‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 91 sur 107 · Lettre à Philopolis, I · texte numérisé non relu

Lettre à Philopolis, I

dictée par Diderot; mais Rousseau s'était approprié, avait signé, publié en 1734, cette désolante peinture de la condition humaine ^

Les jeunes gens sont heureux, ils verront de belles choses, s'écriait Voltaire en ses derniers jours; il se réjouissait des changements opérés sous ses yeux, pressentait que le règne de la raison pourrait bien advenir-. Rien de pareil chez Rousseau. Dans son deuxième dialogue, il assure avoir cru autrefois que le règne de l'âge d'or deviendrait tôt ou tard une réalité; il parle d'un temps où il se berçait du « ridicule espoir de voir triompher la raison », où son cœur, échauffé par l'idée du bonheur futur de l'humanité et par l'honneur d'y contribuer, lui dictait un langage digne d'une si grande entreprise. Je ne sais à quoi il fait allusion ni sur quoi se sont fondés Nisard pour parler de son utopie, Brunetière et M. Lemaître pour lui attribuer le projet chimérique de refondre le genre humain, M. Lanson pour dire que l'idée de progrès anime toute son œuvre, qu'il ne semble en nier la réalité que pour en proclamer plus hautement la

1. D'Argenson, qui adtnirnil le discours, trouvait la note trop chagrine.

2. « Ma fille, dit la Raison, voici, je crois, noire ropne pourrait bien commencer a advenir... Il faut que (juelques-uns des prophètes qui sont venus nous visiter dans notre puits aient été bien puissants en paroles et en œuvre pour changer ainsi la face de la terre. »

possibilité, et substituer à la foi au progrès continu la notion de l'évolution.

En cette même année 1750, où. le premier discours fut couronné à Dijon, d'Argenson annonçait un meilleur ordre de choses fondé sur la foi nouvelle. Rousseau n'a sans doute pas connu celte page. Ignorant que riiomme dont il prisait si haut la sagesse et les vues excellentes croyait fermement au progrès du genre humain, il a expliqué que l'abbé de Saint-Pierre, égaré par le faux principe de la raison perfectionnée, principe qui est une source de sophismes, marchait d'erreur en erreur pour n'avoir pas compris qu'il faut prendre les hommes tels qu'ils sont et qu'ils continueront d'être '.

Vous oubliez, me dira-t-on, le mot célèbre : Tout est bien en sortant des mains du créateur, l'homme est né bon.

En parlant ainsi, Rousseau donnait un habile début à son invective contre la société, mais n'exprimait pas une opinion bien arrêtée. En plusieurs endroits nous avons vu qu'à l'état de nature l'homme n'était ni bon ni mauvais, que ses qualités comme ses défauts lui viennent de l'état social. D'ailleurs, s'il a été créé bon, la civilisation

1. XVI, 231. George Sand, (jui aimait tant Rousseau, a été choquée de l'ironie avec laquelle il parie de l'abbé de Saint-Pierre et de son utopie.

J.-J. Rousseau et la Révolution. Id

l'a irrémédiablement perverti ; les progrès de l'esprit et des connaissances n'ont ser^d qu'à accélérer sa perte; son prétendu perfectionnement est la véritable source de ses misères.

Rousseau voudrait supprimer le luxe. Que deviendrions-nous si le dédain des ricliesses, le mépris du superflu était général ? Nous ferions peut-être moins de clmtes, mais nous serions paral3'sés. Mystérieux appel à une dignité plus haute, le besoin du luxe nous est un précieux aiguillon. Il ne s'agit pas de bonheur; Tespoir d'un paradis futur serait aussi chimérique que le regret d'un paradis perdu. Nous aspirons, non pas à atteindre l'âge d'or, mais à nous éloigner toujours davantage de l'âge de pierre, llousseau a pitié de ce rêve, ne croit pas plus au progrès en arrière qu'au progrès en avant. Toujours et partout, il parle en homme qui ne s'attend à rien de bon, nie l'efficacité des réformes, rit de nos elTorts pour transformer le monde. Sénancourt, son disciple, admettait la possibilité de nous ramener « par une route de rétrogradation » au genre de vie des premiers hommes; Rousseau n'avait pas cette illusion.

« C'est avec douleur que je vais énoncer une grande et fatale vérité, écrit-il au roi de Pologne; on n'a jamais vu de peuple corrompu revenir à la vertu. »

« Mécontent de ton état présent par des raisons qui annoncent à ta postérité de plus grands mécontentements encore, peut-être voudrais-tu rétrograder, et ce sentiment doit faire l'éloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains et l'effroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi ' . »

« Ne nous faisons plus illusion, nos maux sont désormais sans remède, il ne faut plus que des palliatifs ^ »

« Rien ne peut ralentir le progrès du mal. Le luxe fait des progrès, c'est la pente générale, c'est le gouffre où tout périt tôt ou tard''. »

« Jamais on ne remonte vers le temps d'innocence et d'égalité quand on s'en est éloigné K »

« La vérité n'a presque jamais rien fait dans le monde... Les livres ne sont bons à rien... Vous pourrez instruire les peuples, mais vous ne les rendrez ni meilleurs ni plus heureux. C'est une des choses qui m'ont le plus découragé, de sentir que, même en me supposant tous les talents dont j'aA'ais besoin, j'attaquerais sans fruit des erreurs funestes, et que, quand je pourrais les vaincre, les

i. Fin de l'introduction du Discours sur l'incyulité.

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