‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 78 sur 107 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Rousseau passe pour avoir inspiré les socialistes. Taine, dans une sorte d'hallucination, le vit marchant à leur tête et les menant à l'assaut de « la vieille harrière ».

Imhus du Discours sur f inégalité et du Contrat social, les révolutionnaires proclament la communauté des biens et fondent une république où tout homme qui voudra rétablir la détestable propriété sera déclaré ennemi de l'humanité, traité de fou furieux et enfermé pour la vie dans un cachot'.

Si Rousseau avait en effet provoqué quelque confiscation ou quelque loi agraire, nous pourrions rappeler, comme circonstance atténuante, que bien avant lui on médisait de la propriété.

1. Ancien Rf'nime, p. 289-301. En rcinaniuant (322) quo, selon Rousseau, l'Etat peut régler et restreindre la faculté de donner et de lester, Taine n'a pas songé que tous les législateurs ont été sur ce point du même avis que Rousseau.

Les poètes antiques célébraient le communisme de l'âge d'or.

Ante JovL'tn nulli subigebant arva coloni, Nec signare quidem aut partiri limite cainpum Fas eral; in mcdiiim quarebaiit.

Le droit de propriété semblait contre nature :

Nam prûpriœ telluris heruin natura neque illuin, Nec me, nec quemquam statuit.

Sans remonter si haut, nous trouvons, sous Louis XIV, les Discours par lesquels Pascal sapait les fondements de l'ordre établi' et les Pensées qui ont permis à Chateaubriand de dire que la déclamation de Rousseau (le premier qui ayant enclos un terrain...) n'égalait pas l'analyse froide et méprisante de Pascal et faisait moins peur.

Bourdaloue avait, en parlant des richesses, des paroles terribles.

L'idée que tous les biens des sujets appartiennent aux rois était inculquée à Louis XV dès son enfance.

Saint-Simon a raconté comment Charnacé fit démolir la maison et s'appropria le terrain du tail-

1. Discours sur la condition des grands. « Je ne doute pas, dit Ernest Havet, que ces discours n'aient produit une impression profonde... L'esprit d'égalité et d'indépendance se nourrissait avidement de ces mots terribles... L'ordre établi n'ayant plus de racines... »

leur qui, en revendiquant son bien, ne réussit qu'à faire rire la cour à ses dépens.

Nous n'avons pas besoin d'argum ents de ce genre. Pour disculper Rousseau, il n'y a qu'à montrer chez lui ce qu'on ne veut pas voir.

Dans le discours même où il dit le plus de mal de la propriété, on lit : « De la culture des terres, s'ensuivit nécessairement leur partage, et de la propriété une fois reconnue, les premières règles de justice... C'est le seul travail qui, donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre qu'il a labourée, lui en donne par conséquent sur le fonds. . . d'année en année, ce qui, faisant une possession continue, se transforme aisément en propriété. » Et, plus loin : « Quoi donc! faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien et retourner vivre dans les forêts avec les ours? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j'aime autant tirer que leur laisser la honte de la tirer'. »

Dans l'article sur l'Economie politique se trouve cette page capitale : « Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des

1. M. Lecky a bien vu {A history of England, V, 481) que la dôclamation contre la propriété dans le Dixcours aur riiK^galité ne doit |)as élrc c(jnsidérée coiniiu! l'opinion vérilal)Ie de Rousseau, by no means represenls tlie tnie opinion of his malurily, and it loses mucli of ils signilicance, when it is renienibered Ihat it forms part of an argument to prove tlie superiorily of savagc to civilised life.

citoyens, et plus important à certains égards que la liberté même; soit parce qu'il tient de plus près à la conservation de la vie, soit parce que, les biens étant plus faciles à usurper et plus pénibles à défendre que la personne, on doit plus respecter ce qui peut se ravir plus aisément; soit, enfin, parce que la propriété est le vrai fondement de la société civile et le vrai garant des engagements des citoyens, car si les biens ne répondaient pas des personnes, rien ne serait si facile que d'éluder ses devoirs... L'esprit des lois que le gouvernement doit suivre dans leur application est que, de père en fils et de proche en proche, les biens de la famille en sortent le moins possible. Il y a une raison sensible de ceci en faveur des enfants à qui le droit de propriété serait inutile si le père ne leur laissait rien, et qui, de plus, ayant souvent contribué par leur travail à l'acquisition des biens du père, sont de leur chef associés à ce droit... Mais une autre raison est que rien n'est plus funeste aux mœurs et à la République que les changements continuels d'état et de fortune entre les citoyens... Le fondement du pacte social est la propriété, etsapremière condition, que chacun soit maintenu dans la paisible jouissance de ce qui lui appartient. » Pour prévenir « l'extrême inégalité des fortunes », l'Etat doit, non pas enlever les richesses à ceux qui les

ont, mais prendre des mesures contre leur accumulation K

Quelques lignes du Contrat social, contredisant celles que nous venons de lire, ont servi de prétexte pour ranger Rousseau parmi les précurseurs du socialisme : « Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu'elle se forme, tel qu'il se trouve actuellement lui et toutes ses forces dont les biens qu'il possède font partie... L'Etat est maître de tous les biens par le Contrat social. » En isolant ces paroles inconsidérées, on a fait dire à Rousseau le contraire de ce qu'il pensait. Prenez le paragraphe tout entier, complétezle par ce qui le précède et ce qui le suit. Pour lui donner un sens qu'il n'a pas, Taine a supprimé deux lignes essentielles : « Ce n'est pas que, par cet acte, la possession change de nature en changeant de main, et devienne propriété dans celles du souverain ».

Rousseau ne rend donc pas le corps social propriétaire, ainsi que Taine le prétend. Le passage est obscur, on ne voit pas bien comment Rousseau entend que les choses se passeront, mais le résultat sera incontestablement la constitution du droit de propriété. Avant le Contrat social, Vhomme

1. I, 444-5. Cet article avait d'abord paru dans le t. V de VEncy clopédie.

n'a que la jouissance des biens qu'il détient, une possession telle que peut en avoir un « animal stupide et borné » ; par suite du contrat, cette jouissance se transforme en propriété. Le contrat, bien loin de dépouiller le détenteur, l'investit d'un droit nouveau, incompatible avec l'état de nature.

L'Emile confirme cette interprétation.

Taine n'y a vu que ceci : « Le souverain peut légitimement s'emparer des biens de tous, comme cela se fit à Sparte au temps de Lycurgue ». Ici encore, Taine a mutilé le texte; la ligne qu'il cite est précédée de celles-ci : « Le droit de propriété est inviolable et sacré pour elle (l'autorité souveraine) tant qu'il demeure un droit particulier et individuel. Sitôt qu'il est considéré comme commun à tous les citoyens, il est soumis à la volonté générale... Le souverain n'a nul droit de toucher au bien d'un particulier, ni de plusieurs. » En conséquence, l'abolition des dettes par Solon fut illégitime; l'exemple de Sparte sert seulement à soutenir que, si tous les citoyens sont d'accord pour mettre leurs biens en commun, l'Etat peut en disposer'.

Pour « inculquer » à Emile la notion et le respect de la propriété, le précepteur imagine une de ces comédies puériles qui plaisaient tant à

Rousseau. Il fait sentir à son élève que là où il a mis son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin, il y a quelque chose de lui-même qu'il peut réclamer comme il pourrait retirer son bras de la main qui voudrait le retenir malgré lui... La première idée qu'il faut donner à l'enfant est moins celle de la liberté que celle de la propriété '.

Ne connaissant pas la Pologne, Rousseau n'ose pas décider s'il faut qu'un Polonais, ayant voix dans un territoire, y soit propriétaire; mais cela lui paraît désirable.

Si les hommes de la liévolution ont cru qu'il autorisât le moindre attentat contre la propriété, ils se sont trompes.

Ont-ils jamais commis cette erreur?

Les Cahiers de 89 condamnaient unanimement les confiscations si fréquentes sous l'Ancien Régime, interdisaient toute expropriation sans une juste et préalable indemnité.

Selon Taine, dès le mois de juillet, Camille Desmoulins offrait en proie aux insurgés les deux cinquièmes dos biens de la France... Lisez tout le morceau oii se trouve la ligne à laquelle Taine fait allusion. Il s'agit de rassurer les gens effrayés par les menaces des aristocrates qui parlent de se

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