Rapport sur les écoles centrales, 26 frimaire an III
célébrait le vrai républicain qui cultive moins les belles-lettres qu'il ne soigne sa conduite et préfère une bonne action à un beau livre ; mais en insistant sur le prix des mœurs, il ne proposait aucune atteinte à la civilisation, et, en opposant les vertus aux lumières, il faisait rire la Convention.
Si quelques révolutionnaires s'imaginaient suivre les leçons de Rousseau en s'attaquant aux arts ou aux sciences, ceux qui l'avaient étudié, comme Ducos, s'armaient de lui pour prouver l'antique et fidèle alliance de l'ignorance et de l'esclavage. Jeanbon Saint-André expliquait qu'il n'était ennemi que d'une science fausse et vaine, que ses attaques n'étaient pas contre la science véritable.
Dans un rapport fait au nom du Comité d'instruction publique et des finances sur l'organisation du Conservatoire de musique, Chénier plaça la création nouvelle sous le patronage du « sage et sublime écrivain qui a prouvé que l'éloquence est l'arme la plus puissante de la raison, J.-J. Rousseau, qui, dans sa vieillesse, soupirait encore ces simples romances qu'on ne peut chanter sans être attendri ». L'auteur du Devin du village n'était pas un grand musicien, mais il ne put jamais passer pour ennemi de l'art qu'il cultivait avec passion.
Le 8 octobre 1793, le comité de Salut public, composé de CoUot d'Herbois, Hérault, Saint-Just,
Barère, Billaud-Varenne, Robespierre, approuva un arrêté accordant cà l'Opéra une subvention de 150000 livres.
Le décret du 3« jour du 2" mois de l'an II « contient, dit M. Guillaume, toutes les dispositions pratiques propres à sauver les livres, manuscrits, gravures, objets d'art, collections scientifiques, documents menacés par l'ignorance ou le fanatisme... Le rapport de Romme flétrit avec la plus grande énergie cette opinion perfide que l'instruction est inutile... Les destructions ou mutilations ont toujours constitué une violation formelle des décrets de la Convention. »
Le 8 fructidor an II, au lendemain de l'incendie de l'abbaye de Saint-Germain, on décida l'impression de tout ce qui, dans les manuscrits et livres rares, pouvait « être utile et concourir au progrès des arts et des sciences ». Si ce décret avait été exécuté, les pertes irréparables que nous avons faites, il y a trente-huit ans, auraient été bien moins funestes '.
J'ai peut-être dit plus qu'il n'était nécessaire. J'ajouterai pourtant quelques mots, parce que le
1. Le Directoire secret des babouvistes s'opposa à la publication du Manifeste des égaux, rédi^-é par Sylvain Maréchal, parce qu'il blâmait l'exclamation : « Périssent, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité ». (Buonarotti, Conspiration de Babeuf, I, H5.)
nom de l'homme auquel je les emprunte et les circonstances dans lesquelles ils furent prononcés leur donnent une valeur singulière et décisive.
Le mardi 25 octobre 1887, à la séance annuelle des cinq Académies, Renan a dit :
« Il iy a aujourd'hui quatre-vingt-douze ans que la Convention nationale A^ota la loi fondamentale de notre corporation... La Constitution de l'an III proclamait déjà notre existence : « Il y a pour « toute la République un Institut national chargé de « perfectionner les arts et les sciences». Le 25 octobre, la Convention vota la loi que voici : « L'Ins- « titut national des sciences et des arts est destiné : « 1° à perfectionner les sciences et les arts... ; 2° à « suivre les travaux scientifiques et littéraires qui « auront pour objet l'utilité générale et la gloire de la « République... » L'Institut embrasse les sciences, les lettres et les arts... La France seule a un Institut où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau... Pensée de génie, vraiment!... La démocratie moderne n'abjurera pas plus que la Convention le souci des exercices de l'esprit et des recherches de la science pure. »
Nous n'avons pas à examiner si l'Institut est toujours resté fidèle à la mission que ses fondateurs
lui avaient assignée. Constatons seulement l'hommage solennel rendu en présence des cinq Académies, par Renan, à ces révolutionnaires qui, pour avoir lu Rousseau, n'étaient pas devenus des vandales.