‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 7 sur 107 · Génie du Clirislianisine, livres I cl IV · texte numérisé non relu

Génie du Clirislianisine, livres I cl IV

Philippe Pot avait démontré, en 1483, que c'est le peuple qui a d'abord élu les rois, qui leur a confié l'autorité dont ils sont revêtus et « qu'en lui réside foncièrement la souveraine puissance; car un Etat ou un gouvernement quelconque est la chose publique, et la chose publique est la chose du peuple, de la totalité des citoyens * ».

Comparant les discours et les actes du xiv'' et de la fin du xvi" siècle avec ceux de 1793, Chateaubriand a remarqué qu'en bien des cas les modernes révolutionnaires marchaient sur les traces d'Etienne Marcel et des Ligueurs, que l'idée de mettre un roi en jugement était familière aux anciens temps, que bien avant la démocratie, l'aristocratie et la théocratie avaient déposé des rois et tué des souverains. Sainte-Beuve trouvait que les prédicateurs de la Ligue, parlant aux Halles d'insurrections et d'anarchie, jouaient exactement le rôle repris deux siècles plus tard par Camille Desmoulins. En 1581, l'auteur d'un livre que Bayle jugeait tout à fait conforme aux idées républicaines, examinait amplement jusqu'où s'étend l'obéissance due aux rois, à quelle cause et par quels

1. Mémoire sur les Étals géitcraux, p. 43 et 148. D'Antrnigues aurait pu citer aussi ce que disait Masselin à la mèine date, et d'autres textes du même genre tels que la Chronique de saint Denis : Etsi centies negant reges, reges régnant suiïragio popuiorum.

moyens, on peut prendre les armes contre eux et par qui telles choses se peuvent entreprendre '.

J'ai parlé jadis des emprunts faits à Montaigne par les hommes de la Révolution et cela parut excessif. Si j'avais su alors ce que je sais aujourd'hui, j'aurais dit bien davantage. On ne se doute pas de ce que Rousseau doit aux Essais. Il les cite ça et là; mais, souvent, en les imitant plus ou moins gauchement, il néglige de nous avertir". Avant de chercher dans les Confessions l'explication de certains passages de V Emile et l'origine de certains propos tenus en 89 ou en 93, il faudrait s'assurer que la véritable explication, la véritable origine, n'est pas dans Montaigne.

Une récente controverse nous a fait sentir toute la gravité du pamphlet qui, avec l'amitié de Montaigne, illustra La Boétie. Après le Discours de la servitude volontaire, « composé à l'honneur de la liberté contre les tyrans », le Contrat social semble froid. Y a-t-il au -awif siècle une page qui fasse ainsi sentir l'extrême malheur d'être sujet à un maître et le prix de la liberté, bien si grand et si plaisant, que, elle perdue, tous les maux

1. Les Vindiciœ conlra Tyrannos avaient paru en latin dès 1579.

2. Mercier en a fait la remarque à la fin du premier volume de l'ouvrage intitulé : De J.-J. Rousseau considéré comme un des premiers auteurs de la Révolution.

viennent à la file, et les « biens mêmes qui demeurent, perdent entièrement leur goût et saveur, corrompus par la servitude? » A-t-on jamais plus ouvertement et plus énergiquement prêché l'insurrection '?

Pascal n'est pas compté parmi les révolutionnaires; il pourrait l'être à plus juste titre que beaucoup de ceux auxquels on donne ce nom. Ecoutez-le parler des lois qui font prévaloir la force sur l'équité, de la « belle raison » qui va contre la nature, des usurpations dont il faut cacher le commencement si on ne veut bientôt en voir la fin, de tout ce qui, ployant notre machine vers le respect et la terreur, fait dire que le caractère de la divinité est empreint sur le visage des rois. Quelle ironie, quelle irrévérence et comme « l'idole est déshabillée ^ » !

On voit dans les Mémoires de M""" de Motte ville à quel point les langues étaient licencieuses sous Louis XIV, avec quelle audace on parlait contre le

1. Ce discours fut très lu au xviii' siècle. En juin 1791, Chaumette en reproduisit un long et terrible passage dans le Manifeste au peuple français, publié récemment par M. Drœsch pour la Société de l'histoire de la Révolution (Papiers de Chaumette, 147-8).

2. E. Havet, sur les fragments 3-7. Voir aussi ce qu'il dit des discours sur la condition des grands, et de l'impression produite par « cet esprit d'indépendance et d'égalité ». Chateaubriand, après avoir cité Pascal, dit dans le Génie da Christianisme : « Certes l'écrivain le plus hardi à généraliser les idées pour bouleverser le monde, n'a rien dit d'aussi fort contre la justice des gouvernements et les préjugés des nations ».

roi. Tout en blâmant les magistrats qui osaient préférer le gouvernement républicain au monarchique, cette femme si attachée à Anne d'Autriche parle du « doux air de la liberté fortement imprégné dans la nature » et laisse voir qu'elle n'est pas éloignée de s'associer au sentiment de presque tout le pays.

Le 16 mars 1049, Retz entendit dans les rues de Paris des voix qui criaient : République ^

Il n'est pas prouvé que, quinze ans plus tard, H. de Launoy, avocat du roi , ait tenu les propos séditieux qu'on lui imputait^, mais il est certain qu'à la fin de l'année 1665, en Auvergne, un bon curé disait « fort sérieusement, dans ses prônes contre le roi et ses ministres, que la France était tyrannisée; il rapportait les belles choses qu'il avait lues dans un vieux livre sur la république romaine, et ses paroissiens trouvaient comme lui tout cela plus agréable que l'Evangile^ ».

1. « Tout on condamnant les sentences révolutionnaires de Retz, sachons-lui gré d'avoir eu la sérieuse pensée d'une constitution, d'avoir compris bien avant Sicyés la force du Tiers Etat, la nécessité de son inlervonlioii dans les alTaires pul)li(iU(N^,... d'avoir été un jirécurseur, par ses vues, de la Révolution de 89. » (Mémoire de M. de Gliantelauze inséré et approuvé par Sainte- Beuve dans son Porl-Hoyal, Y, 595.)

2. On l'accusait d'avoir dit que le roi était un tyran, la monarchie un lachcux gouvernonient; (ju'ii serait à propos de changer le royaume en répul)li(|ue.

3. Le curé fut condamné à un an d'exil. (Fléchior, Grands Jours d'Auvergne, p. 178 et 194.)

Le pasteur Jurieu établissait des maximes qui tendaient à la subversion des empires et à la dégradation des puissances établies par Dieu, sapait les fondements des monarchies, flattait dans le cœur des peuples le principe d'indocilité et cette liberté farouche qui cause des révoltes. Il autorisait la populace à s'armer contre le prince, tirait de l'histoire sainte le principe de la souveraineté du peuple '. On lisait sous Louis XIV, on admirait les lettres dans lesquelles Brutus se montre « plus amoureux de la liberté que de la vie, et ne pouvant souffrir d'autre souveraineté que celle des lois et de la raison » ; Fénelon les citait et offrait comme modèle aux ministres de l'Évangile ce Romain qui préférait la mort à la servitude. Rollin conseillait la lecture de ces pages qui montrent la noblesse et la grandeur de sentiments de ce généreux défenseur de la liberté. Les hommes du xvni" siècle se souvenaient que Fénelon et Massillon avaient émis des maximes antidespotiques, parlé de la souveraineté du peuple-.

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