Confessions, XVI
violemment attaqué la religion, Rousseau protesta avec chaleur et déclara que si l'on continuait à faire profession d'athéisme, il sortirait. La scène contée avec une verve piquante prête à un brillant parallèle entre Rousseau et les philosophes. Mais, peu après ce souper fameux, Rousseau eut avec M"''' d'Épinay un entretien trop peu connu. Il expliqua qu'il n'aimait pas les discussions publiques et bruyantes. Ces gens qui « braillaient » lui déplaisaient mortellement; il leur reprochait d'afficher une incrédulité qu'ils ne soutiendraient peut-être pas jusqu'à la fin. Mais lui-même, il l'avouait, n'était pas ferme dans son déisme. Parfois, au fond de son cabinet, les poings sur les yeux, il doutait. « Nos lumières sont si courtes qu'il est presque impossible de prononcer. » Le meilleur parti à prendre est de s'attacher aux opinions les plus utiles à notre bonheur, sans s'arrêter aux inconséquences qui nous embarrassent. C'est pourquoi il faut admettre non seulement l'existence de Dieu, la religion naturelle, mais aussi la religion révélée dans toutes ses parties. « C'est-à-dire, répliqua M"" d'Épinay, que vous ne vous servez de la religion que comme d'une illusion ; il me semble qu'il y en a de plus gaies et de plus douces. — Si j'en savais une plus consolante, reprit Rousseau, je l'adopterais... Elle nous fait supporter les vexa-
tiens des grands. Pour eux cette terreur est utile. Vraie ou fausse, ne nous privons pas de cette vengeance... Je veux vivre en bon chrétien parce que je veux mourir en paix. »
Les écrits de Rousseau, en bien des endroits, confirment ce récit. Comme le vicaire, il s'efforce d' « anéantir sa raison » parce que la foi lui est douce et commode; il voudrait être convaincu. Il ne l'est pas.
Il écrit à Voltaire, le 18 août 1756 : « Je vous avouerai franchement que ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point (existence de la divinité). Je crois en Dieu parce que l'état de doute est un état trop violent pour mon âme, que, quand ma raison flotte, ma foi se détermine sans elle, qu'enfin mille sujets de préférence m'attirent du côté le plus consolant et joignent le poids de l'espérance à l'équilibre de la raison. »
Six ans plus tard, il dit de même à l'archevêque de Paris : « Si je me détermine pour la révélation, c'est parce que mon cœur m'y porte, qu'elle n'a rien que de consolant pour moi, et qu'à la rejeter les difficultés ne sont pas moindres, mais ce n'est pas parce que je la vois démontrée, car très certainement elle ne l'est point à mes yeux' ».
1. Et encore, à la comtesse de Boufllcrs, 20 octobre 1762 : « Je ne renoncerai point à la religion de mes pères au moment où
Au lieu de dire avec Pauline ;
Je vois, je sais, je crois, peu s'en faut qu'il ne dise : je ne vois pas, je ne sais pas, je ne crois pas.
Il prétend que V Emile est destine à des chrétiens'. La première ligne du livre peut, en effet, se concilier avec cette assertion, mais l'épigraphe est païenne, et que de pap^es nettement contraires au christianisme !
Le vicaire regarde toutes les religions comme autant d'institutions salutaires, qui peuvent toutes avoir leur raison d'être dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelque autre cause locale qui rende l'une préférable à l'autre selon les temps et les lieux -.
De là, une conséquence choquante, mais logique : la défense de changer de religion.
« Solliciter quelqu'un de quitter la religion dans laquelle il est né, c'est, selon le vicaire, le solli-
cUe fait toute la consolation de ma vie ». Il tient à la religion, non parce qu'il la croit vraie, mais parce qu'elle le console, lui donne repos d'esprit, douces espérances.
1. « Quoiqu'il ait cru son livre utile au genre humain, c'est à des chrétiens qu'il l'a destiné. » (VU, 53.)
2. IV, 235. -V plusieurs reprises, Rousseau a dit qu'il ne partageait pas le scepticisme du vicaire : « Le septicisme du vicaire ne prouve en aucune façon le mien ». (Note de la 3" Lettre de la Montagne, VII, 252. Voir aussi la déclaration relative à Vernes, XVII, 310.) — Mais n'est-ce pas là une précaution prudente? Il convient ailleurs que les notes de VHéloïse sont d'une hardiesse dont la Profession n'approche pas.
citer de mal faire et par conséquent faire mal soimême. Dans tout pays, respectons les lois, ne troublons point le culte public qu'elles prescrivent, ne portons point les citoyens à la désobéissance, car nous ne savons point certainement si c'est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d'autres, et nous savons très certainement que c'est un mal de désobéir aux lois. »
Rousseau, parlant cette fois pour son propre compte, écrit de même à l'archevêque de Paris que l'on ne doit pas persécuter les religions une fois établies ou tolérées dans un pays, mais il condamne toute conversion à un culte nouveau, trouve juste que l'on s'y oppose, la déclare «punissable* ». A l'origine, les protestants n'avaient pas le droit d'introduire en France la réforme.
Dans les Lettres de la Montagne, il répète que professer une autre religion que celle oii on est né est une « inexcusable présomption » et que travailler à une conversion est une action mauvaise ^
Ce n'est point ici une parole inconsidérée, une de ces boutades sur la valeur desquelles on peut hésiter, c'est une opinion très ferme : Tout homme qui abandonne le culte dans lequel il a été élevé a toujours tort, quelles raisons qu'il puisse donner