‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 79 sur 107 · III, lofl · texte numérisé non relu

III, lofl

LA PROPRIÉTÉ 20b

baigner dans le sang des patriotes. Camille Desmoulins compte, pour grossir l'armée des citoyens, non seulement sur le courage des amis de la liberté, mais sur un motif puissant qui entraînera ceux que la bonté de la cause ne déterminerait pas : la riche proie offerte aux vainqueurs, quatre mille palais et châteaux, les deux cinquièmes des biens de la France; mais il ajoute aussitôt : « Détournons nos regards de ces horreurs, et daigne le ciel éloigner ces maux de dessus nos tètes. Non, sans doute, ces malheurs n'arriveront pas. Je n'ai voulu qu'effrayer les aristocrates... Ces messieurs ne se haïront pas assez pour s'exposer à perdre des biens qu'il leur est si facile de conserver et dont nous n'avons sincèrement nulle envie de les dépouiller. » Lisez encore, également dans la France libre, le dialogue entre la Noblesse et les Communes. Les Communes soutiennent que la loi doit être conforme à la volonté générale. La Noblesse réplique : « Quoi ! si le gros de la nation voulait une loi agraire, il faudrait que le reste passât sous le joug? Un principe ne saurait être vrai s'il mène à des conséquences fausses. La possibilité d'une loi agraire, répondent les Communes, n'est point, comme il vous semble, une conséquence du principe... Audessus de la volonté générale, il y aie droit naturel, le pacte social. Le droit de faire une loi agraire ne

peut jamais appartenir à la majorité... La majorité ne peut attenter au pacte social, aux propriétés. »

Le décret du 2 novembre 1789 a été quelquefois regardé comme l'application d'une sorte de socialisme; mais, en disposant des biens ecclésiatiques, la Constituante n'a pas dit au clergé : Vous serez exproprié; elle a, au contraire, constamment répété : Vous n'êtes pas propriétaire, vous ne l'avez jamais été, et jusqu'à ce jour vous n'avez jamais prétendu l'être, vous avez toujours professé que vous ne l'étiez pas. Elle ne chercha pas à justifier ni à excuser une spoliation, elle soutint qu'il n'y avait pas spoliation. Elle ne dit pas : vous serez dépouillé quoique propriétaire; elle dit : vous serez dessaisi, parce que vous n'êtes pas propriétaire. Les biens ecclésiastiques furent, non pas confisqués, expropriés, mais désaffectés; non pas en vertu d'une théorie socialiste, mais en vertu d'arguments tirés de l'histoire, fournis par l'étude des faits et la connaissance du passé.

Tous les jours, devant les tribunaux, on conteste la valeur d'un titre de propriété; attaque-t-on pour cela la propriété?

Soutenez, si vous le voulez, que le Clergé était propriétaire, qu'il fut spolié, mais ne dites pas que cette spoliation résultât d'une doctrine destructive du principe de la propriété.

La consfication des biens des émigrés, véritable expropriation, fut une pénalité comparable à l'amende prononcée pour un délit, ou mieux encore un acte de guerre, conforme au vieil usage de dépouiller l'ennemi, usage autorisé par les dieux et pratiqué, depuis la guerre de Troie jusqu'à la guerre de 1870, par d'illustres personnages qui n'étaient nullement d'humeur subversive. Apollon punissait les Grecs de leur refus d'accepter la rançon de Chryséis. Duguesclin oiïrait pour la sienne un prix qui étonnait le Prince Noir. Sully se faisait payer la vie d'un vieillard.

De véritables attentats contre la propriété, il y en eut sans doute pendant la Révolution. Ils ne furent pas plus la conséquence du Discours sinr inégalité que les actes de vandalisme commis à la même époque ne furent la conséquence du Discours sur les sciences et les arts '. En cette matière, la doctrine de la Révolution n'a pas varié : la Constituante professait que le droit de propriété est inviolable et sacré *, et, à l'heure où l'on place l'avènement de Rousseau, la Convention, à peine réunie, parlait exactement de même, mais avec

1, Après avoir cité un mot de Rousseau sur les usurpations des riches, Mercier (II, 318) ajoutait : Ce n'était donc pas, comme on l'a dit, en forçant le sens de ses paroles que Rousseau voulut le bouleversement des propriétés.

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