‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 89 sur 107 · Mémoires de Brissot, l · texte numérisé non relu

Mémoires de Brissot, l

4. « Comment peut-on imaffiner ([u'il ait voulu abolir la croyance d"un Dieu? S"il ne la possède pas, il fait au moins de

(Irait d'une main ce qu'il abattrait de l'autre. En même temps qu'il ébranle le christianisme, il le maintient.

Il est pénible d'assister à ce double effort. Rousseau nous choque quand il nous parle de la mort d'un Dieu, quand, sous prétexte qu'il doute, il interdit à ceux qui ne doutent pas de manifester leur conviction. Nous lui voudrions des leçons moins troubles et plus saines, un langage plus propre à libérer les intelligences, des conseils moins propices à l'inertie, à la timidité et même à quelque chose de pire.

Mais plus net, plus ferme, aurait-il eu le même crédit?

C'est précisément parce que la Profession du vicaire est « une espèce de galimatias que les têtes en sont tournées », écrivait Diderot'. Qui sait, en effet, si les extravagances de Rousseau n'ont pas servi de passeport aux choses sensées qu'il y mêlait? N'est-ce pas grâce à ses contradictions, à une sorte de duplicité, qu'il fit lire des pages terribles contre la révélation et contre les miracles, par des gens qu'une très franche déclaration de

son mieux pour la soutenir chez ceux à qui il importe de la conserver. .. Lettres de M"'" Roland aux demoiselles Canuel, II, 196. 1. Voir ci-dessus, p. 92, ce (jue Gondorcet disait des passages qui faisaient ù Housseau des partisans parmi les ennemis de la raison.

guerre au catholicisme aurait rebutés? Au milieu du brouillard, on traverse sans hésiter des passages que, sous une pleine lumière, le vertige rendrait infranchissables. Peut-être faut-il accepter, non seulement comme inévitables, mais comme nécessaires et fécondes, des périodes de transition pendant lesquelles la persistance des mots dissimule aux âmes timorées l'effondrement des choses.

L'incrédulité était en 89 beaucoup moins générale qu'on ne le croit. Nullement disposés à rompre avec la vieille religion nationale, les Français entendaient qu'elle fût maintenue dans tous ses honneurs et toutes ses prérogatives. Songez au parti que le haut clergé tira du rejet de la motion de Dom Gerle, aux insurrections motivées par le remaniement des circonscriptions ecclésiastiques. Que serait-il arrivé si la Constituante avait tenté un changement de religion?

La politique de Rousseau, conserver le culte dans lequel on est né, se trouvait la seule possible.

N'allons pas, toutefois, lui supposer une influence qu'il n'eut pas. Il ne faut pas plus lui attribuer la Constitution civile du clergé ' que le culte de l'Etre suprême.

1. 11 n'aimait pas les jansénistes et n'était pas aimé d'eux. Si vous vous oljstiai'z à voir clans la Cuasiilution civile une onivre janséniste, n'y cherchez pas sa main.

Le dernier chapitre du Contrat social passe pour avoir eu des effets terribles; on a fait grand bruit des leçons d'intolérance que durent en tirer les sectateurs de Rousseau. Il suffit, pour répondre à ces déclamations, de quelques lignes du discours que le plus célèbre d'entre eux prononça aux Jacobins le 15 mai 1794. Dans un projet d'adresse à la Convention au sujet du culte de l'Etre suprême, on proposait de proclamer traître à la patrie les hommes abominables « qui faisaient profession d'athéisme ». Robespierre s'y opposa. Il fit observer que l'on allait réduire au désespoir des gens dangereux. « Il y a, dit-il, des vérités qu'il convient de présenter avec ménagement, telle cette vérité proclamée par Rousseau, que ceux qui ne croient pas à la Divinité doivent être bannis de la République. Je ne suis pas d'avis qu'on les proscrive tous, mais seulement ceux qui conspirent contre la liberté... Il faut laisser cette vérité dans les écrits de Rousseau et ne pas la mettre en pratique. » En effet, elle ne fut pas insérée dans l'adresse.

La condamnation du culte de la Raison parut une victoire de Rousseau. Il convient toutefois d'observer, d'une part, que ce culte souvent accompagné d'une profession d'athéisme, donna aussi lieu à des manifestations dans lesquelles on honorait, non seulement le Père Eternel, mais Jésus, le

premier des Sans-Culottes; d'autre part que le

culte de l'Etre suprême présenté par ses fondateurs comme une réaction contre le culte de la Raison, ne fît souvent que le continuer en se confondant avec lui'. Après la cérémonie du 20 prairial, l'elTortpour déchristianiser la France continue, prend même en certains endroits une vivacité nouvelle.

En religion comme en politique, la Révolution, à mesure qu'elle grandit, me paraît s'écarter de Rousseau plutôt que s'en rapprocher; les constituants ont observé, mieux que les conventionnels, la réserve prudente du vicaire savoyard. Pas un mot de Rousseau n'a pu servir d'argument à la séparation de l'Eglise et de l'Etat ^ encore moins

1. Cette confusion a été mise en lumière par M. Aulard : la France no, vit en général dans le culte de l'Etre suprême que le développement et le perfectionnement du culte de la Kaison. Aux fêtes de la Raison, en l'an II, on chantait à Tours :

Oui, sans Voltaire et sans Rousseau, La raison, qu'ici l'on révère.

Serait encore dans le berceau.

Dans les Papiers de Chaumelte, puliliés par JNI. Brœscli pour la Société de l'histoire de la Révolution, nous voyons qu'au moment où Fouché venait de prendre l'arrêté sur les cimetières, souvent cité comme un des faits qui caractérisent le culte de la Raison, la Société populaire de Nevers dit : L'Eternel seul fixa nos hommages... Le peuple adopte le culte de la Raison, autrement dit de l'Etre suprême.

2. Lorsque Camhon parla de supprimer le budget du culte, Basire fit observer qu'il ne suffisait |)as, pour adopter une opinion, qu'elle fût jugée bonne; il fallait quelle fût générale. (Jticobins,

à la tentative de déchristianisation, tandis que la Constitution civile du clergé a pu sembler conciliable avec ses avis\

Mais, à aucun moment, pas plus en religion qu'en politique, il n'a dirigé la Révolution dans un sens différent de celui qu'elle aurait eu sans lui.

Il paraît avoir eu plus d'influence au xix^ siècle. La Profession de foi du vicaire n'a probablement pas favorisé beaucoup le succès du Génie du Christianisme, mais n'a-t-elle pas contribué d'une autre façon à la restauration religieuse? Rousseau n'est-il pas, dans une certaine mesure, responsable de l'effort désespéré que de généreux esprits ont fait pour concilier le catholicisme avec la Révolution et maintenir les vieux cultes en dépit de rexégèse?N'a-t-il pas retardé les progrès de l'esprit moderne plus qu'il ne les a hâtés? La Harpe a dit que les prêtres, qui d'abord croyaient voir en lui un ennemi, s'étaient bien trompés, et qu'ils s'apercevaient de leur erreur. Tout récemment M. Lanson l'a appelé le restaurateur de la religion.

On a pu demander si la Vie de Jésus avait fait

18 novembre 1792.) Cet argument, (jui parait avoir conlrihué à faire rejeter la motion de Gambon, semble tiré de Rousseau.

1. Taillandier a dit ([u'on rélh-chissant sur le dernier chapitre du Cuiitral social, Daunou était anivé à conclure (]ue le catholicisme était, conformément au vœu des cahiers, la religion publique de la France, mais ([u'il appartenait au Cor|)s législatif de purger cette jcligion d'abus (jui la déshonoraient.

autant de bien que de mal à la cause qu'elle semblait favoriser, si elle n'était pas au fond plus propre à propager le doute que la foi, et surtout si ses pages chrétiennes agissaient d'une façon aussi profonde, aussi durable, que la Prière sur C A crojwle, V Avenir de la science, le Marc-Aurèle.

Embarrassés quand il s'agit de Renan, que dirons-nous de Rousseau? Malgré le précepte de garder la religion que l'on a, il fut certainement pour le catholicisme un adversaire dangereux; mais ce qu'on appelle son demi-christianisme a-t-il, en définitive, servi ou desservi le christianisme? Le vicaire a des arguments en faveur de l'incrédulité, d'autres contre elle; lesquels ont prévalu?

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