CHAPITRE II
A la page 386 de V Ancien Régime, Taiiie dit que, vers le milieu du xviii' siècle, « un mot redoutable, importé par Rousseau, est entré dans le langage ordinaire ». Taine a mal lu; dans la note du chapitre VI, du livre I du Contrai social, Rousseau dit au contraire que les Français, par ignorance, prennent « tous familièrement » le nom do cito3^en, mais que nul auteur français, excepté d'Alembert, n'avait compris le vrai sens du mot.
Joseph de Maistre, dans ses Considérations, a rappelé un vers de Racine le fils, et ajouté : « Rousseau a fait une note absurde... Il accuse un très savant homme (Bodin) d'avoir fait sur ce point une lourde bévue, et il fait, lui Jean-Jacques, une lourde bévue, il montre son ignorance en fait de langue et d'histoire. »
De Maistre aurait pu citer d'autres exemples. Il ne connaissait peut-être pas le discours de Philippe
A LA DÉCHARGE DE ROUSSEAU il
Pot aux Etats généraux de 184B, ni Le Livre des Marchands de Régnier de la Planche, mais il avait certainement lu dans Bossuet qu'en Grèce l'homme civil n'était autre chose qu'un bon citoyen qui se regardait toujours comme membre de l'État.
La Noue [Discours, p. 709) veut que le « bon citoyen » ait zèle aux choses publiques et regarde plus loin qu'à vivoter en des servitudes honteuses » . « Il ne fut jamais un meilleur citoyen, » dit Montaigne en parlant de son ami.
Le mot qui effrayait Taine se trouve, avec l'acception que Rousseau lui donne, dans une foule d'écrits antérieurs à ceux de Rousseau. D'Argenson, Montesquieu, Voltaire l'ont souvent employé en ce sens^
Par cet exemple, on peut juger des fautes qu'engendre le parti pris d'imputer à la seconde moitié du xvui^ siècle, et en particulier à Rousseau, des opinions et des sentiments qui se rencontrent
1 . Parmi les nombreux passages de VEsprit des lois qui seraient à citer, voir au livre III le chapitre vi (dans les monarchies bien réglées, tout le monde sera à pou près bon citoyen), et au livre IV le chapitre m (former un bon citoyen). Voltaire, dans la Voix du Sage, oppose en 1750 les bons citoyens aux mauvais; dans les Pensées sur le gouvernement (1752), il dit : « Un citoyen d'Amsterdam est un homme ». — Le 18 janvier 1754, M'"° de Pompadour disait au souper du roi : « Ce n'est pas être bon citoyen que de ne pas acheter de la porcelaine de Sèvres ».
11011 seulement dans laprcmière moitié de ce siècle, mais aussi dans les siècles précédents.
Chateaubriand écrivait au lendemain de la Révolution : « On dirait qu'avant nous le monde moderne n'avait jamais entendu parler de liberté ni des différentes formes sociales. Cependant Machiavel, Thomas Mo rus , Bodin, Grotius, Pufendorf et Locke s'étaient occupés de la nature des gouvernements avant Rousseau... Il eût mieux fait de s'abandonner à la tendresse de son âme que de s'égarer, à la suite des sophistes contre lesquels il s'est élevé avec tant de force, dans les matières politiques où il n'a fait que rajeunir de vieilles
erreurs '. »
Si l'on prenait la peine de mieux étudier notre histoire, on y trouverait en effet, bien avant le xwuf siècle, non seulement l'équivalent des plus {^^randes hardiesses de Rousseau, mais encore des paroles bien autrement pressantes, des provocations à aller directement, immédiatement, là où il ne mène que par des voies lentes, détournées, là où il ne mènerait jamais.
En 1788 le comte d'Aiilraigues montrait jusque dans Grégoire de Tours les « étincelles du feu prêt à se ranimer » ; il citait le discours dans lequel