CHAPITRE XIX
Rousseau a critiqué amèrement le Poème sur le désastre de Lisbonne. Il se flattait d'avoir prouvé que tout est bien, que Voltaire, comblé des faveurs de la fortune, avait tort de déclamer contre les misères de la vie, que la doctrine de ce pauvre homme est d'une absurdité qui saute aux yeux et devient dans sa bouche révoltante,
M. Lemaître trouve cela admirable. Tout le monde n'est pas de son avis', mais on s'accorde généralement à opposer l'optimisme de l'auteur à' Emile au pessimisme de l'auteur de Candide.
Si l'on y regardait mieux, on verrait qu'en raillant le système cher à Pangloss, Voltaire ne
1. M. le secrétaire perpétuel de rAcadémie française, dans la séance publi(iue du 22 novembre 1907, estimait que nous devrions être reconnaissants à Voltaire si, par son bon sens, il nous délivrait de Toptimisme de Jean-Jacques.
désespère pas de rhumanité; il nie seulement un bien général composé de maux partiels. Pensant aux malheureux persécutés, calomniés, expirant dans les tourments, il s'indigne contre les gens qui leur assurent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il proteste contre un optimisme à outrance, il n'est pas pessimiste. Rousseau le savait bien; il lui écrivait : « La plupart de vos œuvres m'offrent les idées les plus douces, les plus consolantes, de la divinité' ».
Messine et Reggio viennent de subir un désastre pareil à celui de Lisbonne. En lisant le détail de la catastrophe du 29 décembre 1908, en voyant l'émotion qu'elle a causée, j'imagine que l'on n'oserait pas aujourd'hui approuver si hautement la façon dont Rousseau répondit au cri de douleur provoqué par la catastrophe de 1755.
D'ailleurs Rousseau n'avait pas qualité pour faire ainsi la leçon à Voltaire. Il oublait que, quelques mois auparavant, il disait à Bonnet : « Vous m'assurez, Leibnitz et vous, que tout est bien... Nier le mal est un moyen fort commode d'excuser l'auteur du mal. Les stoïciens se sont rendus ridicules à meilleur marché -. »
La neuvième note du Discours sur Cinégalité fut