seuls à traiter durement Rousseau. Edgard Quinet l'a dénoncé comme un mauvais génie. Lui aussi rattachait étroitement la Terreur au Contrat social. Selon lui, « qui pénétrerait dans le fond et les replis de la vie de Rousseau, y verrait enveloppée
1. Oïl pourrait appliquer aux Conférences de M. Lemaître ce que Schércr écrivait dans le Temps du 20 août 1878 : « M. Taine a horreur de la Révolution, il la traduit à la barre de la raison et de l'humanité, il la convainc de toutes les folies et de tous les crimes, il ne daigne admettre aucune circonstance atténuante... Ce livre a été écrit en crainte et en haine de la Révolution, et non seulement des e.xcés de la Révolution, mais de son esprit, de la société qu'elle a enfantée et des conditions nouvelles qu'elle a faites à l'humanité... M. Taine était tenu à plus d'impartialité comme historien, et comme philosophe à plus de sérénité. (Il lui a manijué) une culture plu> jirofonde et une discipline intérieure plus rigoureuse. >•
l'histoire de la Révolution. Il lui lègue non seulement ses idées mais son tempérament... Comment la Révolution ne l'aurait-elle pas adopté pour législateur? Il est lui-même à cette Révolution ce que le germe est à l'arbre. Il la représente d'avance et la personnifie autant qu'un individu peut représenter un système social... La Révolution se modèle sur lui. A mesure qu'elle se développe, elle semble une incarnation de Jean- Jacques'. » Il triomphe et règne en 93.
Les panégyristes de Rousseau ont souvent, comme ses accusateurs, fait de lui le principal auteur de la chute de la monarchie, le plus éminent apôtre de la liberté. Selon quelques-uns d'entre eux, c'est à lui et à lui seul que nous sommes redevables d'être affranchis de l'Ancien Régime. Ils ont trouvé dans ses écrits, surtout dans le Contrat social, l'origine incontestable, la cause première de la Révolution '.
Cette interprétation est-elle équitable, admissible? Rousseau a-t-il eu cette influence?
1. La Révolution, I. 148; H, 81. Qiiinet dit encore (luo la Révolution rejettera tous les autres livres du siècle pour ne s'attacher qu'à celui de Rousseau adopté comme règle unique.
2. Voir VExamcn du projet de Constitution présenté le 16 mars 1793 par Durand de Maillane. — Tout récemment, dans un paragraphe sur l'influence de Rousseau, M. Lanson a dit (p. 787) qu'à mesure que la Révolution use les systèmes, Rousseau « émerge « et finit par gouverner avec Robespierre.