vil
de sa conduite, et de quels sacrifices que sa rupture soit payée. Il a beau ne pas croire, qu'il fasse comme s'il croyait. Au lieu d'honorer une abjuration courageuse, nous devrions la tenir pour répréhensible. A ce compte, les hérétiques brûlés pour n'avoir pas su se taire ne mériteraient pas notre ardente sympathie ; Zwingli aurait eu tort de publier, après des années d'hésitation, son sentiment sur le dogme de l'Eucharistie. Il faudrait blâmer Renan d'être sorti de l'Église catholique, et dire qu'en lui permettant de s'affranchir, son admirable sœur se fit complice d'une action mauvaise.
Les adversaires de Rousseau tirent péniblement de certaines pages des conséquences plus ou moins contraires à la liberté politique; que ne lui reprochent-il plutôt d'attenter directement à la liberté religieuse? C'est dans la Profession de foi du vicaire et non dans le Contrat social que Rousseau soutient une thèse malsaine. Pense-t-on que l'interdiction, en pays chrétien, de tout changement de religion favorise le Christianisme? Rousseau lui porte au contraire une double atteinte.
D'une part, si l'on doit rester invariablement fidèle au culte dans lequel on a été élevé, un Turc doit rester Turc, et saint Paul ne devait parler ni contre la loi mosaïque en Judée, ni contre le
paganisme en Grèce. C'est la condamnation de la propagande évangélique *.
D'autre part l'espèce d'asservissement auquel Rousseau nous condamne ne saurait s'expliquer que par l'impossibilité d'atteindre la vérité. Le scepticisme seul peut conseiller une telle inertie. Si toute conversion religieuse est interdite, c'est qu'en matière religieuse nous sommes incapables d'arriver à rien de solide -.
1. A cette objection, Rousseau répond : « Bien qu'il ne soit pas permis aux membres de l'État d'altaquer de leur chef la foi du pays, il ne s'ensuit pas que cela ne soit permis à ceux à qui Dieu l'ordonne. Parlant humainement, j'ai dit le devoir des hommes, mais je n'ai pointdit ([u'ils ne dussent point obéir quand Dieu a parlé. - (Lettre du G juin 1703, XXII, 196.) Rousseau a oublié de dire a quel signe on peut reconnaître que Dieu a parlé.
2. Dans une lettre du (i janvier 17()4, Rousseau dit à un abbé (jui le consultait sur l'État ecclésiastique : ■■ Je ne counais que Socrate et vous à qui la raison put passer un tel scrupule, car à nous autres hommes vulgaires, il serait impertinent d'en oser avoir un pareil. Il n'y a pas un de nous qui ne s'écarte de la vérité en choses claires et importantes; et, dans un point de pure spéculation dans lc(|uel nul ne voit ce qui est vrai ou faux, nou8 nous ferions un crime de condescendre aux préjugés de nos frères et de dire oui, là oii nul n'est en droit de dire nfiu ! Je vous avoue qu'un liomine qui, d'ailleurs, n'étant pas un saint, s^'aviserait tout de bon d'un scrupule que l'abbé de Saint-Pierre et Fénelon n'ont pas eu, me deviendrait par cela seul très suspect. Quoi, dirais-je, cet homme refuse d'embrasser le noble état d'offi.icr de morale pour quehiues énigmes auxquelles ni lui ni moi n'entendons rien, et qu'il n'avait qu'à donner pour ce qu'elles valent en ramenant sans bruit le christianisme à son véritable objet ! iicui, couclurais-je, cet homme ment... Il faut être un hypocrite pour taxer d'hypocrisie ce qui n'est ([u'un l'ormuinire indilTérent en lui-même. » Quel bizarre mélange d'insolent persiflage, de scepticisme et
« L'homme, dit Montaigne, ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises... Quoi qu'on nous prêche, c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit. » Rousseau répète : « Dieu a parlé! Voilà certes un grand mot. Et à qui a-t-il parlé? Il a parlé aux hommes... Toujours des hommes qui me rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté *. »
Le « livre sacré » est plein de choses incroyables qu'un homme sensé « respecte en silence, mais ne saurait admettre - » .
« Admettez les principes des devoirs de l'homme et du citoyen; du reste, croyez tout ce qu'il vous plaira^. »
Il est c( bien étrange qu'il faille une autre religion » que la religion naturelle. « Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l'homme et honorable à son auteur puis-je tirer d'une doctrine positive, que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés?... Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent de la raison seule... Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre con-
d'intolérance ! J'essaie de ne pas trouver cette page plus fâcheuse que les pires impiétés de Voltaire; je n'y arrive pas.
1. Voir les objections contre la Révélation dans la. Profession de foi du vicaire, IV, 234, et dans la Lettre à l'archevêque de Paris, VII, 95.