‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 76 sur 107 · XI · texte numérisé non relu

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rompu, soit que les sciences y aient contribué ou non, faut-il les bannir? Je me suis positivement déclaré pour la négative... Les mêmes causes qui ont corrompu servent quelquefois à prévenir une plus grande corruption. Les arts et les sciences, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de tourner en crimes... Mon avis est donc, et je l'ai dit plus d'une fois, de laisser subsister et même d'entretenir avec soin les académies, les collèges, les universités, les bibliothèques, les spectacles... Quoique ces choses aient fait beaucoup de mal, il est très essentiel de s'en servir aujourd'hui comme d'une médecine au mal qu'elles ont causé. »

Après cela, on avouera sans doute qu'il est impossible de se méprendre sur les sentiments de Rousseau. Passons à son influence et voyons si, malgré ses protestations, il est en quelque mesure responsable des actes de vandalisme commis pendant la Révolution, s'il a, comme on le lui reproche souvent, inspiré une ardeur de destruction, une rage aveugle contre les œuvres d'art et les sociétés savantes.

Les auteurs de certains attentats ont, il est vrai, prétendu s'autoriser de ses écrits. « Une doctrine renouvelée d'Omar s'est masquée de son nom et de ses principes pour prêcher l'inutilité des arts et

des sciences, pour proscrire tout talent'. » Le 18 décembre 1792, Ducos a dit à la Convention que « quelques personnes » ayant ouï parler du Discours stir les sciences et les arts, le citaient à l'appui d'entreprises déplorables.

Ce n'est pas une raison pour mettre au compte de Rousseau la manie de saccager et de détruire qui sévit à la fin du xviii° siècle. Cette manie sévissait déjà au xvif ; des actes barbares, pour lesquels il n'y a pas d'excuse, avaient été commis, une foule d'œuvres que nous voudrions recouvrer à tout prix avaient été détériorées, anéanties sous l'Ancien Régime.

A la suite d'une description des débris du jubé de la cathédrale de Chartres, un des plus purs chefs-d'œuvre de la sculpture du xiii" siècle, je lis, dans une sorte de pétition au directeur des beauxarts insérée dans le Journal des Débals du 23 février 1889 : Les grands coupables sont les chanoines et l'évêque... Les Chapitres, dans leur funeste engouement pour l'art jésuite et pseudoclassique, ont fait autant de mal à nos cathédrales que les pires vandales de la Révolution. Ce sont eux qui décrétèrent la suppression du jubé. L'attentat eut lieu dans la nuit du 24 au 25 août 17(53.

1. Volney, 4" leçon d'histoire. Volney lui-môme paraît croire que Rousseau voulait ramener les hommes à la vie sauvage.

Les débris servirent de gravois pour niveler le sol de la cathédrale, les bas-reliefs firent office de dalles pour repaver les entrées du chœur.

« Le vandalisme révolutionnaire, a dit M. André Michel, fit en somme beaucoup moins de ravages et de mal que le classicisme intransigeant des jésuites et des chanoines duxvn' et du xviif siècle... Si la France n'avait elle-même, par une sorte d'aberration déplorable, méthodiquement détruit à diverses reprises les témoins de son histoire et brutalement renié son passé, nous pourrions avoir aujourd'hui au moins un et peut-être deux vitraux contenant des portraits authentiques et contemporains de Jeanne d'Arc. Messieurs les curés et les marguilliers de la paroisse Saint-Paul, à Paris, trouvant leur église trop sombre, avaient entrepris de la rendre plus claire et plus commode par la suppression des vitraux; ils remplacèrent par de belles vitres blanches le vitrail décrit par l'abbé Lebeuf, et contenant dans son quatrième panneau le seul portrait de Jeanne qu'il y eut à Paris. »

Ne comparez pas à ces attentats sans excuse des actes regrettables mais justifiés par des gens que l'on n'a jamais soupçonnés d'être ennemis des lettres et des arts.

« Il n'est personne qui n'ait approuvé le projet

LE VANDALISME REVOLLTIONNAIRE 187

de faire disparaître de la terre de la liberté les anciens emblèmes de la servitude, écrivait La Harpe; il n'est pas indilTérent que les livres de la Bibliothèque nationale soient extérieurement couverts des emblèmes de la royauté. Notre Bibliothèque est un monument national; c'est une contradiction choquante que le fronton du bâtiment porte le nom de la nation et que les livres portent les livrées royales'. »

Voyez quand, pourquoi et comment disparurent les quatre figures qui décoraient le monument de la place des Victoires. La fête de la Fédération approchait. Le 19 mai 1790, Al. de Lameth fit observer que le jour où les députés de toutes les provinces allaient se rassembler pour jurer une Constitution promettant à tous les Français la liberté et l'égalité, ne devait pas « rappeler des idées d'humiliation et de servitude ». Les figures représentant des provinces dont les députés comptaient parmi les plus fermes appuis des droits de la nation étaient « enchaînées comme des images de peuples tributaires au pied de la statue de Louis XIV ». Ces emblèmes qui dégradaient « la dignité de l'homme », qui pouvaient blesser des concitoyens honorés et chéris, ne devaient-ils pas

1. Mercure de France du 27 pluviôse an II,cilô parM. Guillaume, m, 4ÛG.

être enlevés avant le 14 juillet? Quelques membres de la droite demandèrent l'ajournement, mais la proposition fut adoptée et le lendemain, considérant qu'à l'approche du jour qui allait « réunir les citoyens de toutes les parties de la France pour la fédération générale », il importait « à la gloire de la nation » de ne laisser subsister aucun monument rappelant « des idées d'esclavage, offensantes pour les provinces réunies au royaume », la Constituante décréta l'enlèvement des statues.

Huit jours plus tard, quelques membres de l'Académie de peinture, David en tête, tremblant pour les chefs-d'œuvre ainsi condamnés, proposèrent un moyen de les conserver; mais en même temps, ils applaudissaient à la décision qui réparait l'injure faite aux provinces. Le président répondit que l'Assemblée accueillait avec un vif intérêt les représentants de la peinture : « La liberté, ajoutait-il, prête aux beaux-arts une nouvelle flamme; eux, réchauffent le génie de la liberté. »

On a trop parlé des ruines que la Révolution a faites, pas assez de celles qu'elle a empêchées ou essayé de prévenir.

Dès le 7 novembre 4789, Talleyrand avait proposé des mesures pour assurer la conservation des titres, meubles, bibliothèques et manuscrits compris dans les biens ecclésiastiques.

Le 13 octobre 1790, un décret fut rendu pour préserver de toute dégradation les monuments, chartes, papiers, bibliothèques; les chefs-d'œuvre des arts, « grand moyen d'instruction », devaient être « religieusement conservés ».

Dans r « Instruction sur la conservation des manuscrits, monuments, tableaux et autres objets relatifs aux beaux-arts, aux arts mécaniques, à l'histoire naturelle, aux mœurs et usages, faisant partie des biens nationaux, faite par les Comités d'administration des affaires ecclésiastiques et d'aliénation des domaines nationaux, le 15 décembre 1790 », on lit : « C'est une fort mauvaise coutume que de plier les chartes, cela détruit l'écriture qui se trouve dans le pli, et le papier ou le parchemin se coupent souvent en cet endroit... Il faut abolir l'usage des sacs. Dans le trésor des chartes de la couronne, où il est introduit depuis longtemps, quand on retire de ces sacs les titres qui y ont été enfermés, on trouve au fond les débris des sceaux... On doit, en arrangeant les chartes, ménager avec la plus grande attention les sceaux qui y sont suspendus, et surtout ne pas imiter les ignorants qui, pour ranger plus commodément les chartes, se sont quelquefois permis d'en retrancher les sceaux pendants, sans se douter qu'ils déshonoraient par là leurs archives... Il con-

vient de respecter les témoignages des anciens

usages'. »

Assurément, il s'agit ici de quelque chose de bien humble, mais n'est-il pas instructif et touchant de voir la Constitutante prendre un tel soin des chartes féodales?

Un décret du 31 janvier 1791 avait annoncé des encouragements aux beaux-arts. Le 17 septembre, au soir, M. de Beauharnais rappela cette promesse : « L'Assemblée nationale, dit-il, sait combien les beaux-arts sont liés à la prospérité nationale ». Une subvention de 100 000 livres fut votée, dont 70 000 pour la peinture d'histoire et la statuaire, et 30 000 pour la peinture de genre et la gravure.

La Convention ne fut pas moins zélée ni moins généreuse que la Constituante. Michelet, dans une page magnifique, lui rend pleine justice. Ce qu'il y a d'essentiel à savoir sur ce point a été dit par Eugène Despois. Enfin, dans les Procès verbaux du Comité d'instruction publique, M. Guillaume a accumulé un ensemble de preuves qui rend toute controverse impossible. Ce qui caractérise l'époque la plus sombre de la Révolution, ce n'est point du tout une passion subversive, l'acharnement contre

1. Suivcnl les précautions à prendre pour les vitraux, les tableaux, les livres.

le passé, contre la civilisation, c'est au contraire un souci de préservation poussé à un degré dont il n'y avait eu d'exemple en aucun temps, en aucun pays. On a prétendu que la Convention ne voyait pas de mauvais œil les actes de vandalisme; le marquis de Laborde a même écrit que si, au lieu de les encourager, elle avait fait fustiger un de leurs auteurs, cette punition eût suffi pour y mettre un terme. Despois répliqua en citant le décret du 7 juin 1793 : des statues ayant été brisées aux Tuileries, la peine de deux ans de fers fut prononcée pour toute dégradation de propriété nationale ^

Au commencement de l'an III, les professeurs du Collège de France cessèrent d'être payés, mais ils l'avaient été régulièrement pendant la Terreur. Le 30 messidor, contrairement à l'avis du Comité des finances, qui les regardait comme supprimés, bien qu'ils n'eussent jamais discontinué leurs

1. Ce décret ne resta pas lettre morte. Un jugement rendu à Auxerre, le 16 germinal an III, condamna à deu.\ ans de fers Louis-Théodore Meunier, coupable d'avoir brisé des statues dans la commune de Villebertin. — Dans le Vieux Cordelier, Camille Desmoulins, parlant des perquisitions chez son beau-père, a fait allusion aux décrets de la Convention : « On trouve des livres de droit, et nonobstant le décret qui porte qu'on ne touchera pas à Donnât ni à Dumoulin, ils font main basse... Ils trouvent une pendule dont la pointe de l'aiguille était terminée en trèfle; il leur semble que cette pointe a quelque chose d'approchant d'une fleur de lis, et nonobstant le décret qui ordonne de respecter les monuments des arts, ils confisquent la pendule. »

leçons, il fut décrété que le Collège de France subsistait et serait maintenu.

Les académies et sociétés savantes furent condamnées en 1793, mais cette condamnation ne fut point dictée par le mépris de la science; on les accusait, à tort ou à raison, soit de pactiser avec la contre-révolution, soit de nuire aux sciences et aux arts qu'elles étaient censées protéger.

Après avoir rappelé que Mirabeau voulait prononcer un discours hostile à l'Académie française et que, dans un travail publié après sa mort, il émettait des conclusions défavorables à cette Compagnie, M. Aulard a montré l'ignorance de Jules Simon, qui croyait les Montagnards indifférents en matière littéraire comme en matière religieuse, et l'erreur de dire que la Convention anéantit l'Académie par rancune et défiance contre les lettres.

Un membre de la Plaine, Durand-Maillane, s'étant appuyé sur Rousseau pour médire des arts et des lettres, Jacob Dupont répliqua qu'un peuple qui ne les connaît pas est condamné à la servitude. « Veut-on faire de nous des vandales? » s'écria Chénier.

C'est également Chénier qui, le 7 février 1703, commença un rapport en disant : « Par orgueil, les rois encourageaient les lettres; les nations libres doivent les soutenir par esprit de reconnaissance.

de justice et de saine politique ». En conséquence un traitement de 4 000 livres fut assurée Goldoni.

Le 5 août, les principaux et proviseurs des collèges de Paris présentèrent à la Convention les élèves récemment couronnés. Danton, qui présidait, leur répondit : « Les ennemis de la Révolution ont accusé l'Assemblée de vouloir anéantir les lettres. L'accueil flatteur qu'elle vous fait est la meilleure réponse à cette calomnie. »

A la fin de la même année, pour acquitter une dette de la nation, « devenue libre par le bienfait des lumières », la Convention décréta la Panthéonisation de Descartes ; quelques jours après, elle institua un concours pour des prix d'architecture, de sculpture et de peinture '.

Bancal reprochait à Rousseau d'avoir écrit contre les sciences.

« Rousseau, vo3^ant dans la corruption les peuples éclairés, conclut que les lettres les avaient corrompus ; il aurait dû dire qu'ils l'avaient été non par les lettres, mais malgré les lettres... Encourageons donc l'étude des lettres, » disait Lakanal -.

Edme Petit, fervent admirateur de Rousseau,

1. Le 24 octobre 1793, le Comité exécutif provisoire expliqua que l'amour de» arts et des sciences s'unissait à l'amour de la liberté pour donner confiance en Volney chargé d'une mission scientifique.

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