CHAPITRE XVIII
Le 24 avril 1762, Rousseau écrivit à Montmollin, pasteur de Motiers-Travers : « Le respect que je vous porte et mon devoir comme votre paroissien, m'obligent, avant d'approcher de la sainte table, de vous faire de mes sentiments en matière de foi une déclaration... Depuis ma réunion à l'Eglise dans laquelle je suis né, j'ai toujours fait de la religion chrétienne réformée une profession d'autant moins suspecte qu'on n'exigeait dans le paj^s 011 j'ai vécu que de garder Je silence pour jouir des avantages civils dont j'étais exclu par ma religion. Je suis attaché de bonne foi à cette religion véritable et sainte et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. Je désire être toujours uni extérieurement à l'Eglise comme je le suis dans le fond de mon cœur. »
Le 30 mars 17G'>, au temps de Pâques, Voltaire
écrivait au curé de Ferney que, malade, incapable d'aller se confesser et communier comme il le devait, il le priait de faire ce que commandaient les ordonnances du roi, les arrêts du Parlement et les canons de l'Église; ledit malade voulant avant de mourir remplir les devoirs de la religion dans laquelle il avait vécu, offrant de faire toutes déclarations nécessaires, toutes protestations, soit publiques, soit particulières, se soumettant pleinement à ce qui est de règle.
Personne ne pouvait douter que Voltaire jouât une comédie. Rousseau, dans sa lettre à MontmoUin, était plus sincère; au fond, croyait-il plus? avait-il la foi? Etait-il chrétien?
Il y a, comme dit Montaigne, prou loi de parler pour et con#l"e.
M. Lemaitre a pris un plaisir extrême à voir Rousseau « heurter » le protestantisme. Il ne va pas jusqu'à faire de lui un catholique; ce serait « un peu excessif». Mais il le félicite d'avoir passé dans le catholicisme vingt-six ans de sa vie, de n'en être pas tout à fait sorti, d'avoir toujours tendu à une sorte de catholicité *,
Sainte-Beuve, au contraire, était d'avis qu'un catholique sincère ne saurait un seul instant
1. M. Leniaitre, p. 308, parle même du catholicisme des dernières années de Rousseau.
admettre ni par conséquent admirer une profession de foi semblable à celle du vicaire.
Rousseau pensait sans doute être catholique à la fin de l'année 1732, au moment où il disait à M"^ de Graffenried : « Ma religion s'est profondément gravée dans mon âme et rien n'est capable de l'en effacer ' ». Il ne l'était pas lorsqu'il en fit profession en 1728; il quitta le protestantisme pour avoir du pain. Ses aveux sur ce point sont d'une profonde amertume : « Je vis avec l'horreur la plus vive l'espèce d'enj^agement que j'avais pris... Je ne pus me dissimuler que la sainte œuvre que j'allais faire n'était au fond que l'action d'un bandit... Je sentis que, quelque religion qui fût la vraie, j'allais vendre la mienne et que, quand môme je choisirais bien, j'allais, au fond de mon cœur, mentir au Saint-Esprit ". » Quoiqu'il ait attesté un miracle opéré par l'évêque de Genève % il semble bien, de même que sa Julie, dont il approuve la déclaration '% avoir presque toujours regardé le catholicisme comme une religion vénale qui tue les gens pour en hériter, et qui, vendant le paradis aux riches, porte jusque dans l'autre