‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 73 sur 107 · Thibaude.au, Mémoires sur la Convention, p · texte numérisé non relu

Thibaude.au, Mémoires sur la Convention, p

2. Vuillauino (I, 109) avait entendu Alhertine, la sœur de Maiat, dire que les auteurs de prc-dileition de son frère étaient Montesquieu et Rousseau.

3. « Si Rousseau eût été maire de Paris, il aurait tenu aux districts le même lanp-ape que M. Railly. « {Révolutions de Paris, XII, 37. Le chapitre en question est le ii" du livre 111 du Contrat social.)

sonne terriblement et qu'il y a de quoi frémir. Le Contrat social commenté par Marat, la foule applaudissant! Quel jour cela jette sur la Révolution! N'est-il pas clair que c'est à Rousseau que Marat doit ses fureurs et que, comme l'a dit Mallet, le sang versé par les disciples rejaillit sur la mémoire du maître*? En faut-il davantage pour autoriser en bonne logique à accoupler l'Ami du Peuple, né dans le canton de Ncuchâtel, avec le philosophe de Genève, pour les envelopper dans la môme accusation et les frapper d'une condamnation commune?

Bien que Mallet du Pan m'inspire peu de confiance, j'admets l'authenticité du récit fait par lui dix ans plus tard dans le Mercure britannique.

Marat a commenté le Contrat social en public et, quoiqu'il paraisse difficile d'intéresser beaucoup les gens par une pareille lecture, on a applaudi. Qu'est-ce que cela prouve? Et que savez-vous de ce commentaire?

Le livre de Boncerf, commis de Turgot, sur les droits féodaux avait été récemment interdit et condamné au feu. En mai 1780, alors que les Etats généraux étaient réunis, le journal bien anodin de Mirabeau fut supprimé. Une manifestation témé-

1. Considérations sur In nature de la BévoUition de France, note de la p. 6 de Fédition portant la date du 4 août 1793.

raire aurait-elle été tolérée sur la place publique?

Marat ne fut pas toujours le personnage effrayant que l'on imagine. Au temps où il demandait à Rousseau de lui prêter sa plume pour exprimer l'ivresse que donnent à l'âme la vue d'une campagne éclairée par les derniers rayons du jour, le doux chant des oiseaux amoureux, le murmure des ruisseaux coulant sur la pelouse et les caresses du zéphire, il amusait Voltaire qui le comparait à Arlequin faisant la cabriole pour égayer le parterre.

Très soigneux de ne pas se compromettre, il ne voulait pas qu'un mémoire adressé par lui à la société de Berne parût sous son nom. «La Bastille est là, et je ne me soucie pas d'y aller, » disait-il à Brissot. C'est aussi à Brissot qu'il répondit, en 1786 ou 1787, qu'il était plus prudent de s'occuper d'expériences physiques que de se mêler de politique.

Nous avons de lui un volume sur la première page duquel on lit : « Les Chaînes de Vesdavage, ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre les peuples, les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'État, qu'ils emploient pour détruire la liberté, et les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme, par J.-P. Marat, l'ami du peuple — Impatiens freni

— Paris, de rimprimerie de Marat, Tan premier de la République. » Je ne connaissais pas ce livre; le rencontrant par hasard, je fus séduit par un tel programme, je m'empressai de le lire. Quelle déception! Essayez cette lecture; vous aurez sans doute le môme étonnement que moi.

C'est d'abord un discours adressé aux Anglais lors de la réélection du Parlement en 1774. Vient ensuite un tableau de vices de la Constitution anglaise, présenté en 1789 aux Etats généraux pour leur signaler une série d'écueils à éviter en donnant une Constitution à la France. Entête de ce tableau se trouve une lettre au président des Etats généraux dans laquelle Marat explique qu'afm de remédier aux défauts de la Constitution britannique, il a proposé quatre bills; le premier noie les électeurs des hameaux dans la masse des comtés, le second exclut du Parlement tout homme ayant une place conférée par le roi, le troisième enlève à la couronne la nomination des pairs, le quatrième prescrit la vérification des comptes financiers. On avouera qu'à en juger par les avis de 1789, les commentaires de 1788, s'il y en eut, ne devaient pas être bien dangereux ^

1. En septembre 1791, iMarat attaquera les jongleurs qui prêchent à l'aveugle niultiLude Fégalite absolue, les ignares faiseurs de décrets qui ont pense qu'il suffisait d'abolir les titres de noblesse pour détruire les rapports que la nature a mis

Un argument, plus sérieux, au moins en apparence, que l'anecdote du Mercure britannique, servit à accoupler Rousseau à Marat.

Le 15 septembre 1794, la Convention décréta que les cendres de Marat seraient portées au Panthéon le 21 du même mois, et celles de Rousseau le 11 octobre. Entre les deux cérémonies il n'y eut que trois semaines. Dans le pas « donné sur l'auteur du Contrat social à l'homme qui en avait poussé la logique jusqu'au massacre de ses concitoyens », Nisard a vu « tout à la fois un fruit et un châtiment des doctrines enseignées par Rousseau ' ».

Les rapprochements de ce genre sont séduisants mais hasardeux et trompeurs.

Le 2 octobre 1793, en pleine Terreur, à la veille du culte de la Raison, la Convention décréta la Panthéonisation de Descartes. Que ne rattachet-on à cet acte le supplice des Girondins et les cérémonies antichrétiennes qui eurent lieu quelques jours plus tard! Le Discours de la méthode conduisant Verginaud à l'échafaud et provoquant la déprêtrisation de Gobel, quel magnifique morceau de rhétorique!

entre les hommes; il blâmera In faute de saper un édifice élevé par la gloire et respecté par le temps. Louis Blanc a disserté péniblement sur cette page. Ne vaut-il pas mieux admettre avec M. Aulard que Marat n'avait en politique aucune idée arrêtée? 1. Histoire de la Littéralure française, 9" édition, lY, 421.

Deux jours avant le supplice de M"' Roland, une statue avait été votée à Rousseau. N'y aurait-il pas moyen de découvrir un rapport entre ces deux faits ?

Il est à peu près aussi déraisonnable d'assimiler la Pantliéonisation de Rousseau à celle de Marat, le Contrat social à Y Ami du Peuple.

Quand le cercueil de liousseau entra au Panthéon, les portes lui en étaient ouvertes officiellement depuis plus de trois ans. Six semaines après la Pantliéonisation de Voltaire, le 27 août 179 1 , la Constituante avait décidé que l'auteur (ï Emile et du Contrat méritait les honneurs dus aux grands hommes.

Il les aurait reçus dès cette époque, sans l'opposition de l'hôte chez lequel il avait passé les dernières semaines de sa vie'. Ses cendres furent laissées à Ermenonville par déférence pour le marquis de Girardin.

Le 14 avril 1794, quelques semaines après l'exécution des Hébertistes, quelques jours après celle des Dantonistes, la Convention rendit un décret conforme à celui de la Constituante; elle

1. Cette opposition est assez bien justifiée. Rousseau eut probablement préféré l'île des Peupliers aux sombres voûtes d'un temple. Cependant, quand la Terreur vint, Girardin crut devoir s'excuser; par une lettre aux Jacobins, il demanda que les cendres restéeschez lui tussent portées à Paris. (iVonifeur du 4 novembre 17'J3.)

prescrivait à son Comité d'instruction publique de lui présenter un rapport sous trois jours.

Pourquoi la translation décidée en 1791, décrétée en avril 1704, n'eut-elle lieu qu'en octobre, deux mois et demi après Thermidor^? Serait-ce parce que Robespierre, tout en célébrant Rousseau, ne se souciait pas de trop appeler l'attention sur lui? S'avouait-il qu'en bien des cas il n'aurait pas eu l'approbation du maître dont il affectait d'admirer la politique, mais dont il étudiait surtout le style? Quoi qu'il en soit, la Panthéonisation de Rousseau fut résolue bien avant celle de Marat, en de tout autres circonstances, à la demande d'hommes qu'on n'a jamais soupçonnés de complicité avec les terroristes ^.

Nisard a ignoré ou omis la discussion à la suite de laquelle Marat obtint, comme il le dit, le pas sur Rousseau. L'argument décisif fut présenté par Bentabole, qui fît observer que les honneurs mérités par Marat n'avaient été différés jusqu'alors que parce que Robespierre les voyait de mauvais œil ^ Thuriot, qui réclamait la priorité pour Rousseau,

1. Même queslion au sujet du monument de Rousseau. A deux reprises sous la Législative, il fut réclamé; on demanda un rapport qui, parait-il, ne fut jamais fait.

2. Voir ci-dessus, p. 114, la pétition rédigée par Ginguené et signée par un très grand nombre de citoyens de tous états.

3. Robespierre s'était opposé à la Panthéonisation de Marat, le 14 juillet 1793, dans la séance des Jacobins.

déclara que cette remarque l'obligeait à retirer sa proposition, et l'on s'accorda à faire passer Marat le premier, en haine de Robespierre.

Nisard n'a pas dit, non plus, que la fête de la cinquième sans-culottide de l'an II ne fut pas donnée en faveur de Marat seulement. Ainsi que Léonard Bourdon l'expliqua dans son rapport au nom du Comité d'instruction publique, on choisit, pour célébrer les victoires de l'Ami du Peuple sur les ennemis du dedans, le jour consacré à célébrer les victoires qui venaient d'être remportées sur les ennemis du dehors '. Les exploits des armées de la République se trouvèrent associés officiellement, de la façon la plus expresse, à ceux de Marat. Essaiera-t-on de tirer de là quelque chose de désobligeant pour les soldats de l'an II?

Ce que nous venons de voir suffirait pour infirmer le commentaire de Nisard. Il y a plus et mieux.

Parcourez, dans les journaux du mois d'octobre 1794, les comptes rendus de la cérémonie qui eut lieu, le 11, au Panthéon -. La fête en l'honneur de Rousseau y est présentée comme un éclatant désaveu de la fête en l'honneur de Marat, une

1. Procès-verbaux du Comité dlnslriiction publique de la Convention, publiés par M. Guillaume, V, 17.

2. M. Aulard en a donné des extraits dans son recueil, Paris pendant la réaction thermidorienne.

condamnation de la Terreur. Après avoir dit qu'au milieu de la procession le Contrat social était porté avec respect, le Courrier républicain ajoute : « En voyant approcher de ce livre quelques audacieux dont les vêtements sont encore dégoûtants de sang, il nous semblait entendre la voix du philosophe prononçant ces mots : N'approche pas, sacrilège! Il n'y a pas dans ce livre une ligne où ta condamnation ne soit prononcée. Non, la Convention ne souffrira pas qu'on répande désormais le sang, après avoir placé au Panthéon celui qui a écrit que la liberté qui coûtait la vie d'un homme, était payée trop cher *. »

Quelques semaines plus tard circulait une brochure intitulée : Grande dispute au Panthéon entre Marat et Rousseau.

Vers la fin de l'année, le nombre des JMaratistes diminuait rapidement; à mesure que, les circonstances ayant changé, les passions qui avaient engendré la Terreur s'éteignaient, et que la fièvre

1. Avant d'être ainsi opposé a Marat, Rousseau l'avait été de même à Mal)ly. Dans un écrit inlilulé J.-J. Rousseau à rAsscmblée nalionale (sans nom d'auteur, l'aiis, rue du llurepoix, 25, 1789), l'auteur anonyme suppose une conversation aux Glinmps-Elysées. En apprenant les premières nouvelles de la Révolution, Mably s'écrie : << J'avais donc raison de dire que la liberté veutcjucliiuefois être achetée par le sang! — MaMy, réplique Rousseau, oubliez ici que vous lùles quelquefois mal à propos, dur et violent... vos vertus et votre charité ont seules fait oublier l'inhumanilé de quelques-uns de vos principes. »

réA^olutionnaire s'apaisait, l'cnlhousiasme pour Marat faisait place à l'horreur du sang versé. Non seulement ce discrédit n'atteignit nullement Rousseau, mais il semble que le culte que l'on continuait de rendre à l'auteur du Contrat social devint une sorte de protestation contre celui qu'on avait rendu à l'Ami du Peuple.

En février 1793, quand Marat est dépanthéonisé, quand ses bustes sont brisés, jetés à l'égout, on met à leur place dans les théâtres et les cafés ceux de Rousseau, dont le prix est doublé, triplé '; on brûle des parfums devant eux, on les couronne de fleurs, on les orne d'inscriptions telles que celle-ci : La vertu remplace la scélératesse ^

Les ennemis de Rousseau insistent sur une anecdote suspecte et vaine, ils donnent au voisinage fortuit de deux dates un sens qu'il n'a pas ; de ce qu'il fallait mettre en lumière, ils ne disent pas un mot. Etrange façon d'écrire l'histoire!

Pour répondre aux calomnies de Dion Cassius, nous avons le vers par lequel Juvénal oppose

1. A force d'être recherchés, ils deviennent si rares que certains cafés ne peuvent s'en procurer à aucun prix. Voir le Recueil Aulard, surtout à partir du I" février.

2. Selon le Moniteur, le décret contre Marat soulagea le cœur des gens qui gémissaient de voir ses restes entre ceux de Voltaire et ceux de Rousseau, « Tardent ami de l'humanité ».

Sénèque à Néron. De même, pour répondre aux accusateurs de Rousseau, nous avons les manifestations de février 95, son image substituée pieusement à celle de Marat ignominieusement abattue.

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