CHAPITRE XII
En sortant du Sénat après avoir tué César, Brutus et Cassius acclamaient Cicéron. Ils en avaient le droit. Cicéron ignorait leur entreprise, mais son approbation n'était pas douteuse.
De même, pour se couvrir d'un illustre patronage, des membres du Comité de Salut public, des terroristes, ont parfois invoqué Rousseau. Cela n'autorise pas à dire qu'il ait été pour quelque chose dans la Terreur.
Les Puritains se nourrissaient de l'Ancien Testament, s'ensuit-il que Moïse ou quelque prophète soit responsable du supplice de Charles l"?
Voltaire trouvait ridicule de prétendre que les catholiques n'ont massacré en Irlande quelques milliers de familles protestantes que parce qu'ils avaient appris à fond la Somme de saint Thomas. Il n'est pas moins déraisonnable de citer le Contrat social à propos des fureurs de 93.
En même temps que les terroristes se disaient disciples de Rousseau, ils se recommandaient de Jésus. Jésus et Rousseau auraient pu répliquer par le verset du Sermon sur la montagne : « Plusieurs diront : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé, fait des miracles en ton nom; je leur répondrai : Je ne vous ai jamais connus, retirezvous de moi ».
En 93, comme en 89, ce que l'on goûtait dans le Contrat social, c'est l'idée générale exprimée par le titre du livre, l'idée d'un contrat opposé au régime du bon plaisir; on ne s'arrêtait guère au reste. On en usait à peu près comme à Rome on avait usé des livres sybillins, ce recueil mystérieux d'où le Sénat tirait des sentences obscures, qu'il interprétait dans le sens dont il avait besoin, selon les nécessités du moment. On citait le Contrat à tort et à travers quand il y avait moyen de s'en faire une arme ; quand il embarrassait, ce qui arrivait souvent, on n'en tenait aucun compte. L'incompatibilité du christianisme avec la République y est exposée en termes saisissants, avec une vigueur qui scandalisa Genève. Malgré cela des hommes qui se croyaient disciples de Rousseau s'imaginèrent, en établissant la République, exécuter le plan de Jésus.
Selon M. Lemaître, la France connut en 93 « les
bienfaits du Contrat social », la souveraineté du peuple, le droit absolu de l'Etat, le Comité de Salut public, le tribunal révolutionnaire; « tout cela parce qu'il avait plu à un demi-fou, trente ans auparavant, de méditer sur les institutions politiques ».
Les Girondins eussent été bien étonnés d'apprendre que leur supplice était Fœuvre de ce Rousseau qu'ils persistaient à lionorer et à bénir, à l'heure où ils maudissaient Robespierre. Louvet, réfugié dans le Jura, se plaisait à penser que sa retraite n'était pas éloignée de Clarens et comparait son sort à celui de l'écrivain sublime qu'il appelait son maître et son soutien. Buzot, errant à travers la France, regrettait le temps où il s'instruisait en lisant Rousseau au milieu des campagnes normandes.
Je ne rechercherai pas tous les arguments que les adversaires de la Montagne tirèrent des écrits de Rousseau, tous les articles de la Constitution de 93 qui sont en contradiction avec quelques-unes des maximes les plus fermement énoncées dans le Contrai. Il suffira de dire qu'au cours du procès de Louis XVI, Rousseau fut cité pour démontrer l'incompétence delà Convention; que, le 11 mars 1793, Danton et Robespierre ayant proposé de choisir les ministres parmi les Conventionnels, Bancal a écrasa
Robespierre de l'autorité de Rousseau ' » ; que, le 21 mars, dans une discussion sur la suppression du budget des Cultes, la prudence de Rousseau fut opposée à la témérité des philosophes-; que le fédéralisme tant reproché à la Gironde avait été préconisé par Rousseau^.
Mais j'insisterai sur l'étourderie de reprocher à la fois à Rousseau la Constitution de 93 et le gouvernement révolutionnaire.
Présenter la Constitution de 93 comme un extrait du Contrat social \ est déjà une inadvertance difficilement excusable ; ° l'accoupler avec
1. Louvet ajoutait : « Ce revers, le premier de quelque importance que les conspirateurs aient essuyé, suspendit un moment leur marche ».
2. « Les philosophes peuvent imaginer de belles théories, mais vous (Mes astreints à la pratique. 11 faut s'accommoder aux temps, aux lieux, aux opinions bien prononcées... Rousseau nous a dit qu'avant d'élever un nouvel édifice, l'architecte sonde le sol... » Voir le discours de Pliilippe Druhie, approuvé par Vernier dans le rapport fait au nom du comité des finances, le 21 mars 1793.
3. ïhibaudeau rapporte qu'un jour où l'on citait Rousseau dans le Comité d'instruction publique, Duhem, « fameux par la violence de ses cris ", dit que c'était un aristocrate bon à guillotiner.
4. On va jusqu'à dire : le Contrat social « codifié » ; comme s'il était possible de codifier le Contrai social. D'ailleurs, on se plaît en même temps à répéter l'anecdote suspecte de Héraut de Séchelles demandant les lois de Minos pour rédiger la Constitution.
5. Par exemple, cette constitution soumet au peuple les déclarations de guerre; seloa Rousseau ces déclarations étant des actes de gouvernement et l'exercice extérieur de la puissance ne convenant pas au peuple, le peuple doit en ce cas s'en rapporter à ses chefs.
le gouvernement révolutionnaire est une faute incompréhensible. Comment ne voit-on pas que l'acte qui établit ce gouvernement ne fut pas autre chose que l'ajournement de la Constitution à laquelle on le rattache? Constitution et gouvernement révolutionnaire s'excluent invinciblement.
Tout gouvernement révolutionnaire est un expédient anormal, suggéré par des circonstances exceptionnelles, une dérogation aux principes applicables en temps ordinaire; le nom même qu'on lui donne avertit qu'il a pour origine une crise accidentelle. Un tel régime est nécessairement irrégulier, paralyse les lois, implique l'absence de constitution '.
La Constitution de 93, comptée parmi nos constitutions, aussi mal à propos que Louis XV^II parmi nos rois, n'a jamais été en vigueur, n'a jamais existé que sur le papier. Si la Convention, en l'adoptant, eut un instant l'intention de l'appliquer, ce qui est douteux, elle renonça bien vite à un essai impossible et décréta que jusqu'à la paix le gouvernement serait révolutionnaire, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas à songer à un gouvernement constitutionnel.
1. Quinet, à la fin de son livre, rapporte le jugement de Baudot : « Ce fut une grande faute d'établir le gouvernement révolutionnaire par une loi; l'arbitraire n'a pas de règle ».
Dès le 6 avril, Marat avait dit que des événements terribles forçaient à confondre les pouvoirs, à organiser un comité tout-puissant, sans examiner si les principes le permettaient.
La proscription de la Gironde fut une violation manifeste, éclatante, de la règle énoncée par l'article 26 de la Constitution de 93 : « Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ». Les Montagnards ont, par cet article, condamné les journées du 31 mai et du 2 juin.
Robespierre, dans un rapport célèbre, prononça, le 5 nivôse an II, des paroles qui auraient dû empêcher les divagations dont on nous fatigue depuis un siècle. Expliquant Timpossibilité d'observer, dans les circonstances orageuses où l'on se trouvait, une règle uniforme et rigoureuse, c'est-àdire une Constitution, il disait : « La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la révolution qui l'a amenée. Il ne faut point la chercher dans les livres des écrivains, politiques qui n'ont pas prévu cette révolution '. » Pouvait-on, d'une façon plus nette, avertir qu'entre le gouvernement révolutionnaire auquel on était
1. Ce n'était pas la première fois que Robespierre parlait de la nécessité de sacrifier les principes; voir sa réponse à Buzot à propos de la liberté indéfinie de la presse, dans la séance du 19 avril 93.
obligé de recourir, et tout gouvernement régulier, constitutionnel, il y a un abîme, et que la Convention était réduite à s'inspirer des événements sans tenir compte d'aucune doctrine?
Courtois disait que Robespierre ne tenait pas compte des avis de Rousseau, que sa fortune, après un siècle de philosophie, après Rousseau, confondait toutes les idées de l'observateur'.
Garât regrettait que l'étude des écrits de Rousseau n'eût pas eu plus d'influence sur Robespierre, lui eût fourni surtout un modèle de style.
Chateaubriand était surpris d'entendre les républicains du jour parler du Contrat social', il n'y a pas de livre qui les condamne davantage, disait-il.
En effet, soit que je compare la Constitution de 93 aux prescriptions les plus claires et les plus fermes du Contrat, soit que je réfléchisse à la façon dont elle fut annulée par ses auteurs, j'admire l'aisance avec laquelle on fait de Rousseau le représentant par excellence de la période révolutionnaire pendant laquelle son autorité, toujours respectée en paroles, fut si hardiment méprisée en fait.
Rousseau a dit : Pour instituer un peuple, la paix
1. Rapport sur les papiers Irouvés chez Robespierre, p. 5 et 22,