conférence, p
2. Considé râlions sur le gouverncmcnl de la France, chap. iv. Impiimé eu 1764, ce livre était très connu dès 1739. Voir p. 126, ce que d'Aruenson dit de la <■ source impure de ces droits bizarres qu'admirent les féodisles ».
Languet, Needham, Harringlon, Sidney, Locke, « dont Rousseau ne fît que développer les principes ». Rousseau lui-même indiqua parmi ses prédécesseurs, avant Montesquieu et l'abbé de Saint-Pierre, Althusius, qui, en 1603, soutenait que le peuple est la source de toute autorité, et que les rois ne sont que ses mandataires, Sidney, et surtout Locke : Il a, disait-il, traité les mêmes matières « exactement dans les mêmes principes que moi, souvent avec la même liberté tout au
moins' ».
Une Jacquerie, qui ressemble beaucoup à celle de juillet 1789, éclata en 1775 dans une grande partie de la Bretagne. On inscrivit dans le Code paysan les revendications qui devaient reparaître dans les Cahiers de 89. Le duc de Chaulnes écrivait que le peuple exaspéré par les duretés des curés et des nobles commettait d'affreuses barbaries ^.
1. Fin de la 6' Lettre de la Montagne. Mercier (II, 29) trouvait que Sidney, toujours outré, était allé plus loin que Rousseau. D'Argenson écrivait, le IG avril 1754, qu'on venait de réimprimer le traite dans lequel Locke décide qu'on peut déposer les rois, et que cette lecture échauffait les têtes. Cela n'a pas empêché Musset du Pan d'écrire que Rousseau seul a inventé chez nous la doctrine de la souveraineté du peuple (cité par Taine, I, 414). E. Dumont a parlé (Souvenirs, p. 172) d'un travail dans lequel Mirabeau présentait un corps de doclrine républicaine tiré des écrits de Milton.
2. Voir la Révolte du Papier timbré ou des Bonnets rouges, par J. Lemoine. — Selon M. Lemaltre, Rousseau a fourni à la Révolution son vocabulaire, lui a donné le ton; mais selon Château-
Rousseau n'avait pas quinze ans, était apprenti à Genève, quand, à propos d'une « affaire trop infâme pour l'écrire », M"^ Aïssé disait : « Tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce sa destruction » (10 janvier 1727).
Il était à Paris depuis peu et n'avait publié qu'une lettre sur la musique, quand le marquis d'Argenson écrivait : « La plume tombe des mains de tout ce qu'on voit arriver à notre France, la Révolution est certaine dans cet État, il croule par ses fondements. N'y a-t-il donc plus qu'à se préparer à passer sous d'autres maîtres ou sous une autre forme de gouvernement? » (30 juillet 1743.) Presque à la même date, M""" de Tencin parlait de même : « A moins que Dieu n'y mette la main, il est physiquement impossible que l'Etat ne culbute ».
Avant que Rousseau eût commencé à écrire le Discours sur Vinégalilé, d'Argenson disait encore : « Le bas peuple est fier, les riches sont honteux, l'anarchie commence » (4 juillet 1750). « La mauvaise issue du gouvernement monarchique achève de persuader que c'est le pire des gouvernements » (septembre 1752), D'Argenson appelle,
briaad, Barère parlait de la piiilluliiie « avec la même grâce que M"'° de Sévif^né des pendaisons hrolonncs, et, en 03, le despolisine populaire reproduisait raménilé de style du despotisme royal ».
attend une révolution nationale. En 17o6, cinq ans avant le Contrat social, il entend murmurer les mots de liberté, de république : « Bientôt le roi ne sera plus que le soliveau de la fable, peut-être la révolution s'opérera-t-elle avec moins de contestation qu'on ne pense'. »
La magistrature eut sur les progrès de l'esprit public une influence dont les historiens de la Révolution ont presque tous méconnu la gravité.
Pendant la Fronde, Retz expliquait à Condé que si jamais le voile qui couvrait le mystère de l'Etat se trouvait levé, ce serait d'une conséquence plus dangereuse que la liberté, que le peuple prenait depuis quelque temps, de voir à travers. Ce qui avait failli arriver au milieu du xvii'' siècle, arriva au milieu du xviif . A cette question : Qui pourra commencer une révolution nationale? d'Argenson répond, le 9 septembre 1732 : Les Parlements. Le 3 novembre 1733, il écrit que les magistrats exilés répandent l'opinion que la nation est au-dessus des rois. Le 13 mars 1734, il ne doute pas que les émissaires du Parlement ne courent à travers le royaume pour prêcher la révolte. Le 27 avril, il parle
1. Le 26 juillet 1763, le Chàtelet examine l'affaire d'un prêtre de Saint-Sulpice qui, le 20, avait, dans un sermon prêché au faubourg Saint-Antoine, dit : « Tôt ou tard la révolution éclatera... La révolution ne peut être que très prochaine. » (Barbier, Journal, VIII, 90.)
d'un livre fort hardi donné par les parlementaires pour agiter des questions dangereuses et semer dans les esprits tout ce qui peut faire traiter le pouvoir royal de tyrannie.
L'avocat Barbier reprochait aux Parlements d'exciter des discussions funestes à l'autorité royale (décembre 1752). En mai 1753, en décembre 1755, en avril 1756, il notait l'esprit de révolte, les remontrances par lesquelles la magistrature bouleversait la France. Le 1" juillet 1763, il envisageait la possibilité d'une révolution générale produite par les actes des Parlements.
Lisez ces remontrances. Lisez surtout les répliques royales ' et les écrits dans lesquels les adversaires de la magistrature ont « mis à découvert » l'esprit de ses remontrances. Quand vous ne feriez que parcourir le Recueil des édits et lettres patentes du roi, avec le pi^ocès-vei^bal du lit de justice tenu par le roi en son château de Versailles, le vendredi 7 décembre 1770, suivi des lettres, remontrances et arrêtés de chaque parlement du royaume, vous verriez clairement que d'Argenson et Barbier n'exagéraient pas et que les magistrats qui condam-
1. En 1770, le roi roproclie aux nini;istrals de lia^arder des principes qu'en tout aulre temps ils auraient proscrits comme propres à troubler l'ordre ])ublic; ils se disent représentants de la nation, osent faire aux peuples une loi de désobéir aux volontés royales.
nèrent Rousseau étaient bien autrement séditieux que lui.
Que sera-ce si vous prenez connaissance des propos échangés en 1788 entre le roi et les magistrats! Point d'aristocratie, dit le roi. Mais point de despotisme, sire, disent les Parlements. Un arrêt du Conseil annula la protestation du 7 avril qui « inspirait aux peuples un esprit de révolte, déclarait les actes royaux absurdes dans leur combinaison, despotiques dans leur principe, tyranniques dans leurs effets et destructifs de la monarchie ».
Est-il besoin de quelque chose de plus à la décharge de Rousseau? Dirons-nous que, dans un mandement du 31 mai 1781, l'archevêque de
1. Dans ce Recueil, on reproche aux Parlements d'agiter une nation fidèle et soumise, de semer dans les cœurs les défiances et les alarmes : ■< Ces maximes que l'attrait de la liberté porta jusqu'au fond des cœurs retentissent en même temps dans toute la France, elles deviennent la doctrine de toutes les cours... La nation apprend à trembler, ses nouveaux défenseurs lui révèlent le secret d'une tyrannie qu'elle n'avait jamais soupçonnée. Les maximes sont mises en action, l'autorité légitime n'est plus qu'un ennemi public, on recule les limites d'une liberté qui bientôt ne connaîtra plus do frein... Vous courez à une révolution... Du sein de vos tribunaux s'élèvent les vapeurs malignes qui la préparent; vos lettres, vos arrêts, en répandent le germe et peut-être le désir dans les cœurs. • Sur « ces lieux communs de despotisme, de tyrannie, accumulés vaguement », sur la multitude d' « écrits moqueurs ou furieux, de libelles menteurs ou burlesques qu'un esprit garant certain de l'avilissement des empires et avant-coureur de leur chute - répandait sous le sceau de l'autorité publique contre la magistrature proscrite, voir VEssai sur la Révolution dans Vordre civil, I, .330.
Vienne, Lefranc de Pompignan, a reproché à A^oltaire, outre son irréligion, « un amour effréné de la liberté populaire », une aversion pour l'autorité et un esprit d'indépendance « dont la publication, périlleuse dans tout État policé, est singulièrement condamnable dans un état tel que la France »? Rappellerons-nous que Rabaut Saint-É tienne demandait à ceux de ses contemporains qui avaient appris à s'élever au-dessus des préjugés s'ils n'en étaient pas redevables à Voltaire : « Tous les principes de la liberté, toutes les semences de la Révolution sont dans ses écrits, il l'avait prédite et la faisait ». « Bravant tous les préjugés, secouant tous les jougs, il a fait dans l'opinion la révolution que l'assemblée nationale a faite dans le gouvernement, » disaient les Deux Amis de la liberté. « C'est à lui que nous devons la Révolution, il a dénoncé les erreurs de nos institutions, déchiré le voile qui couvrait toutes les tyrannies, il a aperçu l'aurore de la liberté dont il jetait les semences, » s'écriaient Regnaudde Saint-Jean-d'Angely, Treilhard, Cbristin, Gossin'. Que de textes nous aurions à ajouter à ces lignes! Mais il n'est pas à craindre que les services de Voltaire soient jamais contestés sérieasement et que les malédictions contre le Contrat
1, Séances de la Gonstituanle du 8 et du 30 mai 1791.
social fassent tort à celles que mérite le Dictionnaire philosophique.
Nous pourrions nous dispenser de dire qu'en 89 les écrits de Mably, très répandus et très lus, appelaient les Français à la liberté * ; qu'ils devinrent le « catéchisme national- »; que dans l'Assemblée électorale de Paris, le 27 décembre 1700, Rivière nommé juge expliquait qu'il avait appris les droits du peuple dans les Entretiens de Phocion, et que Pastoret lui répondit ; Mably, « instruisant les nations de leurs droits et de leurs devoirs, fut un des apôtres les plus fervents de la liberté, un des précurseurs de la Constitution^ ».
Nous ne nous attarderons pas à parler de l'influence qu'eut VHIstoire des deux Indes, dans laquelle « le patriarche de la démocratie », Raynal, bravait les chaînes préparées par le despotisme, « vaste dépôt de lumières, où l'on vit les droits des
1. Deux Amis de la liberlc, I, 4. On lit au même endroit que si Rousseau avait retrouvé les titres des hommes, Mably avait retrouvé ceux des Français.
2. Mon grand-père avait quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-huit ans, quand je le trouvai plongé dans les Entretiens de Phocion. « Emporte cela, » me dit-il. C'est le seul livre qu'il m'ait donné.
•3. Assemblée électorale, Charavay, 295. Examinant les Entretiens de Phocion, Musset-Pathay trouvait que Rousseau n'en avait jamais tant dit et expliquait que Mably n'avait pas été inquiété parce que le danger n'était pas tant dans la doctrine que dans le talent. La vraie raison ne serait-elle pas plutôt que dans les Entretiens il ne s'agit que de la politique et non de la religion?
peuples, les devoirs des princes, point déraillement dans la raison universelle * ».
Mais il convient de dire quelques mots de Montesquieu dont on oppose si souvent la sagesse prudente à la dangereuse témérité de Rousseau. Cette antithèse eût bien étonné les hommes du xvui^ siècle. Rousseau, en beaucoup d'endroits, n'a fait que commenter et développer ce que Montesquieu avait brièvement indique ^ Je ne vois dans le Contrat social rien de plus Lardi, de plus propre à porter atteinte au prestige de la royauté, que le chapitre des Troglodytes dans les Lettres persanes. Voltaire a dit et répété que V Esprit des lois avait rappelé aux hommes qu'ils sont libres, et Mably a constaté que ce livre faisait haïr le pouvoir arbitraire par la multitude de ses lecteurs. Rabaut remarquait qu'on trouve dans les réflexions de Montesquieu sur les gouvernements tous les principes de liberté que la