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attribue à l'un ce qui appartient à l'autre. En parlant à propos de l'adultère, dans VHcloise, des vains sophismes d'une raison qui ne s'appuie que sur elle-même, il ne s'aperçoit pas que ses arguments lui sont fournis par cette raison qu'il attaque en paroles mais sur laquelle, en fait, il s'appuie; alors même qu'il alTecte de la dénigrer, il lui rend hommage. Quand il ose dire et répéter que l'abandon de ses enfants, condamné par son cœur, est justifié par la raison, il fait preuve d'une insolente aptitude à jouer sur les mots et à se payer d'équivoques déplorables.
Parfois il devient tout à fait inintelligible, il radote. Voyez la lettre qu'il adresse, le 15 janvier 1769, à un anonyme. Il explique que l'homme sauvage qui ne fait aucun usage de sa raison et ne suit que l'instinct naturel, marche toujours droit; au même endroit il parle des axiomes de « la raison primitive ». Il préconise l'assentiment intérieur, le jugement interne, sauvegarde naturelle contre les sophismes de la raison, et en même temps il oppose aux penchants secrets de notre cœur qui nous égarent, « le dictamen plus interne encore qui réclame contre eux » *.
1. XXV, p. 43 et 45. Il arrive à la fin de sa vie à réfuter tout ce qu'il avait écrit en faveur de la morale senlinientale et du cri du cœur : « Gomineut un être failjlo et subjugué par ses penchants
Certaines de ses opinions ne nous choquent pas moins que ses divagations. Nous n'admettons pas que, pour être honnête homme et bon citoyen, il faille croire à une vie future; lui-même, par le portrait de Volmar, s'est donné un démenti. Tandis que Montaigne, qui passe pour professer une morale relâchée, n'admet aucun mensonge, en aucun cas, sous aucun prétexte, Rousseau estime que lorsqu'il s'agit de choses indifférentes on peut mentir sans scrupule, attendu qu'en ces matières le mensonge n'en est pas un'. Cette facilité risque de mener loin et surprend dans la bouche d'un homme qui affiche tant d'amour pour la vérité.
Mais ne saurait-on parler efficacement d'une vertu que l'on ne pratique pas et mêler de graves erreurs à des leçons excellentes?
Un grand mathématicien n'est pas à l'abri des fautes de calcul. Des artistes médiocres ont formé d'admirables sujets, tandis que des maîtres admirables n'en formaient que de médiocres. Qu'un homme qui a eu de grandes et nombreuses défaillances, convertisse ses auditeurs à une vie
pourrait-il être vertueux, n'ayant pour guide que son propre cœur, jamais son devoir ni sa raison? S'il s'agissait de déchirer son cœur pour remplir son devoir, le ferait-il? J'en doute. La loi de la nature, sa voix du moins, ne s'étend pas jusque-là. » {Deuxième dialogue, XYIII, 173.) 1. XIX, 195.
meilleure, cela vous surprend, mais n'eût pas étonné Montaigne : « Le dire est autre chose que le faire; il faut considérer le prêche à part et le prêcheur à part... Un homme de bonnes mœurs peut avoir des opinions fausses, et un méchant peut prêcher vérité, voire celui même qui ne la croit pas. » L'argument ad hominem est de bonne guerre contre les gens qui n'observent pas leurs propres préceptes, il ne prouve rien contre ces préceptes.
Virlutem videanl intabcscantque relicta.
Le vœu de Perse peut se réaliser, les fautes commises peuvent donner à un homme éloquent une force singulière pour détourner les autres des chutes qu'il déplore.
De tous les torts de Rousseau, le plus incontestable est l'abandon de ses enfants, et ses leçons les plus saines et les plus efficaces sont précisément, de l'aveu de tout le monde, celles sur la façon d'élever les enfants. L'homme qui avait manqué si scandaleusement à ses devoirs de père eut seul l'autorité de décider les mères à remplir les leurs.
De même que sa conduite n'infirme pas ses préceptes, ses divagations, ses obscurités, ses contradictions, ses sophismes, ne l'ont pas empêché d'être un prodigieux éducateur. « Il s'est trouvé des esprits assez déraisonnables » pour l'assimiler
aux sophistes qui détruisent les racines de toute obligation morale, mais Mallet du Pan ne comprenait pas leur maladresse ' . Après avoir cité une lettre à M"^ Verdelin, Sainte-Beuve écrivait : « Que dites vous de Jean-Jacques moraliste consultant et directeur de conscience? Quelle mesure parfaite! Quelle justesse de balance et quelle précision, quelle délicatesse de tour!... La morale de Nicole est dépassée. »
Rousseau se plaisait à imaginer deux époux lisant ensemble YHéloïse et y puisant un nouveau courage pour leurs travaux communs : « Comment pourraient-ils y contempler le tableau d'un ménage heureux sans vouloir imiter un si doux modèle? Comment s'attendriront-ils sur le charme de l'union conjugale, môme privée de celui de l'amour, sans que la leur se resserre et s'affermisse?. . Tout prendra autour d'eux une face plus riante, leurs devoirs s'ennobliront à leurs yeux, ils reprendront le goût des plaisirs de la nature, les vrais sentiments renaîtront dans leurs cœurs... ils rempliront les mêmes fonctions, mais ils les rempliront avec une autre âme et feront en vrais patriarches ce qu'ils faisaient en paysans - ».
1. 11 est vrai que Mallet écrivait cela avant la Révolution. {Mémoires, 1, 119.)