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Séance de la Constituante, 21 décembre

LE FEU SACKÉ 259

Le 12 mai 1794, Carnot, président de la Convention, dit aux Genevois venus pour remercier des honneurs rendus à Rousseau : « Il vivifia la morale, fit passer la vérité, de l'esprit où elle reste inerte, au cœur où elle rencontre le germe des vertus ».

Dans la fête pour la Panthéonisation de Rousseau, M. J. Chénier remarqua la mélancolie religieuse qui remplissait les âmes.

]yjmo Roland ne lut Rousseau que très tard, à vingt et un ans, après avoir subi profondément l'influence d'écrivains très divers'. Il ne lui a rien fourni de neuf, il a « seulement peut-être fortifié » son « faible ». Ce n'est pas lui qui la rendit républicaine; bien avant lui, Plutarque avait éveillé en elle la force et la fierté, l'enthousiasme des vertus publiques. Elle ne se flattait pas de bien entendre le Contrat social n'admettait pas toutes les opinions de Rousseau; mais il avait achevé de la garantir « contre ce qu'on appelle des faiblesses », lui avait enseigné le bonheur domestique; elle avait trouvé en lui l'aliment dont elle avait besoin, le consolateur qui, aux heures mauvaises, l'aidait à pleurer. Elle aimait en lui l'homme qui s'est occupé des mœurs, qui inspire l'humanité, la bienveillance,

1. Mémoires éd. Perroud, II, 142, 185, 319. Si elle l'avait connu plus tôt, elle eût été moins sceptique. Lettres aux sœurs Cannet, éd. Dauban, II, 193.

qui fortifie les affections, qui peint la vertu d'une façon touchante, la rend aimable, inspire le goût de la simplicité. « 0 mes amis, disait-elle aux sœurs Cannet, nourissez-vous de lui, aucun auteur n'est plus propre à éclairer l'esprit au profit du cœur... La méditation de ses ouvrages attendrit, fait devenir meilleur. Equitable postérité, avec quel enthousiasme je t'aperçois élever ce génie brûlant au nombre des bienfaiteurs du genre humain, et lui faire hommage des vertus que tu devras à ses écrits! » Elle fait cas de VHéloïse, non comme d'un roman, mais parce que la femme qui l'a lue sans s'être trouvée meilleure, ou tout au moins sans désirer le devenir, a une âme de boue'. En parlant de Jean-Jacques, elle s'émeut, s'échauffe, sent renaître en elle le goût pour l'étude, pour le vrai, pour le bon, cette plénitude de sentiments et cet enthousiasme qui font le bonheur de la vie-.

1. "Je relirai Vlléloi'se pour vous dire sérieusement ce que j'en pense. Je ne crois pas le livre si mauvais qu'il vous semble. Il m'en est resté quelque chose d'assez élevé ; mes principes n'y ont pas perdu et mes sentiments y ont gagné. Il y a des fautes mais il y a aussi des vertus, un instinct du bien qui relève et donne du cœur. » (Lettre de Th. Dufour à Edgar Quinet, 12 octobre 1858.)

2. La façon dont Rousseau agissait sur ses fidèles a été très bien expliquée par George Eliot : « Les écrivains qui ont exercé sur moi la plus profonde influence ne deviennent pas mes oracles... Il peut arriver que je ne partage pas une seule de leurs opinions... Il me serait indifférent qu'on entreprît de me démontrer que les

Au risque de fatiguer le lecteur, et sans grand espoir de réussir, j'ai essayé de communiquer à force de citations l'impression que m'a faite le culte rendu à Rousseau, culte excessif peut-être, mais si glorieux pour l'homme qui en fut l'objet et pour ceux qui le lui ont rendu ! Vellem sic erraremus.

Nos préoccupations économiques, sociales et politiques, les enquêtes administratives et financières, les intérêts matériels, nous font négliger les intérêts moraux, la « crise des âmes » en 89 et dans les années suivantes ^ N'allons pas tomber dans la sécheresse, prenons garde que les côtés prosaïques de la Révolution nous empêchent d'être attentifs aux autres. Il convient sans doute de se méfier des ardeurs de Michelet, mais, sans un peu de ce qu'on appelle dédaigneusement son lyrisme, on aura beau pâlirpendant des années sur les cartons des Archives, on ne comprendra pas bien, on ne racontera pas comme il faut le drame héroïque, on ne sen-

vues de Rousseau sur la vie, sur la religion et le gouvernement des hommes étaient pitoyables... Je pourrais adniellre tout cela et il n'en resterait pas moins vrai que le génie de Rousseau a éveillé en moi de nouvelles facultés, qu'il a fait pour moi de l'homme et de la nature un nouveau monde de pensées et de sentiments. Et cela non pas en m'inculquant quelque croyance nouvelle; c'est uniquement le souflle puissant de son imagination qui a vivifié mon àme. » (Traduit par E. Schérer.)

1. En étudiant le théâtre de la Révolution, Francisque Sarcey s'est étonné d'y trouver des sentiments si bons et si honnêtes : « La nation, disait-il, traversait en cette époque si calomniée une crise de vertu ». [Temps du 10 janvier 1781.)

tira pas, on ne montrera pas la splendeur du feu sacré. Chateaubriand écrivait, en 1821, que ce qu'il fallait voir dans la journée du 14 juillet, c'était non pas l'acte violent, mais l'émancipation d'un peuple, le changement des mœurs et des idées, une « rénovation de l'espèce humaine dont la prise de la Bastille ouvrait l'ère ». Tocqueville a salué l'aube de la Révolution en termes que les écrivains venus à sa suite n'auraient pas dû oublier : « 89 ! Temps de jeunesse, d'enthousiasme, de fierté, de passions généreuses et sincères, dont, malgré ses erreurs, les hommes conserveront éternellement la mémoire, et qui, longtemps encore, troublera le sommeil de tous ceux qui voudront les corrompre et les asservir'. » A cette rénovation, à cette explosion de passions généreuses, nul n'a contribué plus que Rousseau. Oui, il inspira à ses fidèles une sorte d'ivresse, mais une ivresse salutaire, il les a initiés à une vie nouvelle, il a jeté sur eux une lueur de cette poésie qui est l'honneur, le charme, le salut de l'humanité -.

0 srirer cl magnus Uibor vatinn!

1. V. aussi la lettre dans laquelle Tocqueville parle d'un vieillard qui avait vu la Hévolution : « Il était tout de feu quand il parlait des espérances do 89 et de la grande cause de la liberté... Ah, m'a-t-il répondu, je crois rêver quand je me rappelle l'état des esprits, la vivacité, la sincérité des opinions, le désintéressement dans la passion politiijue! » (Lettre du 16 mars 1858.)

2. Mirabeau appelait 17v//N7ciin magnifique poème. Pour ((ue ce

Une légende antique raconte qu'après une grande défaite, les Spartiates ayant demandé secours aux Athéniens, ceux-ci leur envoyèrent, au lieu d'un général, un chantre inspiré des Dieux, et que les hymnes du vieux Tyrtée menèrent les vaincus à la victoire. Qui dira ce que la France doit à la Marseillaisel Je doute que les écrits de Rousseau aient été beaucoup feuilletés par les mains qui firent jouer le couteau de la guillotine dans la soirée du 8 novembre 1793; ce qui est sûr, c'est qu'ils avaient fait battre le cœur de M""' Roland.

fût un roman, comme on le dit souvent, il faudrait qu'il y eût au moins un personnage, (ju'Emile existât; or il n'est pas plus vivant, n'existe pas plus ([ue Sophie. M'"" Roland avertissait ses amies que l'IhHoise elle-même est autre chose qu'un roman. Mercier, citant une revue anglaise, écrivait qu'un jour on trouverait un autre nom pour ces hymnes sublimes où Rousseau devient poète dans le grand genre. Rousseau, poète immortel, dit Lamennais. L'hommage rendu à Ermenonville par les alliés en 1814 ressemble à celui d'Alexandre ordonnant de respecter la maison de Pindaro.

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