CHAPITRE XX
Dans le rapport fait au nom du Comité d'instruction publique, le 28 fructidor de l'an II, pour préparer le décret surlaPanthéonisation de Rousseau, Lakanal, aidé de Ginguené, fit observer que nous avions été préparés à la Révolution, non par le Contrat social que nous ne comprenions pas avant qu'elle ne l'eût expliqué, mais par VEmile. Les opinions politiques de Rousseau avaient eu « peu d'effet ».
Par sa flamme plus ardente que lumineuse, il excita un noble enthousiasme. Il n'apprit pas grand'chose aux hommes de son temps, il les émut profondément.
« Il fait sentir le prix des droits de l'homme encore mieux qu'il ne les démontre, disait M""" de Staël. L'ouvrage qui a consacré sa gloire, celui que son nom rappelle d'abord, c'est VÉniile^ »
1. Celte asserlion n'est pas tout a fait exacte. VHélohc parait
« Laisse les fous, les envieux, les bégueules et les sots dire que c'est un homme à système, » écrivait Mirabeau à Sophie. Dans un projet de discours sur l'instruction publique, il expliquait que Rousseau était plus grand par sa morale que par ses considérations politiques ou métaphysiques.
Rousseau fut non pas un législateur mais un précepteur. Il mit les bonnes mœurs à la mode.
On s'en est étonné. Un homme ayant dans son histoire des pages si fâcheuses, et ne connaissant guère d'autre règle de conduite que les impulsions tumultueuses de son naturel ', semble peu propre au rôle qu'il joua avec tant de succès. Sa confiance dans les mouvements du cœur ressemble à celle que l'on professait dans l'abbaye de Thélème et expose aux mêmes dangers. L'abandon de ses enfants suffirait pour prouver son indignité. « Cet arrangement » lui paraissait « si bon, si sensé, si légitime», au temps où il écrivait la Nouvelle Héloïse, que, s'il ne s'en vanta pas « ouvertement », ce fut par égard
avoir été égalée et niriiip préféréo à VÉinile. Voir les Mémoires du prince de Ligne, XVII, 428. Personne n'a jamais dû s'intéresser beaucoup nux amours d'Emile et de Sophie, tandis qu'on ne lit guère sans émotion la lettre dans l.ifjuplle Julie, au moment de mourir, écrit à Saint-Preux qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer. Lakanal, dans un rapport sur les écoles normales (3 brumaire an III, p. 153 du recueil Guillaume), a combattu l'opinion des gens qui prenaient Vlùiiile mnin« au sérieux que Vlléloïse. 1. XIX, 196.
pour Thérèse; il ne mit aucun mystère à sa conduite parce qu'il n'y voyait « aucun mal' ». A quelle autorité peut prétendre le père qui commit une telle faute et répète en ses derniers jours qu'il recommencerait, que son cœur gémit mais que sa raison approuve"?
Ses discours sont, comme sa vie, pleins d'incartades étranges.
« Il y a, disait Th. Jouffroy, des pages admirables où Rousseau est entièrement dans les voies de la morale rationnelle, et d'autres non moins admirables où il est tout entier dans les principes de la morale instinctive. Entre ces pages, la conciliation me paraît impossible et je pense que ceux qui ont classé Rousseau dans l'école sentimentale ont mis dans ses idées une précision qui n'y est pas. Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'à l'exception de quelques passages de ses premiers écrits, il est adversaire déclaré de la morale de l'intérêt... On peut dire avec certitude quelle théorie il n'admettait pas en morale, il est impossible, sije ne me trompe, de déterminer avec précision laquelle il a professée. »
Cela est d'autant plus impossible que trop souvent, pour opposer le cœur à l'intelligence, il
1. XVI, 143. Il croyait incme « fairn acte de citoyen et de père »