Séance du 21 septembre, recueil Aulard, p
prétendus disciples lui devinrent de moins en moins fidèles. Son avènement serait mieux placé en 89 qu'en 92. Sans nous attarder à cette comparaison, bornons-nous à ce que nous avons établi.
Lors de la chute du trône, il y avait trente ans qu'on lisait Rousseau. Le culte que l'on avait pour lui n'a pu être après le 10 août plus fervent qu'il ne rétait avant. Depuis trois ans, on ne cessait de répéter qu'en travaillant à instituer la monarchie, on se conformait aux principes du Contrai social. Brusquement, ces hommes qui n'avaient pas osé prononcer la déchéance de Louis XVI fugitif, qui, hier encore, ne concevaient pas la possibilité de se passer du roi, les voici qui se déclarent ennemis de la monarchie et apportent à détruire tout ce qui rappelait la royauté le même zèle qu'ils avaient mis à la maintenir. Comment ont-ils pu continuer à se croire disciples fidèles de Rousseau? Une révélation soudaine les a-t-elle avertis que jusqu'alors ils comprenaient mal leur maître?
S'ils avaient dit : nous nous sommes trompés, on eût été en droit de répliquer : Pourquoi prétendre qu'aujourd'hui vous connaissez mieux qu'il y a six mois la véritable opinion de Rousseau? Qui vous empêchait de l'entendre comme à présent? La vérité est que des événements impé-
rieux vous ont excités à trouver brusquement chez lui ce que des années de méditations paisibles ne vous avaient pas fait soupçonner. Cette conversion s'explique uniquement par les besoins de la cause.
Mais j'ai beau chercher, je ne découvre pas trace de conversion. Les défenseurs de la Constitution de 91 ne se sont mis en aucun frais d'apologie quand ils ont adhéré à la République; ils n'ont jamais donné pour prétexte une nouvelle interprétation du Contrat sociale
Au premier abord, quand je les vois invoquer à l'appui de la République le même livre qu'ils venaient d'invoquer à l'appui de la monarchie, je pense aux Italiens du Moyen Age qui, moyennant un changement d'attributs, transformaient les dieux de l'Olympe en personnages du Paradis et allaient au pied d'un Jupiter prier saint Pierre ou saint Paul. Je pense aux menhirs que les Bretons ont affublé d'une croix ou de quelque autre symbole chrétien. Je songe même à Harpagon réclamant une petite cassette grise; on lui dit qu'on en a vu une grande et rouge : c'est cela, s'écrie l'avare, c'est bien elle!
I. Lakanal a dit que la Révolution avait expliqué le Contrat, mais il ne parlait pas d'une période de la Révolution plutôt que d'une autre.
Après plus ample examen, je m'aperçois que les conventionnels n'ont pas été inconséquents comme ils en ont l'air. Au fond, que demandaient-ils à Rousseau? Qu'ont-ils cherché dans ses livres? Un programme, des dogmes, des articles de loi, un plan de constitution? Rien de tout cela.
Le 10 septembre 1792, les Jacobins discutaient sur la forme du futur gouvernement. S'appu3'-ant sur l'autorité de Rousseau, pénétré des vérités contenues dans ses ouvrages, un membre de la société soutint que le gouvernement fédératif convenait seul à la France, que Jean-Jacques avait, dans ses Considérations sur la Pologne, enseigné expressément que ce gouvernement assurait mieux qu'aucun autre la liberté d'hommes réunis dans un grand empire, et que la démonstration faite pour la Pologne s'appliquait mieux encore à la France. On répliqua à Terrasson qu'il n'était pas seul à avoir lu Jean-Jeacques, que l'on se rappelait fort bien avoir vu dans le Contrai social un magnifique éloge du gouvernement monarchique, « le plus puissant levier qui puisse exister » ; qu'on était en l'année 1792, qu'il s'agissait non du meilleur gouvernement possible, mais de celui qui convenait le mieux pour le moment; qu'il ne fallait pas s'appuyer sur des autorités pour combattre dos faits ; que, d'ailleurs, s'il fallait se décider
par Rousseau, les aristocrates montreraient dans ses écrits des citations qui leur seraient très avantageuses; qu'enfin, pour le combattre, il suffisait de l'opposer à lui-même. S'il a conseillé aux grands peuples le gouvernement fédératif, il a dit aussi que le seul moyen de rendre libre un grand empire serait de supprimer la capitale. Allait-on brûler Paris?
Il est douteux que Rousseau ait, autant qu'on le dit, contribué àl'abolitiondela monarchie. Peut-être a-t-il empêché la Convention de prononcer, le 21 septembre, le mot dont on veut qu'il soit responsable.
On a fait grand bruit d'une proclamation républicaine que la Convention s'était, disait-on, empressée de faire dès sa réunion. Récemment encore, des érudits, mieux informés d'ordinaire, parlaient d'un défi lancé aux vieilles monarchies. Il n'y eut ni défi ni proclamation solennelle. Le 21 septembre, au moment oîi la séance du matin allait être levée, la proposition d'abolir la royauté fut faite inopinément. Bazire demanda en vain une discussion. Malgré Manuel, qui trouvait inutile de constater avec éclat un fait accompli, l'abolition fut prononcée comme une suite naturelle de la journée du 10 août, comme la conséquence des maux causés par la royauté '.
1. Remarquez que les très rares publicistes qui, à la veille de la Révolution, songeaient à supprimer la royauté, se fondaient
Dans la séance du soir, Fauchet dit que la découverte des conspirations du pouvoir exécutif avait fait proscrire l'institution monarchique. Ce jour-là, le mot de république ne paraît pas avoir été prononcé dans l'assemblée par aucun des membres '.
Il le fut le lendemain, dans la quatrième séance de la Convention, mais incidemment, sans acclamations ni manifestation d'aucune espèce. On se borna à décréter que, dorénavant, au lieu d'être datés de Fan IV de la liberté, les actes publics le seraient de l'an I de la République ^
également sur l'histoire. Dans la France libre, cherchant la réponse à cette question : Quelle constitution convient le mieux à la France? Camille Desmoulins rappelait le procès fait par Mirabeau à la mémoire de nos rois et ajoutait : « Que répondre à une expérience de cinq cents ans? La chose parle de soi. Les faits ne crient-ils pas que la monarchie est une forme de gouvernement détestable? Dans une si longue période de temps, trois rois seulement ne furent pas indignes du trône. »
1. 11 se trouve, à cette date, dans une circulaire de Roland.
2. Salle s'opposa au changement en rappelant la prise de la Bastille. Lcquinio répliqua que la liberté n'exislait que depuis la chute du trône. Dans beaucoup d'actes, d'adresses, de lettres, on data pendant quelque temps : de l'an IV de la liberté et de l'an 1 de l'égaillé. A la fin du 1'' p.irngrnphe de l'instruction sur l'ère républicaine accompagnant le décret du 4 frimaire an 11, on lit : « Les Frani^ais datent de la fondation de la liberté et de l'égalité ». C. de Lamelh avait expliqué, le 28 avril 1791, que l'égalité était la base de la Constitution, que si l'on portait atteinte à l'égalité politique, on détruirait par cela même la liberté. Le 23 mai 1793, la Convention écrivait aux armées de la Hépublique : " Soldats de l'égalité, que le cri de guerre des Fran(;ais, vivre libre et sans roi, répété par vos bouches victo-
l'ère de l'égalité 137
Si la Convention s'était inspirée d'une doctrine politique, elle en aurait sans doute constaté le triomphe, elle aurait bruyamment affirmé la victoire de l'idée républicaine, comme le firent les républicains en 1848.
« Il semble, dit M. Aulard, que la République ait été introduite furtivement dans l'histoire et que la Convention eût l'air de dire : Il n'y a pas moyen de faire autrement. »
Je ne pense pas que la Convention éprouvât le moindre embarras à prononcer le mot de République. Elle n'a songé ni à éviter un éclat ni à s'excuser.
Dans la langue de Rousseau, la république n'est pas, comme dans la nôtre, opposée à la monarchie, incompatible avec elle. Il est difficile de les concilier, mais point impossible, et, au fond, leur union produirait « un tout parfait, le chef-d'œuvre de la politique' ». Rousseau, dans son Analyse de la Polysynodie, reproduit sans commentaire cette assertion de l'abbé de Saint-Pierre; on ne voit pas s'il l'approuve. Mais, dans le Contrat social, au chapitre de la Loi, il explique que, loin d'être contraire
rieuses, fasse pnlir les tyrans ». Liberté, égalité, ces deux mots, s'ils n'étaient pas tout à fait synonymes, étaient encore moins discordants.